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Dossier : Attentats, les enfants gâtés de l’info en continu
Publié le 

19 mars 2015

Temps de lecture : 6 minutes
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Dossier : Attentats, les enfants gâtés de l’info en continu

Deux mois après les attentats, l’Ojim revient sur le rôle des chaînes d’info en continu dans la couverture des événements, et notamment ses imprudences mollement sanctionnées par le CSA…

Ces 7, 8 et 9 jan­vi­er 2015, suite à l’at­taque con­tre Char­lie Heb­do et aux pris­es d’o­tages qui ont suivi, la France a vécu au rythme des chaînes d’in­for­ma­tion en con­tinu et des dépêch­es en ligne. Volon­té d’en savoir plus sur les auteurs, les vic­times, la traque, peur de man­quer l’as­saut du RAID et du GIGN, désir d’avoir son mot à dire dans les dis­cus­sions entre col­lègues… Qui ne s’est pas lais­sé pren­dre au piège hyp­no­tique de BFMTV et de ses con­sœurs ?

Pour la « pre­mière chaîne d’in­fo de France », les événe­ments furent un véri­ta­ble jack­pot. Selon Médi­amétrie, la chaîne a atteint la barre his­torique des 3 % de part d’au­di­ence en jan­vi­er, pul­vérisant le record de l’an­née passée (2%) à la même péri­ode. i>Télé, bien que loin der­rière, a égale­ment enreg­istré une hausse impor­tante de son audi­ence, pas­sant de 0,8 % de part d’au­di­ence à 1,2 % pour le mois de jan­vi­er.

Le prix de ces per­for­mances aura été une cou­ver­ture inten­sive, immer­sive, déploy­ant d’im­por­tants moyens et faisant inter­venir une grande quan­tité de témoins et de flash info en tout genre, main­tenant le téléspec­ta­teur avide de détails devant son téléviseur. Mais à chaque abus son lot d’ef­fets sec­ondaires.

Course à l’audience… et à l’imprudence

En pre­mière ligne dans la cou­ver­ture des pris­es d’o­tages, BFMTV s’est retrou­vée au cœur d’une dou­ble polémique.

Tout d’abord, la femme de l’un des otages de l’hy­per cash­er a mis en cause, en direct et au micro de BFMTV, le traite­ment qui a été fait du déroulé des événe­ments. « Vous avez fail­li faire une grosse, grosse, grosse erreur BFM. Parce que vous étiez en direct avec les gens qui étaient dans la cham­bre froide. Ils vous ont dit qu’ils étaient six en bas avec un bébé. Et deux min­utes après, c’est passé sur BFM. Et le ter­ror­iste a regardé BFM. Heureuse­ment qu’il n’a pas vu la bande qui pas­sait en bas. Sinon, mon mari et les cinq autres étaient morts, parce qu’il descendait et il les mitrail­lait tous, parce qu’il était per­suadé qu’il n’y avait plus per­son­ne en bas », a‑t-elle lancé avant d’a­jouter : « Trop d’in­for­ma­tion tue l’in­for­ma­tion. »

Dans la foulée, la chaîne d’in­for­ma­tion s’est défendue de cette accu­sa­tion. « Nous sommes très sur­pris. Nous n’avons, à BFMTV, jamais été en con­tact avec les gens retenus en otage dans la cham­bre froide », a assuré Hervé Béroud, le directeur de la rédac­tion, avant d’ex­pli­quer que le seul moment où BFMTV avait évo­qué leur présence, c’é­tait lorsqu’ils n’é­taient plus en dan­ger.

Si le ban­deau reste encore un sujet de débat, une chose est sûre : Dominique Rizet, spé­cial­iste police/justice de la chaîne a bien évo­qué en direct à l’an­tenne la présence d’une femme. Dès 14h58, il déclare en effet : « Il y a une femme qui se serait cachée dès l’ar­rivée de cet homme, qui s’est réfugiée dans une cham­bre froide. Et qui serait à l’in­térieur, à l’ar­rière de l’étab­lisse­ment. » De quoi met­tre en dan­ger la vie des otages ? C’est en tout cas cette ques­tion qui a déclenché une vive polémique.

Pour y répon­dre, Hervé Béroud s’est expliqué sur France 5 en déclarant : « On a estimé, sym­bol­ique­ment et émo­tion­nelle­ment qu’il n’é­tait pas utile de redonner cette infor­ma­tion. » Curieuse défense. Ne don­ner une infor­ma­tion dan­gereuse qu’une seule fois dére­spon­s­abilis­erait la chaîne ? Quoi qu’il en soit, Béroud ne s’ar­rête pas là et affirme, dans Le Monde cette fois, qu’une per­son­ne du RAID « lui (Dominique Rizet, NDLR) avait dit que ces per­son­nes-là n’é­taient plus en dan­ger car les forces d’in­ter­ven­tion avaient pris posi­tion près de la cham­bre froide ».

Prob­lème : le site @rrêt sur Images a enquêté sur l’af­faire et, après avoir recoupé dif­férentes sources, a annon­cé qu’« à aucun moment il n’est pré­cisé que les otages présents dans la cham­bre froide avaient été mis en sécu­rité avant l’as­saut ». Con­tac­té par le site de Daniel Schnei­der­mann, Dominique Rizet s’a­gace : « Je ne veux pas vous par­ler, je me suis fait dézinguer par tout le monde. J’ai fait une liste. Le jour où je vais expli­quer ce qui s’est passé, tout le monde va se sen­tir com­plète­ment con. Je sais qu’il y en a qui vont se faire bouf­fer les couilles. Je ne veux pas en rajouter, vous faites votre boulot, j’ai fait mon boulot. Je fais gaffe à tout, je sais ce que je fais. Je sais qu’il (l’o­tage, NDLR) était par­faite­ment en sécu­rité. »

Dominique Rizet aurait-il donc eu des con­tacts avec le RAID, ignorés par le com­mun des mor­tels ? L’hy­pothèse était pos­si­ble… jusqu’à ce que le RAID lui-même démente les dires du jour­nal­iste ! Jointe par Le Monde, la direc­tion du groupe d’in­ter­ven­tion a déclaré met­tre « en cause totale­ment cette ver­sion des faits. Et la meilleure chose, s’il veut prou­ver que sa ver­sion est vraie, serait que le jour­nal­iste donne sa source et qu’une enquête de l’inspection générale de la police nationale soit dili­gen­tée. »

Appartenant également au groupe NextRadioTV, la radio RMC s’est à son tour illustrée dans l’imprudence, cette fois au sujet de l’autre prise d’otage, celle de l’imprimerie de Dammartin-en-Goële par les frères Kouachi.

Ain­si, dès 11h20 sur les ondes de la sta­tion, alors que la prise d’o­tage est encore en cours, le député UMP Yves Albarel­lo bal­ance tran­quille­ment qu’un otage, ignoré des ter­ror­istes, est caché dans le bâti­ment.

Ter­ri­ble révéla­tion, accen­tuée par la répéti­tion de l’in­for­ma­tion demandée par Olivi­er Tru­chot, qui sem­ble se ren­dre compte trop tard de son erreur. Inter­rogé sur le sujet, le député-maire de Claye-Souil­ly s’est mon­tré agacé par la polémique, assur­ant qu’il s’é­tait « con­tenté de répon­dre aux ques­tions avec les seules infor­ma­tions qui cir­cu­laient ». Et de con­stater « avec regret qu’il est par­fois préférable de se taire plutôt que de voir sa pen­sée défor­mée en voulant ren­dre ser­vice ». Or en l’oc­cur­rence, les pro­pos en ques­tion ont bien été tenus et aucune pen­sée n’a été défor­mée. Pour le mea cul­pa, il fau­dra repass­er…

Quoi qu’il en soit, cette série de procédés jour­nal­is­tiques dou­teux aura attiré l’at­ten­tion du Con­seil supérieur de l’Au­dio­vi­suel.

La fronde des enfants gâtés…

Comme tou­jours dans ce genre de cir­con­stances, le CSA a feint de taper sur la table. Con­statant 36 man­que­ments aux règles de la com­mu­ni­ca­tion audio­vi­suelle, les Sages ont émis 21 mis­es en demeure et 15 mis­es en garde, sans toute­fois pronon­cer de sanc­tions…

Le Con­seil reproche entre autres aux médias plusieurs épisodes : la dif­fu­sion de la vidéo du polici­er abat­tu sur le trot­toir, la divul­ga­tion d’élé­ments per­me­t­tant l’i­den­ti­fi­ca­tion des frères Kouachi, ou encore les infor­ma­tions du déroulé des événe­ments met­tant en dan­ger la vie des otages.

Non con­tents de n’avoir été que rép­ri­mandés, plusieurs médias se sont empressés de crier au scan­dale et d’an­non­cer le dépôt d’un recours devant le Con­seil d’É­tat. Pire, une quin­zaine d’en­tre eux se sont fendus d’une let­tre ouverte adressée au régu­la­teur de l’au­dio­vi­suel pour dénon­cer une « infor­ma­tion men­acée ». TF1, France 2, France 3, France 24, BFMTV, i>Télé, LCI, Euronews, France Inter, France Info, RTL, Europe 1, RMC et RFI jugent ain­si que « le CSA a ren­du une déci­sion sans précé­dent, infligeant pas moins de 36 mis­es en demeure et mis­es en garde, jetant le dis­crédit sur le tra­vail des rédac­tions de la qua­si-total­ité des radios et télévi­sions français­es publiques et privées ».

Prenant note des reproches du CSA, ces derniers s’in­ter­ro­gent : « Com­ment peut-on imag­in­er que le CSA veuille en 2015 ren­forcer encore le con­trôle sur les médias audio­vi­suels français régulés quand l’in­for­ma­tion cir­cule sans con­trainte dans la presse écrite, sur les chaînes étrangères, tous les réseaux soci­aux et les sites Inter­net. N’est-ce pas nous plac­er dans une sit­u­a­tion d’iné­gal­ité devant la loi ? » Et de con­sid­ér­er « que la déci­sion du CSA porte en germe le dan­ger d’une alter­na­tive : se cen­sur­er ou se voir sanc­tion­né ».

Un com­porte­ment qui n’au­ra pas man­qué d’ir­rit­er Daniel Schnei­der­mann. Dans son édi­to heb­do­madaire pub­lié dans Libéra­tion, le fon­da­teur d’@rrêt sur Image accuse tout d’abord le CSA d’avoir pronon­cé des sanc­tions « pla­toniques » qui res­teront sans con­séquence. Preuve en est : mal­gré leurs « déra­pages mul­ti­ples », les médias mis en cause se sont mis « sans la moin­dre aut­o­cri­tique » à décréter la lib­erté de la presse en dan­ger. « C’est l’Allemagne de l’est. C’est la Corée du Nord. C’est vrai : que va-t-on devenir si on ne peut plus bal­ancer en direct toutes les images qui arrivent, tous les noms qui buzzent, toutes les infos qui passent par là ? », a iro­nisé l’éditorialiste.

Et celui-ci d’en prof­iter pour alert­er sur les dan­gers de l’in­for­ma­tion en con­tinu et de son pou­voir hyp­no­tique : « On était là, dans les bureaux, dans les salons, dans les cuisines, tétanisés, anesthésiés, maraboutés par BFMTV qui n’en finis­sait pas de meubler dans l’attente du bain de sang », a‑t-il rap­porté avant d’ajouter : « On était là parce que vous ges­ti­c­uliez, hors d’haleine, pour nous retenir. On n’était pas fiers de nous (…) On regrette d’avoir été là. On aurait préféré être ailleurs. On n’aurait rien per­du en atten­dant le soir pour con­naître l’épilogue. »

Si l’information en continu est, selon lui, « nocive en temps de crise, où elle peut tuer », elle l’est également « par temps calme » car elle « hystérise le débat politique ». Et le journaliste de conclure, résigné : « L’État ne semblant pas disposé à exproprier BFMTV et i>Télé pour attribuer leurs fréquences à des chaînes culturelles ou documentaires, rien d’autre à faire que de subir comme un spectacle supplémentaire la situation actuelle et ses moulinets hypocrites. »

Voilà sans doute la juste conclusion à apporter à cet épisode, malheureusement amené à se reproduire avec un jour peut-être, c’est à craindre, des conséquences bien plus graves. Le règne sans partage de l’information en continu et du flot de dépêches AFP n’est, semble-t-il, pas prêt de s’arrêter.

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