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Dossier : la critique des médias en plein essor

8 août 2013

Temps de lecture : 7 minutes
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Dossier : la critique des médias en plein essor

La situation de l’espace médiatique n’a pas fondamentalement changé depuis 15 ans et l’ouvrage de Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, paru en 1997, est encore parfaitement d’actualité. La quarantaine de journalistes occupant une place disproportionnée dans le débat public est toujours là. Ce qui a changé, c’est la situation globale des médias (financiarisation, généralisation de la révolution numérique) mais également le développement de la critique des médias. Grâce à la multiplication des canaux d’information et de contre-information, on la trouve désormais partout.

« Informer sur l’information »

Quels sont ces sup­ports qui par­ticipent à la cri­tique des médias ? Si leurs moyens, leurs aspi­ra­tions et leurs con­clu­sions vari­ent, ils par­tent pour­tant d’un point com­mun : cri­ti­quer les médias, c’est d’abord le droit d’informer sans con­trainte ni cen­sure. Il s’agit donc « d’informer sur l’information », selon Claude Chol­let, fon­da­teur de l’Obser­va­toire des Jour­nal­istes et de l’Information Médi­a­tique (OJIM). Cette cri­tique des médias est floris­sante depuis quelques années. Des « médi­a­teurs » sont désor­mais présents dans un cer­tain nom­bre de médias aux émis­sions de décryptage (Arrêt sur Images, Médias le Mag­a­zine). Pour­tant, Pierre Car­les, réal­isa­teur et doc­u­men­tariste français (Pas vu pas pris, Fin de con­ces­sion, DSK, Hol­lande…) ne mâche pas ses mots sur ce genre d’émissions. « Nom­breux sont ceux qui ont cru qu’Arrêt sur Images incar­nait LA cri­tique pos­si­ble de la télévi­sion alors que ce n’était qu’un ersatz de cri­tique du petit écran. On nous a refait le même coup, quelques années plus tard, avec le « Petit Jour­nal » de Yann Barthès sur Canal+. C’est une his­toire sans fin. Pour savoir si la cri­tique des médias opérée par untel ou untel est dérangeante ou pas, un bon indi­ca­teur : la durée de vie de l’émission. « Le droit de regard » ani­mé par Michel Naudy n’a duré que quelques dizaines de numéros tan­dis qu’ « Arrêt sur images », le « Petit Jour­nal » comptent des cen­taines d’émissions. Hypothèse à cette longévité : les ani­ma­teurs de ces pro­grammes savent bien où s’arrêter, pra­ti­quant l’autocensure pour dur­er le plus longtemps pos­si­ble et réus­sir ain­si à faire fruc­ti­fi­er leur petit « busi­ness » de faux imper­ti­nent. »

Les journalistes critiques d’eux-mêmes ?

Les médias dits « dom­i­nants » pos­sè­dent égale­ment leur pro­pre émis­sion et autre rubrique « médias », tels L’Ex­press, Le Point. « Ces blogs, ce sont des opéra­tions de dédouane­ment. Regardez, on est cri­tique par rap­port à nous-mêmes et à la pro­fes­sion. Regardez, on est éthique. Cela n’apporte rien », souligne Claude Chol­let. Des médias dits « alter­nat­ifs » de droite comme de gauche s’occupent égale­ment de cri­tique des médias (Acrimed, Fakir, OJIM, Polémia, Boule­vard Voltaire…). Une dernière caté­gorie, enfin, née de l’articulation entre la cri­tique des médias et la propo­si­tion de trans­for­ma­tion des médias : « l’Appel de la Colline » impul­sée par Medi­a­part ou encore « Les Assis­es du Jour­nal­isme » sous l’égide notam­ment de Jérôme Bou­vi­er. Cer­tains ver­ront dans ce foi­son­nement cri­tique à l’intérieur des médias eux-mêmes une avancée sig­ni­fica­tive de leur indépen­dance et de la lib­erté d’expression. Pour d’autres, dans la mesure où le con­texte économique con­di­tionne la pro­duc­tion elle-même, il est impos­si­ble d’aller loin dans la cri­tique de ce sys­tème nourrici­er « englobant ». « La cri­tique des médias ne peut être rad­i­cale qu’à l’ex­térieur », souligne Philippe Lespinasse, pro­duc­teur et réal­isa­teur de doc­u­men­taires. « Un pou­voir tombe quand il est cri­tiqué de l’intérieur », réplique Jean-Yves le Gal­lou, directeur de la Fon­da­tion Polémia.

Acrimed : Informer, contrer, proposer, mobiliser.

Au-delà du débat d’idées, une prise de con­science sur l’importance de la ques­tion médi­a­tique se développe aujourd’hui. Une ques­tion qui est née dans la droite lignée d’Acrimed, fer de lance de la cri­tique des médias en France. Dans le paysage de la cri­tique des médias, Acrimed occupe en effet une place prépondérante. Créée en 1996 par deux uni­ver­si­taires proches de Pierre Bour­dieu, elle s’in­scrit directe­ment dans la foulée du mou­ve­ment social de 1995 et dans le sil­lage de l’Ap­pel à la sol­i­dar­ité avec les grévistes. Auto-con­sti­tuée en « Obser­va­toire des médias », elle réu­nit des acteurs d’hori­zon divers : des jour­nal­istes et salariés des médias, des chercheurs et uni­ver­si­taires, des acteurs du mou­ve­ment social et autres « usagers » des médias. Ses objec­tifs sont résumés en qua­tre points : « Informer, con­tr­er, pro­pos­er, mobilis­er ». Par dessus tout, elle souhaite « inter­venir publique­ment, par tous les moyens à sa dis­po­si­tion, pour remet­tre en ques­tion la marchan­di­s­a­tion de l’in­for­ma­tion, de la cul­ture et du diver­tisse­ment, ain­si que les dérives du jour­nal­isme quand il est assu­jet­ti aux pou­voirs poli­tiques et financiers et quand il véhicule le prêt-à-penser de la société de marché ». Acrimed use d’une cri­tique rad­i­cale et appelle à une trans­for­ma­tion pro­fonde des médias. Sa réflex­ion per­met non seule­ment de cri­ti­quer les effets des médias sur l’ex­er­ci­ce de la démoc­ra­tie. Elle per­met égale­ment de décel­er le poten­tiel de trans­for­ma­tion des médias par l’ex­er­ci­ce de la démoc­ra­tie tout en for­mu­lant des propo­si­tions de trans­for­ma­tion démoc­ra­tique des médias.

Des moyens d’actions différents

L’ac­tion d’Acrimed se retrou­ve à tra­vers son site inter­net mais aus­si par l’in­ter­mé­di­aire de Médiacritique(s), mag­a­zine trimestriel ini­tié en 2011. A la ques­tion : « pourquoi un mag­a­zine papi­er ? », l’as­so­ci­a­tion répond sur son site : « Acrimed n’est pas seule­ment un site inter­net, mais une asso­ci­a­tion, qui s’ex­prime et agit col­lec­tive­ment sur le ter­rain de la cri­tique des médias. Tous les sup­ports sont bons, dès lors, pour ren­dre acces­si­ble cette cri­tique, et pour don­ner les moyens à ceux qui la sou­ti­en­nent de la partager et de la dif­fuser. En sec­ond lieu, parce que nous avons con­science des lim­ites de l’outil inter­net, et savons que rien ne rem­plac­era défini­tive­ment le papi­er. Enfin, Médiacritique(s) a l’am­bi­tion de touch­er un pub­lic plus large que les fam­i­liers de notre site, en étant dif­fusé, autant que pos­si­ble, dans les librairies et les kiosques ». Acrimed organ­ise enfin « Les Jeud­is d’Acrimed », Depuis 1996, une fois par mois, des débats sont organ­isés avec des jour­nal­istes, des chercheurs, des acteurs du mou­ve­ment social.

Polémia : lutter contre le totalitarisme de la bien-pensance

La Fon­da­tion Polémia a vu le jour en 2002. « Elle est conçue essen­tielle­ment comme un think tank sur inter­net. Nous pro­duisons des textes, nous en récupérons aus­si. Nous sommes plus dans la réflex­ion que dans le suivi de l’ac­tu­al­ité pure, » explique Jean-Yves le Gal­lou, son fon­da­teur. Cet ancien dirigeant du FN puis du Mou­ve­ment nation­al répub­li­cain (MNR) entend « chang­er l’or­dre médi­a­tique par un con­tourne­ment du mur médi­a­tique dom­i­nant par les médias alter­nat­ifs. Ces gens là ont tous en com­mun d’ex­is­ter à l’ex­térieur du sys­tème dom­i­nant. » Depuis quelques temps, un phénomène l’irrite par­ti­c­ulière­ment : l’aspiration « total­i­taire » des médias « dom­i­nants ». « On remar­que ceci, par exem­ple, avec la fameuse liste noire de Patrick Cohen sur France Inter. Actuelle­ment, on est con­fron­té à un total­i­tarisme de la bien-pen­sance. » L’animateur de la mati­nale de France Inter a en effet créer la polémique en con­sid­érant le 12 mars dernier sur le plateau de « C à vous » (France 5) qu’il y avait des des invités à qui il ne fal­lait pas don­ner la parole. Il citait qua­tre noms : l’islamologue Tariq Ramadan, l’humoriste Dieudon­né, l’essayiste Alain Soral et l’écrivain Marc-Edouard Nabe. Il y a ajoutera ensuite l’acteur Math­ieu Kasso­vitz. Daniel Schnei­der­mann con­sid­éra cette sor­tie comme une « faute pro­fes­sion­nelle » pour un ani­ma­teur du ser­vice pub­lic.

Porte-plume de la banque Rothschild…

Jean-Yves le Gal­lou porte égale­ment un regard très cri­tique sur l’extrême-gauche et notam­ment sur son lien avec les médias. Dans un arti­cle paru le 9 octo­bre dernier sur le blog « Droite(s) extrême(s) », il écrit : « Un jour­nal­iste de Libéra­tion, c’est un porte-plume de la banque Roth­schild. Un jour­nal­iste du Monde, c’est un porte-flingue de la banque Lazard ! Les plumi­tifs de l’extrême gauche et le grand cap­i­tal se sont alliés pour détru­ire les nations et les tra­di­tions. » Assez ironique aus­si sur les asso­ci­a­tions de cri­tique des médias se revendi­quant du mou­ve­ment d’extrême-gauche. « Cela ne me gêne pas de repren­dre des choses qui provi­en­nent de l’extérieur. A l’inverse, c’est dif­fi­cile pour eux. » Hen­ri Maler dans un arti­cle paru le 18 octo­bre dernier sur le site d’Acrimed lui ren­voie la balle : « Tous les médias qui ne parta­gent pas leur point de vue sont des enne­mis. Et face à l’ennemi, un seul mot d’ordre : à l’assaut ! On l’a com­pris : leurs pré­ten­due cri­tique des médias n’est que l’habillage de leur pro­pa­gande générale et d’un pro­jet de poli­tique glob­al. »

La critique des médias, essence même de la démocratie

Tous, de droite comme de gauche, tout sup­port con­fon­dus, pré­ten­dent pour­tant voir l’information traitée comme elle le mérite : comme un bien com­mun, un bien démoc­ra­tique essen­tiel. Aujour­d’hui, la presse ne joue plus son rôle de « qua­trième pou­voir ». Celle-ci est réduite à un sim­ple pro­duit indus­triel. Der­rière, l’in­for­ma­tion s’en ressent. Der­rière encore, le devoir de vérité est gal­vaudé. Edwy Plenel, co-fon­da­teur du site Medi­a­part et récent auteur de l’ou­vrage Le droit de savoir prône ce « devoir de vérité » chez tout jour­nal­iste. Un devoir de vérité directe­ment men­acé par la pres­sion de la hiérar­chie qui, elle-même, est liée aux aspi­ra­tions cap­i­tal­istes du pro­prié­taire. Dans son livre, Les patrons de la presse nationale, Tous mau­vais, Jean Stern éclaire de sa plume ce con­stat. Cet ancien de Libéra­tion et de La Tri­bune mon­tre une presse aux abois, car les patrons du CAC 40 ont fait main basse sur elle. A Libéra­tion, on ne par­lait pour­tant pen­dant longtemps que d’une chose : met­tre les jour­naux à l’abri des puis­sances d’ar­gent et pro­téger leur indépen­dance. Mais au fil des années, cette louable ambi­tion s’est effilochée. Les Arnault, les Das­sault, les Pigasse, les Bol­loré con­trô­lent doré­na­vant la presse nationale via leurs hold­ings aus­si opaques que rémunéra­tri­ces.

Les journalistes ont mauvaise presse

Au final, les muti­la­tions de l’espace médi­a­tique con­tribuent à abimer la vie démoc­ra­tique. La cri­tique des médias, elle, reste encore par­tie inté­grante du débat pub­lic sous de mul­ti­ples formes et notam­ment sous le cou­vert de médias dit « alter­nat­ifs ». Lau­rent Jof­frin a, lui, une idée bien pré­cise de cette cri­tique alter­na­tive. Dans son ouvrage Media Para­noia paru en 2009, l’actuel directeur de la pub­li­ca­tion du Nou­v­el Obser­va­teur affirme que la cri­tique des médias est une con­duite de com­pen­sa­tion inspirée par le ressen­ti­ment. Parce qu’ils seraient « minori­taires » et appar­tiendraient sou­vent aux « extrêmes », les cri­tiques se servi­raient des médias comme de boucs émis­saires pour expli­quer leur mar­gin­al­i­sa­tion. « Le réquisi­toire repose bien sou­vent sur des idées reçues. On dit partout : les médias mentent ; ils sont sous con­trôle ; ils propa­gent une « pen­sée unique » ; ils manip­u­lent l’opinion. Heureuse­ment pour la démoc­ra­tie, ces idées sont pour l’essentiel fauss­es ou car­i­cat­u­rales. » Il n’empêche qu’aujourd’hui, les jour­nal­istes ont mau­vaise presse. « Ils sont désta­bil­isés, car la pro­fes­sion est en crise à la recherche d’un nou­veau mod­èle économique. Ce méti­er n’a jamais autant été décrié. Dans les sondages, les jour­nal­istes arrivent même devant les ban­quiers… », déplore Claude Chol­let. Alors que ce soit de l’observation, de la cri­tique des médias, les sup­ports fleuris­sent un peu de partout. On pour­rait crain­dre une homogénéi­sa­tion. Claude Chol­let, plutôt, par­le de « com­plé­men­tar­ité ».

Crédit pho­to : c‑reel via Flickr

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