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Rap anti-RN : mélodie et courtoisie sont les mots d’ordre de l’hymne du Nouveau Front Populaire

6 juillet 2024

Temps de lecture : 9 minutes
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Rap anti-RN : mélodie et courtoisie sont les mots d’ordre de l’hymne du Nouveau Front Populaire

Temps de lecture : 9 minutes

« Fuck le Rassemblement (Pah, pah, ouais) », « ma gueule, on vote contre les porcs », « et baise la mère à Bardella (sic) », ainsi débute No Pasarán comme le transcrit Genius, où l’on peut retrouver les paroles complètes, déconseillées aux plus sensibles. Paru le lundi premier juillet 2024 entre le premier et le deuxième tour des élections législatives, le titre enregistré par vingt rappeurs a pour objectif de déverser sur toute la France une haine du Rassemblement national à l’aide d’expressions argotiques et de vocabulaire maghrébin.

Des putes, du viol et de la came

Entre appels à la vio­lence, men­aces d’agression physique, de viol et de mort, apolo­gie de la drogue, com­plo­tisme, pro­pos dis­crim­i­na­toires, pro­mo­tion de la crim­i­nal­ité et non-respect des insti­tu­tions démoc­ra­tiques, le morceau de près de dix min­utes livre tout au long de ses vingt cou­plets le pire du rap sur fond de politique.

L’ensemble recèle une vio­lence inouïe, en par­ti­c­uli­er envers les électeurs et les mem­bres du Rassem­ble­ment nation­al et de Recon­quête! comme en témoignent ces extraits :

« Marine et Mar­i­on, les putes, un coup de bâton sur ces chi­ennes en rut (Vlan) » ; « faut faire les caus­es con­tre les fachos aç-comme » (ce qui sig­ni­fie « il faut s’attaquer aux fas­cistes comme ça »).

Jordan Sheitan, t’es mort

Con­crète­ment, le texte ne se con­tente pas de com­porter plusieurs men­aces de mort très explicites « Jor­dan, t’es mort, Jor­dan, t’es mort » mais dévoile des pro­pos dou­teux voire com­plo­tistes comme le révè­lent ces extraits :

« Quar­ante ans qu’on l’écrit, voilà, on en est là avec un seul can­di­dat : Jor­dan­nuel Macronardel­la » ; « Fuck l’i­den­ti­taire, jeunesse affil­iée à dolf‑A » (com­pren­dre Adolf Hitler) ; « Parce que ça reste le FN fondé par un Waf­fen-SS ».

En plus de dénon­cer le RN de nazisme, les inter­prètes font un lien direct avec la franc-maçon­ner­ie et le satanisme :

« C’est tous des francs-maçons » ; « Espèce de franc-maçon, tu te nour­ris du sang qu’­tu con­sommes — Dans leurs ambas­sades, c’est le Shei­tan [Dia­ble en arabe] qui les pas­sionne ».

Les rappeurs met­tent égale­ment en avant des actions illé­gales, non sans fierté : « y a mon pote sous OQTF » ; « ça vend la frappe dans tous les bât’, ils pètent la cess et bectent la farine, c’é­tait pour leurs nar­ines » (que l’on peut com­pren­dre comme « on vend de la drogue dans tous les bâti­ments, ils fument du cannabis et con­som­ment de la cocaïne ») ou encore « j’su­is dans l’al­lée, j’revends c’qui fait plan­er ».

Voir aus­si : Pri­vati­sa­tion de l’audiovisuel pub­lic : la grande peur des bien-pen­sants du monde médiatique

CNews, pah, pah, pah, pah

Le titre s’attaque égale­ment aux médias, notam­ment CNews : « Le doigt en l’air pour les cistes-ra [racistes] (Ouais), CNews dans l’an­gle mort (Pah, pah, pah, pah) ».

Les paroles pren­nent une autre dimen­sion étant don­né les mul­ti­ples dél­its et crimes com­mis par des mem­bres du Nou­veau Front Pop­u­laire, à com­mencer par Louis Boyard qui avait déclaré à plusieurs repris­es avoir trafiqué de la drogue, comme ici sur le plateau de Touche Pas à Mon Poste avec Cyril Hanouna.

Par­mi les irrévéren­cieux rappeurs, cer­tains n’en sont pas à leur coup d’essai. On retrou­ve par exem­ple Akhen­aton, mem­bre du groupe IAM qui s’était déjà exprimé avec vir­u­lence au sujet d’Éric Zem­mour, con­sid­érant qu’il était « invité sur France 2, pour vom­ir sur nous à répéti­tion » comme le rap­pelle le por­trait d’Éric Zem­mour réal­isé par l’OJIM.

Voir aus­si : Éric Zem­mour, portrait

Retour fantasmé à la guerre civile espagnole

D’emblée, le morceau se pare d’une con­fu­sion inten­tion­nelle­ment out­rageuse. Le titre, No pasarán, qui sig­ni­fie lit­térale­ment « ils ne passeront pas » dif­fame directe­ment le Rassem­ble­ment nation­al à tra­vers sa charge haute­ment sym­bol­ique. L’expression provient effec­tive­ment du con­texte de la guerre civile espag­nole, où le slo­gan « No pasarán » était util­isé par les répub­li­cains con­tre le fas­cisme dic­ta­to­r­i­al du général Franco.

« Ces mots sont devenus le cœur de la résis­tance madrilène à la dic­tature fran­quiste lorsque Dolores Ibár­ruri, con­nue sous le nom de “La Pasion­ar­ia” et l’une des fon­da­tri­ces du par­ti com­mu­niste espag­nol, les a pronon­cés dans un dis­cours » selon Cristi­na Cre­spo Garay pour Nation­al Geo­graph­ic Espagne.

L’Institut Nation­al de l’Audiovisuel rap­pelle que « ce slo­gan antifas­ciste fait par­tie des élé­ments ver­baux clas­siques des mou­ve­ments de résistance. »

Voir aus­si : Les romances antifas dans les médias de grand chemin

Un hymne contreproductif ?

Bien que la stratégie ini­tiale de con­va­in­cre le large pub­lic des vingt rappeurs — dont cer­tains comme Zola, Ker­chak ou Soso Maness béné­fi­cient d’une pop­u­lar­ité cer­taine auprès des jeunes — de vot­er pour le Nou­veau Front Pop­u­laire soit clair, le morceau risque de desservir finale­ment l’union d’extrême gauche comme l’analyse Le Monde avec lucid­ité : mal­gré la présence de « quelques lead­ers de l’industrie du rap » et « quelques tur­bos de la jeune généra­tion », « le ton est à la colère, les mots sou­vent exces­sifs voire insul­tants, les pro­pos misog­y­nes et com­plo­tistes, au risque de brouiller leur message. »

Mes­sage d’autant plus frag­ile qu’il provient d’une union dif­fi­cile, inclu­ant des par­tis aux valeurs aus­si éloignées que Les Écol­o­gistes – Europe Écolo­gie Les Verts et le Nou­veau Par­ti Ant­i­cap­i­tal­iste de Philippe Poutou. « La route est donc encore longue avant une union digne de ce nom » analy­sait l’OJIM à la lumière des médias français.

Voir aus­si : L’immigration, épou­van­tail et catal­y­seur des lég­isla­tives anticipées dans les médias

Les médias indulgents, du Parisien au HuffPost

Sur la scène médi­a­tique, l’animosité des pro­pos tenus par le col­lec­tif de rappeurs ne sem­ble pas cho­quer out­re mesure. Même si Le Parisien recon­naît que « les artistes ont choisi la manière forte et choquante pour pren­dre la parole », Fran­ce­In­fo Cul­ture con­sid­ère que le morceau a tout sim­ple­ment « été réal­isé dans l’ur­gence, alors que le Rassem­ble­ment nation­al est aux portes du pouvoir. »

La plu­part des médias ont relayé le titre de rap comme une musique « sans fil­tre » pour Le Huff­Post par exem­ple, mais engagée. Téléra­ma le con­sid­ère comme « un titre choral aux accents claire­ment antifas­cistes » avec pour objec­tif de « dire que “non, le RN n’est pas ‘cool’, même si Bardel­la fait des sourires sur Tik­Tok” ».

Voir aus­si : Street­Press lance une grande opéra­tion de déla­tion et de fichage

Libération soutient la « violence artistique »

Saisi d’emballement, le quo­ti­di­en Libéra­tion y voit même « la fine fleur du rap français » qui com­pose « avec une var­iété d’angles assez ent­hou­si­as­mante et représen­ta­tive ». Et pour les « deux ou trois punch­lines » qui « seront imman­quable­ment extraites du con­texte pour dis­créditer le pro­jet dans sa glob­al­ité », aucun prob­lème : « comme le rap­pelle Alkpote dans son cou­plet, il s’agit ici de “vio­lence artis­tique” ». Le média con­tin­ue de cette manière à faire de la lutte con­tre « l’extrême droite » sa pri­or­ité.

On retrou­ve ain­si une oppo­si­tion presque sys­té­ma­tique au RN, comme l’avait déjà dénon­cé l’OJIM dans le cas pré­cis de Fran­ce­in­fo ou encore dans un arti­cle inti­t­ulé « Les cul­tureux con­tre le RN, les médias mobil­isés pour préserv­er les sub­ven­tions » qui avait détri­coté les moti­va­tions du monde de la cul­ture et des médias : « avec le Rassem­ble­ment nation­al au pou­voir, […] on sait en tout cas que cer­tains artistes très engagés perdraient une part sub­stantielle de leurs subventions. »

Voir aus­si : Libéra­tion, infographie

Le Figaro et Marianne condamnent

Toute­fois, Le Figaro a joué son rôle de lanceur d’alerte :

« les rappeurs s’illustrent dans des paroles d’une grande vio­lence et des insultes », « célébrant la Pales­tine “de la Seine au Jour­dain” ».

CNews dans sa ver­sion écrite a égale­ment mesuré le dan­ger du texte « anti­sémite, sex­iste et inci­tant à la vio­lence physique. »

Un peu plus sur­prenant, Mar­i­anne a lui aus­si pris posi­tion con­tre ce « morceau indi­geste et con­tre-pro­duc­tif », qual­i­fié d’« antifas­cisme de bac à sable ».

Un univers mental toxique

Sans sur­prise, les per­son­nal­ités visées n’ont pas man­qué d’exprimer leur indig­na­tion, à com­mencer par Marine Le Pen et Jor­dan Bardel­la. Le Huff­Post a partagé le ressen­ti de ce dernier qui, offen­sé, a posté sur X (ex-Twit­ter) « l’univers men­tal de l’extrême gauche est de plus en plus tox­ique ». L’imam Has­sen Chal­ghou­mi, par­ti­san du dia­logue inter-religieux entre juifs et musul­mans qual­i­fié de dia­ble dans le clip – « Nique l’i­mam Chal­go­u­mi et ceux qui suiv­ent le Shei­tan à tout prix » — s’est déclaré « aba­sour­di » pour Valeurs Actuelles.

« Je ne com­prends pas pourquoi je me retrou­ve dans ce clip haineux, diffam­a­toire, qui me met une cible dans le dos ».

Voir aus­si : Vote syn­di­cal à l’AFP, gauche et extrême gauche dominent

Nemesis dénonce les appels au viol

Côté réseaux soci­aux, le média en ligne bre­ton « de réin­for­ma­tion » Breizh Info — dont on peut retrou­ver la présen­ta­tion sur le site de l’OJIM — a directe­ment inter­pel­lé l’Observatoire du Jour­nal­isme sur X, sous le choc : « Donc tous ces jour­naux qui passent leur vie à tra­quer la petite bête relaient une chan­son qui appelle explicite­ment au meurtre. ».

L’association fémin­iste Col­lec­tif Némé­sis, dirigée par Alice Cordier, « porte-parole des femmes oubliées », s’est elle aus­si indignée du texte sur le réseau social Insta­gram :

« La lib­erté d’expression n’autorise pas la haine des femmes, les men­aces de mort, les appels au viol, au ter­ror­isme et au meurtre. Incroy­able qu’aucune asso fémin­iste ne dénonce ce morceau dégouli­nant de sex­isme et qu’aucune autorité ne s’en inquiète ! »

Les prob­lèmes relevés par l’association pren­nent d’autant plus d’am­pleur que cer­tains can­di­dats de La France Insoumise ou du Nou­veau Front Pop­u­laire sont accusés de vio­lences physiques et psy­chologiques con­tre des con­cur­rents aux élec­tions et leurs soutiens.

La Voix du Nord s’interroge :

« Le rap français est-il encore capa­ble de s’engager pour fédérer ? ».

No pasarán vient de répon­dre

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