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Médias et gilets jaunes : quand le pays réel entre de force dans les studios. Seconde partie

4 décembre 2018

Temps de lecture : 6 minutes
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Médias et gilets jaunes : quand le pays réel entre de force dans les studios. Seconde partie

Bientôt trois semaines que la France qui souffre, celle qui travaille et ne s’en sort pas, est descendue dans la rue, une France populaire soumise à des logiciels de politiques ignorant largement les réalités de la France périphérique. Le prix de l’essence est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Les médias officiels ont un peu de difficultés à comprendre ce que sont les gilets jaunes. Explication de textes, seconde partie.

Acte deux, une fois le mouvement ancré dans les ronds-points

Petit panora­ma de ce qui se dit dans les jour­naux depuis le 18 novem­bre 2018, puisque con­traire­ment aux espoirs gou­verne­men­taux et médi­a­tiques le mou­ve­ment des gilets jaunes ne s’arrête pas.

Le Monde : le quo­ti­di­en insiste surtout, jour après jour, sur le fait que ce mou­ve­ment n’a pas de « leader ni d’organisation », que des « reven­di­ca­tions sont mul­ti­ples » et que de nom­breuses vio­lences provo­quent de nom­breux blessés, sans oubli­er de repren­dre le thème que le gou­verne­ment a ten­té d’imposer, celui d’une « fis­cal­ité écologique ». Un dis­cours répété par une dizaine de min­istres, le 19 et le 20 novem­bre, sur tous les plateaux de télévi­sion et dans tous les stu­dios.
Objec­tif ? Mon­tr­er que les gilets jaunes seraient des beaufs n’ayant rien com­pris aux véri­ta­bles enjeux de la planète. Un fonc­tion­nement médi­a­tique et gou­verne­men­tal qui mon­tre plutôt com­bi­en nos « élites mon­di­al­isées » com­pren­nent la révolte pop­u­laire. Ces mêmes jours, et en par­ti­c­uli­er le 21 novem­bre, Le Monde titre en Une sur « Com­ment le chaos cli­ma­tique va affecter nos vies ». Une manière de dire aux gilets jaunes, ren­trez chez vous et lais­sez les gens sérieux gér­er. Le Monde n’oublie pas d’indiquer que la droite de Wauquiez et celle de Marine Le Pen œuvr­eraient à « récupér­er » ce mou­ve­ment, car « un dis­cours anti­sys­tème extrême­ment dan­gereux se répand » (21/11/2018). Autour du 25 et du 26 novem­bre, Le Monde, plus préoc­cupé par ses pro­pres révéla­tions sur « le scan­dale des implants », sem­ble penser que les annonces du prési­dent con­cer­nant une « stratégie » et une « méth­ode » à venir pour répon­dre aux gilets jaunes, ne relève pas que ces mots, comme le terme « péd­a­gogie » util­isé après le référen­dum de 2005 sur l’UE ou au sujet du Brex­it, font juste­ment par­tie des caus­es de l’exaspération : le peu­ple est exclu de la classe par des « pro­fesseurs » qui font défil­er leur pré­ten­du savoir depuis des chaires arro­gantes, c’est cela que ressen­tent les gilets jaunes. Echec de la péd­a­gogie remar­qué dans l’édition du 29 novem­bre, si bien que le quo­ti­di­en s’interroge de nou­veau sur l’écologie dès le 30, titrant sur fond bleu très vis­i­ble : « Faut-il en finir avec la crois­sance ? ». C’est que les gilets jaunes ne sont pas très éco­los, avec leurs vieux diesels, cette étrange habi­tude de ne pas aller au tra­vail en trot­tinette au pré­texte que 50 km c’est un peu long et leur dis­cours « pou­jadiste ». Ce 30 novem­bre, les gilets jaunes ont même dis­paru de la Une. Ils sont de retour le 1er décem­bre, avec comme titre : « Les gilets jaunes ne relâchent pas la pres­sion ». Ce jour, Le Monde sig­nale plusieurs évo­lu­tions : le mou­ve­ment com­mence à se struc­tur­er, les gilets jaunes ont le sou­tien mas­sif de la pop­u­la­tion et des per­son­nal­ités entrent en scène en leur faveur, pop­u­laires évidem­ment. Cepen­dant, des « vio­lences » sont à red­outer… L’aspect glob­ale­ment et très majori­taire­ment paci­fique du mou­ve­ment des gilets jaunes n’aura donc pas fait l’objet d’une analyse sous cet angle-là dans le quo­ti­di­en du soir. Cha­cun sait pour­tant que des casseurs vont entr­er en scène.

Le Figaro : après le 17 novem­bre, le quo­ti­di­en insiste sur le fait que la mobil­i­sa­tion est « émail­lée d’accidents dra­ma­tiques » et que « l’exécutif cherche une réponse ». Com­pren­dre mais main­tenir le cap, le lan­gage du pre­mier min­istre sous une autre forme. Dans les jours qui suiv­ent, étant don­née l’actualité liée au cli­mat, le quo­ti­di­en s’interroge sur la manière de men­er la poli­tique écologique, poli­tique forte­ment cri­tiquée par l’ancien min­istre Hulot, lequel ne cache pas dans les médias son ressen­ti­ment con­tre le gou­verne­ment. Ce que sig­nale Le Figaro c’est qu’il y a une « alerte verte » sur l’électorat de Macron et que sans l’électorat vert, lequel mon­terait en puis­sance, le prési­dent irait au-devant de désil­lu­sions élec­torales.
Cette semaine qui précède le same­di 1er décem­bre, l’exécutif paraît désem­paré, au point que Macron peut affirmer que son courant poli­tique est le courant « proche du peu­ple, et même pop­uliste ». Le désar­roi que représente une telle ten­ta­tive rhé­torique n’a assuré­ment pas été assez analysé par les prin­ci­paux médias. Le Figaro ose l’humour : « Un seul Hulot vous manque et tout s’est effon­dré ». Mais ce jeu poli­tique fondé unique­ment sur le lan­gage et la séman­tique, sans lien avec le con­cret est en par­tie ce qui pousse les gilets jaunes dans la rue. Com­ment, depuis les salles de rédac­tion de Paris, com­pren­dre qu’un gilet jaune a, lui aus­si un cerveau et qu’il est dans la rue juste­ment à cause du décalage entre ce qui est dit et ce qui est fait. Le 22 novem­bre, le quo­ti­di­en tente cepen­dant de min­imiser le mou­ve­ment qui serait « moins mobil­isé », en manque de « chefs ». Il serait plus juste de dire que les gilets jaunes tra­vail­lent et que de ce fait la semaine ils sont au boulot. Le 29 novem­bre, Le Figaro pub­lie les sondages indi­quant que 84 % des Français sou­ti­en­nent les gilets jaunes, évoque une « tem­pête » et soupçonne le pre­mier min­istre de ne pas être à la hau­teur. Le 1er décem­bre au matin, ce qui ressort des pages du Figaro, c’est que le mou­ve­ment présente de hauts « risques », de vio­lence, mais aus­si et peut-être surtout pour l’économie et le com­merce de Noël. De nou­veau, le fond du prob­lème n’est pas analysé : bien qu’inconscient sans doute, le mou­ve­ment des gilets jaunes est aus­si une révolte non pas pour le pou­voir d’achat, con­traire­ment à ce que dis­ait la majorité des médias au début, mais con­tre la baisse de ce pou­voir d’achat. Autrement dit, une révolte con­tre le fait d’être pro­gres­sive­ment exclu du Dis­ney­land général­isé que l’on appelle la mon­di­al­i­sa­tion.

La Croix : le quo­ti­di­en chré­tien de gauche pro-immi­gra­tionniste con­sacre un dossier aux gilets jaunes le 30 novem­bre 2018, posant la ques­tion « Qui sont les gilets jaunes ? ». Réponse : « Ceux-ci se recru­tent essen­tielle­ment par­mi les class­es pop­u­laires et inter­mé­di­aires plutôt peu diplômées et exerçant des métiers manuels ». Le niveau de mépris de cette descrip­tion paraît échap­per au quo­ti­di­en.
Ain­si, con­crète­ment, nom­bre de gilets jaunes sont élec­triciens, boulangers, arti­sans, mais évidem­ment pas seule­ment puisqu’il y a de nom­breux cadres ; ce qui est extra­or­di­naire c’est de con­sid­ér­er comme « peu » un diplôme de méti­er arti­sanal, et c’est cette vision du monde-là, méprisante par igno­rance pro­fonde, qui est cause de l’actuelle explo­sion de colère. Qui plus est, l’article se fonde sur un sondage indi­quant que 27 % des gilets jaunes, lesquels sont un Français sur cinq, appar­ti­en­nent aux class­es pop­u­laires, ce qui ne cor­re­spond pas à l’idée mise en avant. L’article note cepen­dant un fait réel et peu relevé par ailleurs : les gilets jaunes sont homogènes, et non pas un foutoir con­traire­ment à ce que pré­tend le gou­verne­ment. Ce sont tout sim­ple­ment les vic­times de la mon­di­al­i­sa­tion pré­ten­du­ment heureuse. Ceux qui ne sont rien. La même enquête rap­porte les pro­pos du min­istre de l’intérieur Cas­tan­er qui affirme « Le mou­ve­ment des gilets jaunes n’est pas un phénomène de masse ». 25 % des Français… soutenus par 84 % de sondés… Une telle phrase se passe de com­men­taires. Pour Cas­tan­er, c’est « un habi­tant pour trois com­munes ». Là aus­si, la ques­tion se pose : ce mépris est-il vrai­ment incon­scient ? Dans un autre de ses arti­cles, La Croix du même jour con­sid­ère que le mou­ve­ment est peu struc­turé et sans représen­ta­tion claire

L’Ex­press : daté du 28/11 au 04/12 titre (en jaune) « France con­te France, com­ment éviter le divorce ». Pour l’hebdomadaire, « le mou­ve­ment hétérogène des gilets jaunes sus­cite toute sortes de pro­jec­tions cul­turelles et poli­tiques. Reste une colère qui grossit, et qui rap­pelle à Emmanuel Macron l’urgence qu’il y a à rec­oller les morceaux ». Accroche sur fond de pho­to de gilet jaune, vis­age hurlant et… bras ten­du (sic). Le mag­a­zine donne la parole à Christophe Guil­luy, géo­graphe qui annonce depuis des années, livre après livre, que l’abandon dans lequel sont plongées les class­es pop­u­laires ne peut que con­duire à une expres­sion poli­tique. Selon lui, le mou­ve­ment mon­tre que « La France pop­u­laire impose son diag­nos­tic » sur l’état de la France. L’article ter­mi­nant le dossier pose comme néces­sité un change­ment de « méth­ode » de la part du prési­dent Macron, mon­trant aus­si une incom­préhen­sion de fond : la ques­tion n’est pas de « méth­ode » pour faire pass­er des pilules mais de souf­france sociale.

L’Obs : gagne la palme de la Une la plus ridicule sur le sujet, titrant : « Après les gilets jaunes, la récupéra­tion pop­uliste ». Le dossier vise à mon­tr­er que le fond du souci, bien que la colère puisse être com­prise comme légitime, se trou­verait dans le risque de voir arriv­er au pou­voir Marine Le Pen ou Nico­las Dupont-Aig­nan. La France serait divisée entre « bobos » et « pou­ja­dos »… La peur ? Que Marine Le Pen « prof­ite de cet épisode émo­tion­nel pour gag­n­er les élec­tions européennes de 2019 ». L’Obs, on ne change pas une équipe qui perd.

Libéra­tion : dans son édi­tion du 1er décem­bre, le quo­ti­di­en de la gauche caviar sociale-libérale titre « La fièvre », avec le vis­age de Macron sur fond jaune. Lau­rent Jof­frin se demande s’il ne s’agirait pas d’un mou­ve­ment de « sans-culottes » et d’une « insur­rec­tion », et insiste sur le fait que Macron est « inaudi­ble » face à un mou­ve­ment ample­ment soutenu par la pop­u­la­tion, con­traire­ment à ce qu’affirme Cas­tan­er. L’article prin­ci­pal, écrit par qua­tre jour­nal­istes, insiste sur « les con­tours flous d’une France à vif », arti­cle qui mon­tre à quel point Libéra­tion a du mal à se situer face au peu­ple, au vrai peu­ple, lequel n’est pas par oblig­a­tion de gauche. Le quo­ti­di­en con­sid­ère que l’exécutif est « désem­paré » mais voit un « mou­ve­ment qui prospère sur le sen­ti­ment de décon­nex­ion entre dirigeants et citoyens », superbe aveu de cette réal­ité de l’existence d’une oli­garchie, au pou­voir de laque­lle le quo­ti­di­en de la gauche caviar a ample­ment con­tribué depuis 40 ans. Un autre arti­cle n’oublie pas d’exposer que grâce à ce mou­ve­ment « l’extrême droite se rha­bille en jaune ». Chez Libéra­tion, on ne se refait pas.

Rien de posi­tif dans ce marasme de la presse Française ? Si, fort heureuse­ment. Les gilets jaunes sont mieux com­pris par Mar­i­anne, évo­quant « ce peu­ple qui pue le diesel », Valeurs Actuelles et sa Une choc au sujet de Macron (« L’incendiaire. Mépris, décon­nex­ion, manip­u­la­tions… Com­ment Macron attise la colère »), TV Lib­ertés, en pointe sur le plan de l’information télévisée non for­matée, la mati­nale de Bour­din qui, sur RMC, donne chaque jour la parole aux gilets jaunes et à leurs adver­saires, Présent qui arbore un gilet jaune comme un pin’s depuis une semaine . La presse et c’est heureux, n’est pas entière­ment à l’image de BFM.

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