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Les migrants de La Croix : culpabiliser les Européens

29 juillet 2018

Temps de lecture : 9 minutes
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Les migrants de La Croix : culpabiliser les Européens

Temps de lecture : 9 minutes

Red­if­fu­sion. Pre­mière dif­fu­sion le 5 mars 2018

La question des migrations liées à la mondialisation libérale, celle des migrants en tant que personnes, et par ricochet de l’intégration, des violences quotidiennes et du terrorisme musulman islamiste quittent peu le devant de la scène médiatique. Rien que de très normal : c’est une des grandes questions du monde qui vient. La Croix y consacre ainsi un dossier complet le 21 février 2018.

À l’heure où la Chancelière Merkel, peu soupçonnable d’être pop­uliste, anti-migra­tions ou opposée à la société dite ouverte, recon­naît, dans un entre­tien accordé à la chaîne télévisée N‑TV, que tout n’est pas rose dans la poli­tique migra­toire que ses gou­verne­ments suc­ces­sifs ont con­duit, et en par­ti­c­uli­er qu’existent main­tenant en Alle­magne des « zones de non droit », espaces publics où se ren­dre « fait peur », liées au com­porte­ment des migrants ; cette même heure où le député européen Aymer­ic Chauprade indique, dans L’Incorrect de mars 2018, que la défense de la civil­i­sa­tion européenne, le refus de l’islamisation de l’Europe et l’adaptation de ce même con­ti­nent aux défis tech­nologiques du futur font par­tie d’un même ensem­ble fon­da­men­tal, il paraît logique de penser que la majeure par­tie des médias a pris la mesure de ce qui se joue actuelle­ment avec les migrations.

En par­ti­c­uli­er depuis le choc du Jour de l’an 2016 de Cologne, lequel a révélé, bien que masqué un temps par les médias offi­ciels, com­bi­en l’arrivée mas­sive de migrants en Europe depuis 50 ans a trans­for­mé cet espace jusque-là plutôt sécurisé en un espace où la vio­lence quo­ti­di­enne est rede­v­enue une réal­ité prég­nante, notam­ment pour les femmes de cul­ture européenne. Qu’en pense La Croix, en son dossier du 21 févri­er 2018 ?

La Une surprenante du quotidien d’obédience chrétienne

Il y a longtemps que le quo­ti­di­en est par­venu à évac­uer son pas­sif intel­lectuel dis­crim­i­na­toire et anti­sémite, ce qui fut il y a très longtemps sa mar­que de fab­rique. Il lui a fal­lu pour cela souscrire à l’air du temps, en par­ti­c­uli­er depuis les années 60 du 20e siè­cle et s’attacher à aller dans le sens du vent dit pro­gres­siste (par les dits pro­gres­sistes eux-mêmes). Le 21 févri­er 2018, le quo­ti­di­en chré­tien se pro­pose de « Penser l’immigration » en arbo­rant une pho­to choc pleine page :

Un bateau sur­chargé de jeunes hommes en prove­nance d’Afrique noire qui tra­verse la méditer­ranée, avec comme accroche : « Alors que le gou­verne­ment présente son pro­jet de loi sur l’immigration, « La Croix » pro­pose huit pages de réflex­ions et de débats ».

Out­re qu’il est sur­prenant que le quo­ti­di­en La Croix s’affiche, en sa Une, entre guillemets, c’est l’image qui attire l’attention tant elle présente tout ce que le quo­ti­di­en a refusé de recon­naître à longueur d’articles et d’éditoriaux depuis qua­tre ans : la pho­to indique que les migra­tions vers l’Europe sont mas­sives, très majori­taire­ment con­sti­tuées d’hommes jeunes, noirs et africains, n’étant pas oblig­a­toire­ment issus de pays en guerre néces­si­tant une généreuse poli­tique d’asile, que les femmes n’y sont que peu présentes, et que cela peut être con­sid­éré comme une sorte d’invasion. Une pho­to pour le moins éton­nante à la Une de La Croix, laque­lle sem­ble don­ner qui­tus aux courants de pen­sée qui cri­tiquent depuis longtemps la poli­tique migra­toire de la France et de l’Europe, ces mêmes courants que La Croix voue régulière­ment aux gémonies, appelant par­fois à vot­er con­tre eux. Il n’en est évidem­ment rien, ain­si que le sig­ni­fie claire­ment la légende de cette pho­to : « Migrants sec­ou­rus en Méditer­ranée, en novem­bre 2016 ».

On va te la jouer « chrétien », mon pote ?

Tou­jours en Une, l’éditorial signé Dominique Grein­er donne le ton dès son titre : « Trou­ver une réponse com­mune ». Un titre qui reprend très exacte­ment les mots des évêques français, de jan­vi­er 2018. Ori­en­ta­tion de La Croix en son édi­to­r­i­al ? « Répon­dre, c’est assumer sa part de respon­s­abil­ité face à une sit­u­a­tion que per­son­ne n’a vrai­ment choisie. Or, la ten­dance serait plutôt de reporter cette part sur les pays que les migrants ont tra­ver­sés avant d’arriver en France, voir sur leurs pays d’origine. Et dans un per­ni­cieux retourne­ment, on en vient à tax­er d’irresponsables les per­son­nes et les asso­ci­a­tions qui ont sou­vent risqué leur vie pour échap­per aux per­sé­cu­tions, aux guer­res et à la mis­ère ».

Il y a, en peu de phras­es, tout le déni de réal­ité qui, con­traire­ment aux apparences, explique en par­tie le drame des migrants : une fausse bonne con­science qui con­siste à con­sid­ér­er l’accueil des migrants comme étant le Bien, tan­dis que la cri­tique de cette volon­té d’accueil serait par ric­o­chet le Mal. Il n’est pour­tant pas intel­lectuelle­ment inter­dit de « penser l’immigration » autrement qu’en con­sid­érant l’Europe respon­s­able (coupable ?) de tous les maux de la planète. Exem­ples, de façon non exhaus­tive : les pays d’origine des migrants ne peu­vent-ils pas être con­sid­érés comme respon­s­ables des migra­tions (et de la mis­ère de leurs pop­u­la­tions) quand ils s’avèrent inca­pables de con­serv­er leurs ressor­tis­sants alors que leur économie est générale­ment en crois­sance selon la Banque Mon­di­ale (une crois­sance économique moyenne passée de 1,3 % en 2016 à 2,4 % en 2017, et qui peut attein­dre les 4 % dans cer­tains pays comme le Ghana), ou bien lorsque les cap­i­tales de ces pays, 70 ans après leur indépen­dance, et avec ces mêmes taux de crois­sance, ne four­nissent tou­jours pas d’eau courante et potable à leurs habi­tants ; respon­s­ables aus­si, les élites minori­taires de ces pays, lesquelles ne sont plus blanch­es ni européennes depuis longtemps, quand elles acca­parent l’essentiel de la richesse pro­duite au détri­ment de la majorité de la pop­u­la­tion, pous­sant ain­si nom­bre de jeunes gens à ris­quer leur vie en Méditer­ranée ; coupables, peut-être, ces mêmes élites inca­pables de men­er à bien des poli­tiques de démo­gra­phie respon­s­ables, lim­i­tant les nais­sances et ain­si le proces­sus migratoire.

Il sem­ble qu’il y ait beau jeu idéologique, en cet édi­to­r­i­al de La Croix, à exempter les pays d’origine de respon­s­abil­ités qui sont bien réelles. L’exemption porte aus­si sur les asso­ci­a­tions d’aide aux migrants dont cer­taines sont pour­tant aujourd’hui recon­nues de notoriété publique comme étant avant tout poli­tiques (no bor­der) ou cor­rompues et com­plices des passeurs. En ce dernier cas, il pour­rait sem­bler chré­tien de dénon­cer, dès l’éditorial, le rôle de ces passeurs et le fait inhu­main que représente l’exploitation économique, par ces passeurs, des migrants. Dominique Grein­er sem­ble ain­si prêch­er dans le vide en appelant de ses vœux une « réponse com­mune », impli­quant toutes les par­ties, « y com­pris les migrants » (dont on ne voit pas quelle struc­ture démoc­ra­tique­ment con­sti­tuée pour­rait les représen­ter), et en posant comme pos­tu­lat une néga­tion des respon­s­abil­ités des pays d’origine dans le drame migra­toire en cours, et des migrants eux-mêmes, ain­si qu’en occul­tant les con­séquences immé­di­ates que les migra­tions font peser sur les pays dit d’accueil, et plus large­ment la désta­bil­i­sa­tion mon­di­ale qu’induit le sou­tien aux migra­tions telles qu’elles se pro­duisent actuellement.

Un dossier pour quoi faire ?

Fixé selon l’axe de cet édi­to­r­i­al, le dossier de La Croix échappe alors dif­fi­cile­ment aux bavardages théoriques et bien-pen­sants. Avant le dossier du quo­ti­di­en, la ques­tion migra­toire est évo­quée dans les pages poli­tiques par un por­trait de la députée LREM Élise Fajge­les, rap­por­teur du pro­jet de loi « asile immi­gra­tion », avec cette accroche qui étonne l’observateur : « L’histoire de sa famille juive a fait d’elle une femme sen­si­ble à la cause des migrants, ce qui n’empêche pas cette élue poli­tique, proche de Manuel Valls, de défendre fer­me­ment les valeurs répub­li­caines ». La référence faite d’emblée à l’historique famil­ial juif de madame Fajge­les sym­bol­ise à elle seule ce qui empêche, entre autres, réelle­ment le débat sur la ques­tion migra­toire d’être sere­in : la com­para­i­son régulière­ment faite entre le drame migra­toire actuel et ce qui est arrivé aux pop­u­la­tions juives d’Europe durant la sec­onde guerre mondiale.

Vient ensuite le dossier « Penser l’immigration » en tant que tel, huit pages, dossier réal­isé en parte­nar­i­at avec France Cul­ture, autrement dit avec un média de l’État et qui, de ce fait, a béné­fi­cié d’un bel écho sur les antennes de Radio France, France Cul­ture organ­isant ce même jour une « journée spé­ciale sur l’immigration », écho utile pour un quo­ti­di­en qui, bien que fig­u­rant par­mi les sub­ven­tion­nés, est à la peine sur le plan économique. Après une intéres­sante syn­thèse, bien qu’orientée en faveur des pro migrants, d’un spé­cial­iste des ques­tions migra­toires, François Héran, sur les divers courants de pen­sée s’exprimant à ce sujet, le dossier se com­pose d’interventions d’intellectuels sur les thèmes de « la fron­tière, de l’hospitalité et de la diver­sité cul­turelle ».

Tout est ain­si dit en trois ou qua­tre mots, le « débat », pour­tant annon­cé en Une, n’aura pas lieu. Tout du moins, il n’aura pas lieu entre ten­ants de posi­tions réelle­ment con­tra­dic­toires, con­di­tion pour­tant sine qua non de tout véri­ta­ble débat. Bien que pos­tu­lant d’emblée un « devoir moral d’accueillir » et la néces­sité de « réus­sir l’intégration d’une immi­gra­tion venue prin­ci­pale­ment du sud et celle d’une reli­gion nou­velle, l’islam », La Croix affirme « don­ner à cha­cun les moyens de se forg­er sa pro­pre opin­ion » ou « de la faire évoluer ». Appa­raît alors avec ces derniers mots ce qui ressort du dossier : une volon­té d’éloigner les lecteurs chré­tiens du jour­nal des méchants pop­ulistes. Le fait par exem­ple que soit con­vo­qué, en entrée du dossier, le philosophe marx­iste Éti­enne Bal­ibar, passé par toutes les couleurs du com­mu­nisme, est révéla­teur de l’orientation générale de ce dossier et de la posi­tion glob­ale de La Croix quant aux migrations.

On trou­vera ensuite des intel­lectuels tels que Alain Renaut, Oliv­er Abel ou Pierre Manent, ce dernier étant le plus éloigné des inter­venants vis-à-vis des posi­tions du quo­ti­di­en. Le lecteur ne pour­ra par con­tre pas crois­er les opin­ions des intel­lectuels choi­sis dans ce dossier avec celles par exem­ple de la démo­graphe Michèle Trib­al­at, des essay­istes Éric Zem­mour, Alain de Benoist, ou du philosophe Alain Finkielkraut. Il pour­ra par con­tre méditer à par­tir de graphiques et don­nées chiffrées ten­dant à minor­er la présence migra­toire en France, ici éval­uée à env­i­ron 4 mil­lions de per­son­nes, chiffre éton­nant com­paré aux esti­ma­tions de Michèle Trib­al­at fondées sur les chiffres de l’INSEE pub­liés en févri­er 2017 dans l’enquête Être né en France d’un par­ent immi­gré.

Alors un dossier pour quoi faire ? Pour pro­longer, sous cou­vert d’objectivité (graphiques, tableaux, chiffres, inter­venants pres­tigieux, ton fausse­ment neu­tre), l’habitude prise médi­a­tique­ment de min­imiser le prob­lème migra­toire en France et en Europe. Ce qui ne sur­prend guère quand France Cul­ture s’associe à un dossier, du reste pro­longé sur le site de La Croix par une vidéo elle-même très orientée.