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Arte et la Russie : de la russophobie en occident médiatique (1)

23 juillet 2018

Temps de lecture : 6 minutes
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Arte et la Russie : de la russophobie en occident médiatique (1)

Pre­mière dif­fu­sion le 26 mars 2018

Dans la semaine du 12 au 18 mars 2018, et dans la perspective de la réélection de Vladimir Poutine à la présidence de la Russie, les médias télévisés se sont focalisés sur un pays qui sert de repoussoir aux démocraties libérales. Le Camp du Bien versus le Camp du Mal. Illustration en deux parties, par deux des nombreux documentaires diffusés cette semaine-là. L’Observatoire du journalisme a d’abord visionné Arte. 

Le 13 mars 2018, Arte dif­fuse un doc­u­men­taire inti­t­ulé Guerre de l’info au cœur de la machine russe, une enquête menée en 2017 par Paul Mor­eira.

Le pitch

« Le 29 mai 2017, le prési­dent français Emmanuel Macron fraîche­ment élu accueille à Ver­sailles son homo­logue Vladimir Pou­tine, et accuse la chaîne inter­na­tionale RT (Rus­sia Today) et le site Sput­nik d’avoir œuvré durant la cam­pagne élec­torale française comme des organes de pro­pa­gande en faveur de Marine Le Pen, sur ordre du Krem­lin. « Apportez-nous les preuves », rétorque en sub­stance le prési­dent russe, aujour­d’hui can­di­dat à un qua­trième man­dat. C’est ce que fait Paul Mor­eira dans cette enquête rigoureuse, exposant un pan de la machine russe à dés­in­former, au tra­vers, notam­ment, de la manière dont elle s’est mise au ser­vice de Marine Le Pen dans la course à la prési­dence française, mais aus­si de ses faits d’armes pro-Trump aux États-Unis, et pro AfD (le par­ti d’ex­trême droite Alter­na­tive für Deutsch­land) en Alle­magne. Paul Mor­eira inter­roge la jeune patronne de RT, Mar­gari­ta Simon­ian, qui sait tourn­er en ridicule dans un clip mali­cieux ceux qui dénon­cent son asservisse­ment au Krem­lin. Il parvient aus­si à faire par­ler (en caméra cachée) le guer­ri­er de l’om­bre Kon­stan­tin Rykov, hack­er et ancien député pro-Pou­tine, qui a joué un rôle clé dans les cam­pagnes améri­caine et française. D’une « usine à trolls » de Saint-Péters­bourg, où de jeunes pro­fes­sion­nels du Web fab­riquent 24 heures sur 24 des fake news, aux con­fi­dences du député européen d’ex­trême droite Jean-Luc Schaffhauser, qui a négo­cié les prêts russ­es au Front nation­al, de la pro­fes­sion de foi ultra­con­ser­va­trice de l’oli­gar­que Kon­stan­tin Mal­ofeev aux men­songes par omis­sion du leader de l’AfD Alexan­der Gauland, Paul Mor­eira a enquêté plusieurs mois pour établir des liens entre le som­met du pou­voir russe et les vagues de dés­in­for­ma­tion dénon­cées par le prési­dent français comme par les ser­vices secrets améri­cains. Son doc­u­men­taire élo­quent met ain­si des faits, des mots et des vis­ages sur une nébuleuse soigneuse­ment entretenue, dont les com­bat­tants ont appris à effac­er les traces ».

Un pitch qui donne claire­ment le ton et le car­ac­tère mil­i­tant d’un doc­u­men­taire visant à la fois Pou­tine et Marine Le Pen, accu­sant en tout pre­mier lieu le prési­dent russe d’agir afin de trafi­quer les élec­tions français­es et améri­caines.

Les mots du documentaire

Une mise en bouche :

Le doc­u­men­taire com­mence par la fameuse ques­tion posée par un jour­nal­iste à Pou­tine, lors de sa vis­ite à Paris pour ren­con­tr­er Macron, ques­tion qui porte sur une rumeur : le fait que des hackeurs russ­es se seraient immis­cés dans la cam­pagne prési­den­tielle française, con­tre Macron.

Vient la toute aus­si fameuse ques­tion d’une jour­nal­iste de Rus­sia Today à laque­lle Macron répond en indi­quant que RT et Sput­nik « se sont com­portés comme des organes d’influence, ni plus ni moins », et refu­sant à ses acteurs le statut de jour­nal­iste : « Encore fau­dra-il qu’ils soient jour­nal­istes ».

Sur cette base, le doc­u­men­taire s’évertue à démon­tr­er que La Russie et Pou­tine tra­vailleraient à désta­bilis­er les démoc­ra­ties occi­den­tales, par le biais de l’information :

  • « C’est une guerre mon­di­ale »
  • il s’agit de « fal­si­fi­er l’opinion », de men­er des « guer­res d’influence ».
  • il y a des trolls : « Avec Trump, on a réus­si notre coup. Il est prési­dent. Avec Marine, cela n’a pas marché » (un témoin russe qui aurait une influ­ence mon­di­al­isée).

Un fois les accroches passées, le réc­it com­mence par une « poignée de main his­torique », entre Marine Le Pen et Pou­tine. L’adversaire de Mor­eira est affiché : la droite dite rad­i­cale française. A l’appui, Aymer­ic Chauprade, lequel est un « rené­gat » du FN. La parole don­née à qui est en con­flit avec l’adversaire visé.

  • Mor­eira : « Le pre­mier point com­mun entre Marine Le Pen et la Russie, c’est l’hostilité à l’Union Européenne. Et les électeurs du FN sont sou­vent des admi­ra­teurs sans réserves de Vladimir Pou­tine ».
  • Puis il se focalise sur RT et Sput­nik, reprenant les mots de Macron : « des médias qui à plusieurs repris­es ont pro­duit des con­tre-vérités sur ma per­son­ne et ma cam­pagne ». Le doc­u­men­taire rend vis­ite aux deux médias.
  • L’orientation du doc­u­men­taire insiste sur l’éventuelle « util­ité » de RT pour Pou­tine, et sur le fait sup­posée de médias n’ayant comme fonc­tion que de pro­mou­voir la vision du monde de Pou­tine. Immé­di­ate­ment après, Mor­eira met en scène un blogueur détenu en Russie.
  • En clair : la lib­erté d’expression est totale en Europe de l’Ouest, inex­is­tante en Russie. Suiv­ent des témoins qui ont tous comme par­tic­u­lar­ité d’être d’anciens col­lab­o­ra­teurs des deux médias russ­es cri­tiqués, ayant une dent con­tre eux, ou des opposants à Pou­tine.
  • Retour sur la cam­pagne Macron, dont l’équipe ne par­don­nait pas à Sput­nik un arti­cle qual­i­fi­ant son cham­pi­on de « can­di­dat des ban­ques améri­caines ». Objec­tif ? Mon­tr­er que ces deux médias fab­riquent des fake news. La parole est don­née à Mounir Majoubi, futur secré­taire d’État au numérique, lequel explique que les fake news c’est les autres. On insiste de divers­es façons pour accuser RT et Sput­nik d’être en réal­ité homo­phobes et anti­sémites. Puis, Majoubi : « dans plus de 90 % des cas les infor­ma­tions au sujet de Macron mon­trent une per­cep­tion néga­tive ou som­bre du can­di­dat ».
  • Rap­pel du refus de l’accréditation de RT et de Sput­nik aux meet­ings de Macron. Mais jamais le doc­u­men­tariste n’indique que Macron et son équipe choi­sis­saient les jour­nal­istes, y com­pris de médias français, con­trôlant le lan­gage de la presse au sujet de sa cam­pagne.
  • À aucun moment non plus, le doc­u­men­tariste ne met en per­spec­tive son sujet, en inter­ro­geant par exem­ple d’éventuels « agents d’influence » agis­sant depuis ailleurs (France, États-Unis, Angleterre…), lais­sant ain­si penser que les hack­ers et autres trolls sont russ­es, et que la Russie serait unique en ce genre.
  • Par con­tre, il insiste sur un hack­er qui pré­tend avoir « fait gag­n­er Trump ».
  • Puis le réal­isa­teur enquête sur une « agence » de trolls qui agi­rait sur inter­net : « une usine à trolls » qui serait respon­s­able de la vic­toire de Trump. Il trou­ve des pages Face­book suiv­ies par 140 000 améri­cains, sans met­tre cela en per­spec­tive avec la pop­u­la­tion améri­caine (330 mil­lions d’habitants).
  • Ce qui vient après : une enquête menée dans les méan­dres d’un sup­posé très imposant lob­by russe (une ving­taine de per­son­nes dans la salle). Une réu­nion à l’assemblée nationale est filmée, et Mor­eira prononce cette phrase extra­or­di­naire :

« À la tri­bune, un jour­nal­iste représen­tant l’hebdomadaire d’extrême-droite Valeurs Actuelles »

Ceci n’est sans aucun doute pas une fake news, et il con­vient de rap­pel­er que ce doc­u­men­taire est financé et dif­fusé sur un média d’État français, médias et pays qui ne feraient donc pas le moins du monde ce qui dans ce doc­u­men­taire est reproché à la Russie et aux médias russ­es.

  • Retour sur la cam­pagne prési­den­tielle française, et le « comité Marine » Russe qui aurait dif­fusé une fake news rel­a­tive­ment à un compte secret sup­posé­ment pos­sédé par Macron aux Bahamas, fausse infor­ma­tion « reprise sur tous les réseaux soci­aux » dit le réal­isa­teur aux sons d’une musique digne d’un Water­gate. D’autant que « l’information » est reprise par Marine Le Pen lors du débat. Dans le même temps, les boîtes mails des col­lab­o­ra­teurs de Macron auraient été piratées et des doc­u­ments dif­fusés sur le net. Heureuse­ment, « les médias français refusent de repren­dre les infor­ma­tions dif­fusées » (« Macron leaks »).
  • Insis­tance sur les prêts russ­es à Marine Le Pen, l’idée étant que cet argent achèterait la pos­si­ble future prési­dente. Mor­eira ne s’interroge pas sur le pourquoi des refus de prêts ban­caires à un par­ti poli­tique en monde démoc­ra­tique. Ceci ne paraît pas au moins autant anti­dé­moc­ra­tique qu’un Pou­tine aux yeux du réal­isa­teur.
  • La parole est à Chauprade, dont Mor­eira n’indique pas qu’il est devenu un adver­saire de Marine Le Pen, pour dire que le Krem­lin cher­chait bien un « agent d’influence », qu’il pour­rait « con­trôler un peu ».

Un documentaire simplement malhonnête

In fine ce doc­u­men­taire est incroy­able­ment à charge, claire­ment pro­pa­gan­diste, con­tre un Pou­tine et une Russie qui agi­raient à l’échelle plané­taire pour porter au pou­voir « leurs » can­di­dats, dont Trump et Marine Le Pen. L’esprit cri­tique, la mise en per­spec­tive sont absents. La Russie trafi­querait donc les élec­tions des démoc­ra­ties libérales, favorisant « l’extrême droite ». La Russie est ce grand méchant que l’occident des élites mon­di­al­isées se con­stru­it pour se faire peur, et se per­suad­er qu’il est le Camp du Bien. Une jeune femme, un blogueur russe, quelques pages FB, un « fan club » russe favor­able à Marine Le Pen, l’AFD, les sup­posées « fake » rel­a­tives aux vio­ls per­pétrés par des migrants en Alle­magne, un « témoin » homo­phobe qui admire Jean-Marie Le Pen, qua­tre mem­bres de La Manif Pour Tous qui sou­ti­en­nent Pou­tine, un prêt ban­caire… et voilà une chaîne de télévi­sion, Arte, qui tra­vaille par ailleurs à débus­quer les fake news, par exem­ple en asso­ci­a­tion avec Libéra­tion, qui dif­fuse ici un doc­u­men­taire qui sent bon son com­plo­tisme visant à mon­tr­er que Marine Le pen aurait été « trans­for­mée en agent d’influence du Krem­lin ». Au cen­tre, un jeune russe en tee-shirt qui ferait et déferait les élec­tions mon­di­ales… « Que voulait Pou­tine de Marie Le Pen ? ». C’est dif­fusé 5 jours avant les élec­tions en Russie, et ce n’est pas un fake. On attend un doc­u­men­taire du même réal­isa­teur sur les « agents d’influence » et les sou­tiens non russ­es de Macron. Chiche ? Ou bien sur le rôle des aliens dans la poli­tique française. Arte est telle­ment accueil­lante.

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