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Ils ont acheté la presse, de Benjamin Dormann
Publié le 

8 août 2012

Temps de lecture : 4 minutes
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Ils ont acheté la presse, de Benjamin Dormann

Benjamin Dormann a été journaliste. Il ne l’est plus malgré sa passion pour son métier. Venant de la gauche modérée mais de conviction, il nous explique pourquoi dans un livre décapant, bien écrit, ultra documenté (plus de 800 références, quasi une thèse), fourmillant de formules bien trouvées (« la soupe aux sous, va te faire voir chez les Gracques, le festival de Kahn »), se lisant d’une traite tant la matière est – hélas – riche et bien traitée.

« L’ensemble de la presse française est en pleine crise finan­cière, cha­cun le sait ». Non cha­cun ne le sait pas encore et Dor­mann va mon­tr­er que le roi est nu. Ceci mal­gré l’apport de Sainte Pub­lic­ité. Il faut citer le morceau de bravoure de Saint Serge July en 1982 pour la sanc­ti­fi­ca­tion d’icelle : « Non, Libéra­tion ne change pas ; c’est la pub­lic­ité qui a changé. Elle est un art. On ne sait plus très bien où com­mence la cul­ture et où finit la pub­lic­ité. Sans elle Libéra­tion eût été incom­plet » ; mais avec elle ajoute Dor­mann « le lec­torat acquiert une valeur pro­pre­ment finan­cière. Il ne s’agit plus de ven­dre un jour­nal à des lecteurs, mais de reven­dre des lecteurs aux annon­ceurs ».

Toute la presse général­iste mendie les aides de l’É­tat. Les Inrock­upt­ibles après leur rachat par Pigasse-Banque Lazard changent en titre d’information générale afin de devenir éli­gi­bles aux aides publiques. Et celles-ci se comptent en cen­taines de mil­lions d’euros, directes et surtout indi­rectes. Le Monde en huit ans reçoit plus de 26 mil­lions d’euros d’aides DIRECTES. Les petits cama­rades d’internet ten­dent aus­si la sébile. Rue89 reçoit 249 000 €, Slate (du pau­vre Colom­bani ex Prési­dent du Monde) 199 000 €, Médi­a­part 315 000 € (ensuite Médi­a­part refusera les sub­ven­tions). Seul Arrêt sur Images de Daniel Schnei­der­mann refusera toute aide éta­tique.

Mal­gré cette manne, les français lisent 154 quo­ti­di­ens pour 1000 habi­tants con­tre… 449 en Suède. La com­para­i­son avec les quo­ti­di­ens ital­iens n’est pas plus flat­teuse. Pour une pag­i­na­tion très supérieure les quo­ti­di­ens transalpins La Repub­bli­ca ou Cor­riere Del­la Sera ne coû­tent que 1,20 € con­tre 1,60 € pour Le Monde. Cherchez l’erreur.

La lutte féroce pour le con­trôle du groupe Le Monde entre « le trio BNP » (Bergé/Niel/Pigasse) et le duo Olivennes/Perdriel (Nou­v­el Obser­va­teur, avant que Denis Olivennes n’abandonne le trou­peau pour de plus her­beux pâturages) donne lieu à un chapitre féroce. Coups bas, men­songes, fauss­es infor­ma­tions tout est per­mis. Les inter­ven­tions mal­adroites d’Alain Minc favoris­eront les pre­miers qui oublieront toutes leurs promess­es en trois mois, le mal­heureux Éric Fot­tori­no en faisant les frais cédant con­traint et for­cé son fau­teuil de prési­dent du direc­toire à Louis Drey­fus, un ancien proche col­lab­o­ra­teur de Pigasse.

Un cou­ple infer­nal attire l’attention : Pigasse/Olivennes. Si proches dans leur mode de vie, leurs atti­tudes, fascinés par l’Amérique et par l’argent. Et tous deux « si cools », si « de gauche », telle­ment frères qu’ils se haïssent. Pigasse « prèfère inve­stir dans une entre­prise sociale­ment utile (sic) comme Les Inrock­upt­ibles, plutôt que dans l’achat d’une Fer­rari ». Denis Olivennes « a sou­vent des bouf­fées, rejoin­dre Bernard Kouch­n­er au Koso­vo, par­tir diriger l’Assistance publique ». Ras­surons nous les bouf­fées passeront. Côté cœur Pigasse vole celui de Marie Druck­er à François Baroin tan­dis qu’Olivennes (présen­té comme ayant été très très proche de Car­la Bruni) vit avec Inès de la Fres­sange en toute sim­plic­ité comme le mon­tre un reportage de six pages de Paris Match avec cou­ver­ture du mag­a­zine s’il vous plaît. Olivennes quit­tera « sa famille » Le Nou­v­el Obser­va­teur pour « un pro­jet de presse extrême­ment attrayant » chez son ami Lagardère. Les pas­sion­nés de para­chutes dorés seront con­va­in­cus : Olivennes est un grand, un très grand para­chutiste.

Les change­ments de patrons à Libéra­tion (écurie Roth­schild Jean-Édouard) de July à Jof­frin, de Jof­frin à Demor­and sont autant de grands moments de fra­ter­nité de gauche, tou­jours bien lotie. Vous y retrou­verez vos amis Louis Drey­fus, Agnès Touraine et Guil­laume Han­nezo (tous deux anciens de Viven­di et proches du bril­lant Jean-Marie Messier) ain­si que l’ubiquitaire Lionel Zin­sou fran­co-béni­nois ancien asso­cié-gérant de Roth­schild & Cie, ani­ma­teur du club Fra­ter­nité (cer­cle de réflex­ion de Lau­rent Fabius) et mem­bre du comité directeur de l’Insti­tut Mon­taigne qui devient admin­is­tra­teur du comité opéra­tionnel du jour­nal Libéra­tion désigné par Édouard de Roth­schild après le départ de Serge July.

Et les réseaux direz-vous ? Ils vont bien mer­ci. Tout le monde se retrou­ve au Siè­cle, 700 heureux com­pagnons coop­tés, dans la sim­plic­ité de l’hôtel Cril­lon. Pas de compte-ren­dus, mais les plans de table sont réglés au mil­limètre. Patrons, poli­tiques, jour­nal­istes se côtoient, se par­lent. De quoi au fait ? Mais d’affaires de famille, voyons. Si vous n’êtes pas au Siè­cle vous irez aux Gracques ou bien vous serez aux Young Lead­ers (financés par les Etats-Unis, anciens béné­fi­ci­aires entre autres, Pigasse, Jof­frin, Bom­pard, Najat Val­laud-Belka­cem dev­enue porte-parole du gou­verne­ment Ayrault). Sinon vous irez chez Ter­ra Nova fondé par le bien regret­té Olivi­er Fer­rand. Olivennes, Pigasse, Pul­var, Louis Drey­fus y pactisent en toute sym­pa­thie. Incroy­able : Ter­ra Nova recevra le « Trophée des jour­nal­istes » lors de la céré­monie des Trophées des think tanks. Ter­ra Nova remerciera « ses parte­naires média – en par­ti­c­uli­er Le Nou­v­el Obser­va­teur, Libéra­tion, LCI, Le Monde, Médi­a­part, France Info ». Comme le remar­que Frédéric Lor­don : sur Les Matins de France Cul­ture, Ter­ra Nova truste plus de la moitié des inter­ven­tions… Qui finance Ter­ra Nova ? Des amis des pau­vres. Le groupe Lagardère, Total, Are­va, Euro-RSCG et même …le Ger­man Mar­shall Fund of the Unit­ed States « qui œuvre pour rap­procher l’Europe et les États-Unis » et dont le con­seil d’administration ne com­prend que des améri­cains, sauf un anglais …patron de Gold­man Sachs à Lon­dres. Les anciens col­lab­o­ra­teurs, amis, rela­tions de DSK sont légion. Qui s’étonnera du silence de la presse française avant le naufrage du Sof­i­tel. Un seul jour­nal­iste, Jean Qua­tremer, sur son blog en 2007 avait écrit « Le seul vrai prob­lème de Strauss-Kahn est son rap­port aux femmes ». Son jour­nal (Libéra­tion) refusa de pub­li­er cette infor­ma­tion.

Brisons là. Il n’y a plus de vrais débats, « Il est temps d’encourager fis­cale­ment, poli­tique­ment et médi­a­tique­ment ceux qui leur don­nent vie sur la toile et ailleurs plutôt que de con­tin­uer à laiss­er l’information majori­taire­ment entre les mains de ceux qui, bien qu’ayant per­du aujourd’hui toute légitim­ité pour pré­par­er l’avenir et refu­sant de l’admettre veu­lent con­tin­uer à façon­ner nos esprits ». Bigre­ment courageux Mon­sieur Dor­mann, et instruc­tif.

Ben­jamin Dor­mann, Ils ont acheté la presse, Jean Picol­lec, 2012, 344 pp, 23 €

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