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Le mur des cons : quand les journalistes règlent leurs comptes…

[Dossier] Mur des cons : quand les journalistes règlent leurs comptes…

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Images filmées en cachette, scandale, députés qui interpellent un ministre, auteur anonyme d’une vidéo qui finit par être découvert, juges mis en causes par des avocats et des journalistes ou défendus par les mêmes… Et pour compliquer l’affaire, le conflit israélo-palestinien qui s’invite dans l’histoire… L’affaire du « mur des cons » est un feuilleton à épisodes avec tous les ingrédients pour un succès médiatique. Hélas, les vraies questions liées à l’impartialité de la justice ont été occultées par un grand règlement de compte idéologique.

Une drôle d’affaire

Le 24 avril dernier, le pure player gratuit (tendance droite libérale) Atlantico publiait sur son site une vidéo, filmée dans les locaux du syndicat de la magistrature où l’on pouvait voir « un gigantesque panneau dans la salle principal du local syndical, surplombé d’une affichette sur laquelle était écrit « Mur des cons » ». Sur ce mur : des photos de personnalités épinglées, parfois accompagnées d’un commentaire désobligeant. Ainsi, on y trouvait-on, pêle-mêle, des hommes politiques, pour la plupart membres de l’UMP, des anciens ministres, des patrons de presse (Étienne Mougeotte, Patrick Le Lay), des journalistes (David Pujadas, Éric Zemmour, Béatrice Schoenberg, Robert Ménard, Alexandre Adler, Yves Thréard etc.), mais aussi deux pères de victimes, le général Schmitt, père de la jeune Anne-Lorraine, assassinée en 2007 et Jean-Pierre Escarfil, père de Pascale, tuée par Guy Georges en 1979. Pour Atlantico, « ce petit « pilori privé », installé dans un local syndical – au sein d’un bâtiment du ministère de la justice ! – est une forfaiture qui déconsidère ceux qui en sont à l’origine. Ce mur de la honte constitue une faute grave ».

Bien entendu, les réactions ne se font pas attendre, notamment chez les politiques dont beaucoup annoncent vouloir déposer plainte. Le jour même de la diffusion des images, Christiane Taubira, ministre de la Justice est interpellée à l’Assemblée nationale par Luc Chatel. Le garde des Sceaux, qui avait pourtant ouvert le congrès du syndicat en novembre dernier, est contraint de se démarquer, qualifiant ce mur des cons d’ « action malheureuse » et rappelant que « les personnes qui se trouvent sur ce panneau sont parfaitement fondées à déposer plainte ». Le lendemain, elle annonce saisir le conseil supérieur de la magistrature. A lui d’estimer s’il y a eu manque à la déontologie des juges ou non.

Le Syndicat de la Magistrature se défend, évoquant un « exutoire satirique confiné dans un espace privé », « pour beaucoup, alimenté sous l’ère Sarkozy ». L’affaire aurait pu en rester là si la question de l’auteur de la vidéo ne s’était pas posée (www.leparisien.fr).

L’auteur est découvert : c’est un journaliste !

Dès le 26 avril, soit deux jours après les faits, Libération annonce la couleur : « un journaliste de France 3 au pied du « Mur des cons » : des « faits convergents » pointent un journaliste de la chaîne, éditorialiste en charge de la justice. Contacté par Libération, l’intéressé nie : « Il y a une rumeur stupide et malveillante qui circule sur mon compte, que j’ai démentie. C’est tout. Je suis totalement étranger à cette affaire » ». Cependant, conclut Libération, « plusieurs éléments le confondent ». Si l’identité du journaliste n’est pas révélée, Libération prend soin de préciser qu’il s’agit d’un journaliste « déontologiquement problématique », « notamment controversé pour avoir « mené la campagne contre Charles Enderlin » correspondant de France 2 à Jérusalem, qu’il accuse d’avoir truqué les images d’un sujet sur la mort d’un enfant palestinien en 2000 ». Une simple recherche internet permet de découvrir son identité : Clément Weill-Raynal. Pendant trois jours, jusqu’au lundi 29 avril, celui-ci va pourtant nier les faits.

Malgré cela, dès le 27 avril, il est présenté comme l’auteur du film. Pour Rue 89, il s’agit d’un journaliste « bien connu pour ses multiples casquettes controversées ». Pour « plusieurs membres de la rédaction de France 3 », cités par Le Parisien, ce journaliste est «engagé à droite». France 3 ouvre une enquête interne.

Journalistes contre journalistes

Interrogé le 28 avril, Joy Banerjee, chef de la file de la CGT France 3, estime que Clément Weill-Raynal « a instrumentalisé ses collègues à des fins politiques ». Il demande « la convocation d’un conseil de discipline pour obtenir des sanctions ». « Il a sali la rédaction », conclut-il.

Le même jour, nouveau rebondissement, le SNJ publie un communiqué s’élevant contre « le mauvais procès fait au Syndicat de la Magistrature ». « Le SNJ rappelle que l’utilisation d’images volées dans un lieu privé, en l’occurrence les locaux du SM, est contraire à la déontologie professionnelle la plus élémentaire ». Le SNJ dénonce ensuite une « pseudo-information […] produite par un site connu pour ses sympathies « conservatrices », avant d’apporter « son plus total soutien au Syndicat de la Magistrature ». A noter que pour le SNJ, une information produite par un site « conservateur » semble être nécessairement une « pseudo-information ».

Ce n’est que le lundi suivant, au lendemain du communiqué très médiatisé du SNJ que Clément Weill-Raynal avoue être l’auteur de la fameuse vidéo, tout en niant l’avoir transmise à Atlantico. Le pure-player confirme d’ailleurs « que c’est bien par le biais d’un magistrat que cette vidéo lui est parvenue ».

Dans un entretien paru sur le même site, le journaliste « assume parfaitement » et se dit « fier » d’avoir filmé le mur des cons : « je n’ai fait que mon travail. Je suis tombé sur le « Mur des cons » le 3 avril dernier alors que je réalisais une interview de la présidente du Syndicat de la magistrature, Françoise Martres. […] J’ai agi spontanément, le déclic a été rapide. J’ai senti qu’il fallait révéler ces images au public ». Et de conclure : « je suis heureux d’avoir révélé une pratique scandaleuse au public. Je n’ai fait que remplir mon devoir d’information ».

Avec les aveux de Clément Weill-Raynal, les réactions redoublent. Dans un communiqué qualifié de « froid, administratif et précautionneux » par Rue89, France Télévisions annonce l’ouverture d’une procédure disciplinaire à l’encontre du journaliste, mais « uniquement sur le comportement du journaliste dans sa relation à son employeur », précise Pascal Golomer, directeur de la rédaction nationale de France 3. « Il n’a jamais informé sa hiérarchie qu’il détenait ces images ni évoqué avec elle l’opportunité ou non de les diffuser en exclusivité ».

Bruno Roger-Petit, chroniqueur sur Le Plus du Nouvel Obs, comparant les aveux du journaliste… à ceux de Jérôme Cahuzac, estime que « France télévisions est obligé de sanctionner Clément Weill-Raynal », parce que celui-ci est entré « délibérément dans le champ politique, quittant le champ journalistique ».

Des voix discordantes se font cependant entendre. Ainsi, Causeur, d’Élisabeth Levy, lance une pétition de soutien à Clément Weill-Raynal, « au nom de la liberté d’informer ». Parmi les 10 000 signataires, on trouve des journalistes, notamment ceux épinglés par le syndicat de la magistrature. Robert Ménard relaie, quant à lui, l’initiative sur Boulevard Voltaire. De même, Renaud Revel, rédacteur en chef de L’Express.fr estime que cette affaire est « le monde à l’envers » : « qu’un journaliste pointe du doigt cette opération (le mur des cons), pour le moins malsaine à bien des égards, relèverait de la faute professionnelle ! C’est inouï ». Et de dénoncer le SNJ qui « ne s’honore pas dans ce rôle de juge ». Même au sein de la rédaction de Rue 89, on avoue que « le communiqué fait débat ».

Une argumentation légère

Il est vrai que les indignations du SNJ semblent être à géométrie variable. Si le syndicat dénonce aujourd’hui des « images volées », cela n’a pas toujours été le cas. Ainsi, au mois de juillet dernier, le même syndicat se réjouissait d’une « victoire pour la liberté d’information », dans le procès qui opposait Rue89 et la direction de France3 au sujet de la diffusion d’images de Nicolas Sarkozy quelques minutes avant le début d’une interview sur la chaîne publique, en juillet 2008, vidéo que Rue89 s’était « procurée en exclusivité ».

Pour Anthony Bellanger, président du SNJ, la différence entre les deux vidéos réside dans le fait qu’il y a « un vrai travail de journaliste avec une enquête derrière » chez Rue89. Une réponse en forme de compliment pour le pure player de gauche… Mais, l’argument semble un peu faible, quand on compare les deux articles, celui d’Atlantico et celui de Rue89.

Dans Le Figaro du 6 mai, Gilles-William Goldnadel, avocat du journaliste mis en cause, fait également remarquer que le SNJ « n’a pas eu un mot pour ses confrères journalistes estampillés, tels que David Pujadas ou Etienne Mougeotte ». Deux poids, deux mesures ?

Un vieux dossier : l’affaire al-Dura

Mais très rapidement, avant même que Clément Weill-Raynal confirme être l’auteur de la vidéo, les vieux dossiers ressortent. « Le conflit entre le journaliste et la CGT France Télévisions ne date pas d’hier », explique Rue 89, dès le 29 avril. L’affaire al-Dura fait son apparition dans l’affaire du « mur des cons ».

Le 30 septembre 2000, Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jérusalem, filmait la mort d’un enfant palestinien, tué par lors d’un échange de tirs entre soldats palestiniens et israéliens, dans la bande de Gaza, images diffusées à la télévision qui provoquèrent une grande émotion. Mais la version officielle, qui fait des Israéliens les responsables des tirs, est depuis contestée par un certains nombre de personnes, dont Clément Weill-Rayanal.

En 2011, sous le pseudonyme de Daniel Vavinsky, celui-ci avait publié dans Actualités juives, un article qui « remettait en cause le travail de Charles Enderlin, convaincu d’une gigantesque manipulation des images ». Un procès pour diffamation avait opposé les deux journalistes. Weill-Raynal avait perdu. La CGT de France Télévisions s’en était réjouie.

De même, Rue 89 rappelle qu’une tribune de Clément Weill-Raynal, intitulée « Quand France Inter crache sur les juifs » avait fait polémique en 2011. Voilà pourquoi, Libération le présentait, comme un journaliste « déontologiquement problématique ».

Que conclure ?

Il est encore trop tôt pour tirer toutes les leçons de cette affaire du mur des cons. Cependant, on peut déjà faire remarquer que le fond de l’affaire, l’existence du mur des cons lui même et toutes les questions qu’il pose au sujet du travail et de la partialité des juges, notamment des membres du syndicat de la magistrature, ne fait plus guère l’actualité.

En lançant sa pétition, Causeur estimait que « cette question majeure [risquait] d’être occultée par un règlement de comptes interne à France Télévisions ». On voit aujourd’hui que c’est effectivement le cas.

Crédit photo : DR

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