Dossier : le Point Godwin

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Tous les internautes connaissent cette fameuse formule du « point Godwin », relative à l’emploi abusif d’une comparaison avec Hitler ou les Nazis qui vient clore tout débat et qui a été inventée précisément pour tenter de libérer ce débat, notamment dans les forums de discussion sur Internet. Mais dans les médias traditionnels, c’est une autre affaire. Si un modérateur l’appliquait aux journalistes français, c’est 90% d’entre eux qu’il faudrait « modérer »…

On était depuis longtemps familiers de l’expression de Leo Strauss : la « reductio ad hitlerum » (depuis 1951, exactement, date à laquelle le philosophe l’utilise pour la première fois dans un article). Reprise plus tard par George Steiner, peu suspect, lui aussi, de la moindre complaisance avec l’idéologie nationale socialiste, elle désignait et condamnait cette facilité rhétorique, coupant court au débat, par laquelle on ramène l’adversaire et ses arguments à Hitler, c’est-à-dire au mal absolu, l’excluant ainsi du champ de discussion par une pirouette pour le moins grossière, sans avoir à poursuivre la moindre véritable argumentation. Le syllogisme est connu, basique, très simple à l’emploi. Vous dites que les colons ont construit des hôpitaux et que tout n’est peut-être pas à jeter dans leur action, Haria Bouteldja vous répond qu’Hitler a construit des autoroutes… et le débat est clos. C’est imparable et ça fonctionne à tous les coups, sur n’importe quel sujet, à n’importe quel moment de la discussion. À l’origine, ce sont donc deux philosophes juifs qui font remarquer que cette formule rhétorique est la plupart du temps déloyale, dépourvue de la moindre pertinence et finit par bloquer la pensée.

De Leo Strauss à Mike Godwin

Le « point Godwin » ne serait-il donc qu’une variation de la « reductio ad hitlerum » à l’ère d’Internet ? Eh bien, pas exactement… En effet, Mike Godwin, avocat américain et utilisateur du réseau « Usenet » (sorte de prototype d’Internet), va énoncer, en 1990, une loi. Nous ne sommes plus dans la simple contre-attaque rhétorique d’intellectuels, mais devant une vérité formulée en des termes scientifiques : « Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1. » Voici quelle est, à l’origine, la loi dite « de Godwin ». Ce qui est nouveau et ce qui est particulièrement intéressant, c’est que cette loi est formulée en dehors de quelconques considérations idéologiques, à l’écart d’un débat particulier. Elle procède tant du fameux pragmatisme des Anglo-saxons que de leur tradition farouchement libérale. En somme, si l’avocat Godwin l’énonce, c’est simplement dans le souci d’améliorer le fonctionnement des premiers forums de discussion que le réseau Usenet met à la disposition de ses utilisateurs. Il existe un point où le débat achoppe, où il est court-circuité, où l’échange d’arguments constructifs cesse brutalement. Et ce point, c’est le point Godwin, vérifiant la loi : l’un des débatteurs renvoie son contradicteur au nazisme, quel qu’ait pu être, à l’origine, le sujet de la discussion et quelles que soient les opinions politiques de l’adversaire, et le débat cesse immédiatement, ce à quoi l’avocat Godwin, en bon libéral anglo-saxon, veut remédier.

Contre les gourous et les « trolls »

Celui qui vérifie la loi de Godwin est ainsi très mal vu sur les forums Internet. On considère qu’il s’est décrédibilisé et il est en général exclu de la conversation. Le point Godwin est en effet une arme typique du « troll », ce type d’intervenants qui vient parasiter les espaces de discussion en rendant celle-ci impossible. Or le modérateur d’un forum a comme première mission de bloquer les trolls pour assurer le bon fonctionnement du forum. En France, où s’est vulgarisé l’usage du double sens du mot « point » dans notre langue (un bon ou mauvais point), les internautes décernent à l’interlocuteur vérifiant la loi, un « point Godwin », parfois sous la forme d’un coupon virtuel cerné de pointillés que celui-ci est invité à découper sur l’écran à coups de burin…

Le Point Godwin

Non seulement le point Godwin interrompt une discussion, mais insidieusement il tend à interrompre le processus de réflexion lui-même, ce en quoi il est un exemple typique de ce que le psychiatre anglais Robert Jay Lifton a nommé un thought-terminating-cliché, en français : un poncif bloquant la réflexion. Cette notion, relative à l’étude psychiatrique de la manipulation mentale, a été étayée par un répertoire d’aphorismes ou de sophismes empêchant une réflexion d’aboutir, un procédé systématiquement utilisé dans le but de souder les communautés sectaires ; ou totalitaires (l’ouvrage de Lifton où il est étudié s’intitule en l’occurrence : ThoughtReform and the Psychology of Totalism: A Study of « Brainwashing » in China. – Une étude du « lavage de cerveau » en Chine.)

Le combat politique au détriment de la pensée

La loi de Godwin expose ainsi de manière très concrète un problème inhérent à tout échange intellectuel, ce problème ayant déjà été pointé par des philosophes et entrant dans le champ d’application de la manipulation mentale selon certains psychiatres. Ce problème qui tient à un court-circuit de la pensée et de l’échange, n’implique pas, bien évidemment, que toute comparaison avec Hitler soit abusive ou que sa récurrence trahisse une emprise sectaire, toute société fonctionnant sur des tabous fondateurs. Néanmoins, toute personne honnête cherchant à penser et à dialoguer devra donc se prémunir d’un piège de ce type. Mais ce qui est apparu comme tel par une simple observation des faits avant de se répandre dans la culture du Web, ne semble pas si évident dans la sphère médiatique où la loi de Godwin se vérifie constamment sans que personne ne s’en émeuve outre mesure. À croire que le souci n’est pas, ici, de penser ou d’échanger, mais de manipuler ou de contaminer les autres sur la base de sa propre manipulation, en usant, donc, à foison et sans complexe du plus répandu des poncifs bloquant la réflexion : la reductio ad Hitlerum. Cette technique relève non pas de la démarche critique ou du débat d’idées, mais purement et simplement du combat politique, de la volonté d’instaurer un climat de terrorisme intellectuel en paralysant l’adversaire. Or cette tactique n’est absolument pas nouvelle, puisqu’elle est issue d’un vieil héritage de la gauche révolutionnaire d’obédience communiste.

Une pratique d’origine stalinienne

La tactique de « fascisation » de l’adversaire est en effet l’une des méthodes staliniennes les plus éprouvées et qui fut utilisée par le « petit père des peuples » jusqu’à l’absurde. Celui qui, pourtant, signa le pacte germano-soviétique, pratiqua l’antisémitisme d’État et soutint les fascistes argentins, alla jusqu’à forger l’adjectif : « hitlero-trotskyste » lors du troisième procès de Moscou en 1938, en vue d’annihiler son ancien rival. Partant du principe que les trotskystes critiquaient son régime totalitaire en des termes assez proches de ceux employés par les fascistes, selon un syllogisme fatal, Staline en conclut que Trotsky était, par conséquent : « objectivement fasciste ». De là, on imagine bien que si Trotsky peut être fascisé « objectivement », l’arme est utilisable contre n’importe quel opposant. Le PC, à la suite de Staline, les intellectuels de gauche, à la suite du PC, et les journalistes français modelés aux trois quarts par des intellectuels de gauche, à leur tour, ne s’en privèrent pas. Attention, nous n’avons pas l’intention d’atteindre nous-mêmes et d’une autre manière, le point Godwin… Autrement dit, cette analyse n’induit pas que la plupart des journalistes français seraient staliniens parce qu’ils ont hérité insidieusement de certaines méthodes du dictateur soviétique. En l’occurrence, ils peuvent défendre des idées et des régimes divers, quoiqu’en général, ils se réfèrent à une Pensée-Unique qui n’est pas, en tant que telle, d’obédience stalinienne ou même communiste. Simplement, quoique prétendument démocrates, ces journalistes ont des réflexes de militants totalitaires et verrouillent le débat public.

Un spectre hante l’Europe

En fait, dans la sphère médiatique, il semblerait que le point Godwin fonctionne à l’inverse de son usage sur les forums Internet. Ce n’est pas celui qui l’atteint qui est exclu du débat… mais celui qui en est la cible ! Ici, le point Godwin n’est pas une erreur mais tout au contraire une arme. L’écrivain Renaud Camus, victime parmi d’autres, l’a éloquemment exposé dans son essai : « La deuxième carrière d’Adolf Hitler » (Le Communisme du XXIème siècle, Xenia). « Hitler, dans cet emploi d’arme absolue de langage, a servi à condamner définitivement, ou à réduire au silence, tout ce dont on pouvait dire, ou dont on croyait qu’on pouvait dire, ou dont on estimait qu’on pouvait aller jusqu’à insinuer, que ç’avait un rapport, même infime, avec lui, avec ce qu’il avait fait lui, avec ce qu’il avait écrit, avec ce qu’il avait pensé. Or, dans ce domaine, accusation vaut condamnation. Soupçon vaut preuve. Et pour la cible potentielle, risque encouru vaut perte. Autant dire qu’il s’agissait là d’une arme formidable, dont on aurait pu croire qu’il n’était pas bon de la laisser entre toutes les mains. Or elle était en vente libre. Que dis-je ? Elle était distribuée gratuitement à tous les carrefours (…). »Lors de la dernière rentrée littéraire, un autre immense écrivain, et un écrivain qui, comme Camus, tente de penser – et donc de penser les tabous – du monde contemporain, fut « bloqué » au point Godwin, tué socialement par cette « arme absolue de langage » : Richard Millet. Évincé du comité de lecture de Gallimard, maison pour laquelle il avait tout de même ramené les deux derniers Goncourt, après avoir subi un véritable lynchage médiatique fondé uniquement sur la fascisation de principe. C’est donc lui qui fut exclu du forum et non ceux qui avaient atteint le point Godwin comme le souhaitait son théoricien.

Le « mur de protection anti-fasciste »

Ainsi, en France, il semble que les journalistes se comportent globalement comme les policiers d’un système de pensée à la fois minimaliste et dominant, des policiers qui éliminent quiconque franchit la frontière par eux fixée en usant de l’arme fatale de la reductio ad hitlerum, mitraillant les points Godwin à l’orée de ce mur qui nous ferait bien songer à celui qui scindait Berlin en deux à l’époque de la division de l’Allemagne. Ce mur qui devait empêcher les citoyens de la RDA de s’échapper à l’Ouest avait en effet été baptisé par la propagande d’État : « mur de protection antifasciste »… Ce moyen de bannissement est tellement efficace, que les journalistes qui se sont arrogés le rôle de modérateurs du forum « République française », n’ont même plus besoin d’y avoir recours directement, mais peuvent se contenter de l’insinuation. Il suffit pour frapper l’adversaire d’esquisser une ou deux métaphores liées à ce poncif. Les idées de l’homme ou la femme à exclure sont ainsi qualifiées de « nauséabondes » quand elles ne font pas songer aux « heures les plus sombres de notre Histoire. » Cette poésie du niveau de Star Wars et qui représente le degré zéro de l’argumentation, continue pourtant de renfermer le même pouvoir de bâillonnement de l’adversaire. Quant à « l’odeur » de certaines idées, on serait évidemment tenté de revenir à la rationalité et de paraphraser Maurras le maudit en affirmant qu’il n’y a pas plus d’idées « nauséabondes » qu’il n’y a d’idées « généreuses », mais qu’il n’y a que des idées justes ou des idées fausses.

Les Godwin d’Or

Parmi les points Godwin les plus flagrants de ces derniers mois, on trouve bien sûr celui atteint par Renaud Dély, en septembre dernier, qui jeta au pilori médiatique un certain nombres de personnalités qualifiés de « néo-fascistes », rien que ça ! On trouvait dans son « amicale brune » (pourquoi pas « fraternité de la haine » ? ou « Sacerdoce des ténèbres » ?), des humoristes, des journalistes, des écrivains, des intellectuels, rassemblés pêle-mêle sur une affiche bleue et qui n’avaient pourtant rien à voir entre eux, ni dans leur fonction ni dans leurs idées… Ainsi Élisabeth Lévy et Dieudonné, Gilbert Collard et Richard Millet, Robert Ménard et Renaud Camus… Cette charge brouillonne, inepte, intellectuellement absurde, semblait n’avoir d’autre but que de dresser la liste des intervenants à exclure du débat public, coupables de ne pas se conformer au système de « pensée » prôné par Renaud Dély. Plus récemment, dans l’émission On n’est pas couché du 23 mars 2013, on vit Aymeric Caron rassembler péniblement une suite de raccourcis façonnés à partir du dernier livre d’Éric Zemmour, afin de fasciser les propos du célèbre chroniqueur. « Je suis le fils d’Hitler ? » coupa court ce dernier, épargnant à Caron d’aller au bout de sa démonstration si attendue et si grossière, révélant à quel point le seul travail intellectuel effectué par de nombreux journalistes consiste aujourd’hui à parvenir à vérifier la loi de Godwin le plus rapidement possible. Bien entendu, si le point Godwin se réfère à une comparaison au nazisme, il arrive que dans des sphères marginales, le « poncif bloquant la réflexion » soit d’une autre nature. Ainsi chez les Indigènes de la République ou les soraliens, il faudra remplacer « nazisme » par « sionisme » afin d’adapter et vérifier une loi strictement similaire. Toujours est-il qu’il serait vraiment temps de réaliser qu’aujourd’hui, le forum « République française » est en dysfonctionnement permanent, en conséquence de quoi, il serait urgent d’en changer les modérateurs et de conformer la sphère médiatique aux règles qui, sur Internet, assurent la possibilité du débat loyal et constructif.

M.D.

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