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La Comedia militante d’Arte

28 juillet 2017

Temps de lecture : 5 minutes
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La Comedia militante d’Arte

[Red­if­fu­sions esti­vales 2017 – arti­cle pub­lié ini­tiale­ment le 14/03/2017]

À bientôt 30 ans, Arte veut toujours être une chaîne de télévision culturelle libérale/libertaire et pro-européenne. N’est-elle pas le bébé de Fabius et de Bernard-Henry Lévy ? Depuis 2012, Élisabeth Quin, formée à SOS racisme, y tient le haut du pavé pour les questions politiques, économiques et sociales. Regarder le Journal et le magazine 28 minutes du 28 février 2017 indique une étrange manière de faire du journalisme : l’information/amalgame…

Le bud­get alloué par l’État français à Arte était de 264 mil­lions en 2016. Trois fois le bud­get de BFM. Arte, « l’une des plus cou­teuses du paysage audio­vi­suel français si on rap­porte son bud­get à son audi­ence », selon Chal­lenges. La chaîne atteint 2 % d’audience près de 30 ans après sa créa­tion. Elle est con­nue pour son ciné­ma d’auteur, ses émis­sions fran­co-alle­man­des mais aus­si pour ses séries, Cannabis ou Beau séjour. Sa tête de gon­do­le demeure le doc­u­men­taire : 40 % du temps d’antenne. L’audience aurait aug­men­té de 50 % en 5 ans. Arte ne dépasse pour­tant pas ce pla­fond de verre des 2 %. Pourquoi ?

Arte, une chaîne qui vous veut du bien…

En 2016, le PDG du hold­ing Arte GEIE, Peter Boud­goust, le dis­ait : face au « repli sur soi », Arte veut « une Europe de l’intégration et du métis­sage ». Pour faire vivre « l’Europe de la cul­ture ». La présence d’Elis­a­beth Quin est donc logique. Quin ? Jour­nal­iste de Ça bouge dans ma tête, radio de SOS Racisme, prési­dente du jury de la Queer Palm à Cannes en 2011, elle arrive sur Arte en 2012 pour ani­mer 28 min­utes, mag­a­zine qui suit le Jour­nal. Quin, mil­i­tante libérale-lib­er­taire. Les dom­i­nantes de l’information d’Arte ne sur­pren­dront donc pas : les migra­tions, les réfugiés mal­traités, le dan­ger Front Nation­al, les men­aces autori­taires (Pou­tine, Erdo­gan, Trump), le racisme, l’antisémitisme, le cap­i­tal­isme pré­da­teur. Dom­i­nantes par­fois portées par des blogueurs à la mode, ain­si Meh­di Meklat et Barou­dine Saïd Abdal­lah, les kids de Pas­cale Clark. Ces thèmes sont au ren­dez-vous de la soirée d’informations du 28 févri­er 2017.

en luttant contre l’autoritarisme politique d’Erdogan…

Le Jour­nal est présen­té par la jour­nal­iste issue de la diver­sité Kady Adoum-Douass, aupar­a­vant sur Canal +. Il com­porte une dizaine de sujets, un seul con­sacré à la France, et s’ouvre sur un inci­dent diplo­ma­tique entre Berlin et Ankara. Le cor­re­spon­dant de Die Welt en Turquie, Deniz Yücel, placé en garde à vue le 14 févri­er, est main­tenu en déten­tion. Soupçon­né d’appartenir « à une organ­i­sa­tion ter­ror­iste ». Le vis­age de Kady Adoum-Douass est incré­d­ule. Le 21 févri­er, Die Welt a titré « Wir sind Deniz ». Pour un syn­di­cal­iste turc, le but est d’intimider les jour­nal­istes européens : « Si vous ren­dez compte de ce qui se passe ici, il pour­rait vous arriv­er la même chose ». Matin brun en Turquie. Ce reportage prélude à l’information prin­ci­pale : la Turquie devient autori­taire. Un procès « d’une ampleur inédite » s’ouvre. 2e reportage. « 330 accusés com­para­is­sent pour leur impli­ca­tion pré­sumée dans la ten­ta­tive de coup d’État con­tre le prési­dent Erdo­gan en juil­let dernier. Des mil­i­taires pour la plu­part, qui encourent la prison à vie. Depuis le putsch, 43 000 per­son­nes ont été arrêtées et 1200 sont accusées d’y avoir par­ticipé ». Depuis juil­let 2016, Arte enquête peu sur le coup d’État. Beau­coup sur la répres­sion.

… avant d’exposer la lutte contre le salafisme à Berlin…

Les méth­odes d’Erdo­gan con­trastent avec celles exposées par le reportage suiv­ant : « En Alle­magne, fer­me­ture à Berlin de la mosquée salafiste présen­tée comme étant la mosquée de l’EI ». L’attentat de Berlin a « accéléré l’interdiction de l’association gérant cette mosquée, dans le col­li­ma­teur des autorités depuis deux ans ». Kady Adoum-Douass ne relève pas que l’Allemagne enquête longue­ment avant de procéder à des arresta­tions. Cepen­dant, « pour la ville de Berlin cette opéra­tion est une petite vic­toire car cela per­me­t­trait de con­naître réelle­ment ce réseau… ». Reste que « pour les autorités, le risque est que l’association salafiste pour­suive ses activ­ités sous un autre nom ».

… pour enfin évoquer des dangers plus prégnants…

« La com­mu­nauté juive de nou­veau prise pour cible aux États-Unis. Des cen­taines de pierre tombales ont été pro­fanées dans un cimetière juif de Philadel­phie. Depuis l’arrivée au pou­voir de Don­ald Trump, les men­aces et les attaques anti­sémites ont redou­blé d’intensité, à tel point que la Ligue Anti diffama­tion a offert une récom­pense de 10 000 dol­lars pour toute infor­ma­tion qui con­duira à l’identification et à l’arrestation des auteurs ». Ensuite : « Plus de 500 sépul­tures juives pro­fanées, les pier­res tombales ren­ver­sées, cer­taines brisées, des scènes inimag­in­ables en Amérique, du moins dans l’Amérique d’avant Trump (c’est nous qui soulignons). Car depuis son investi­ture une vague d’actes anti­sémites ébran­le la com­mu­nauté juive améri­caine, la plus impor­tante du monde après Israël ». Le porte-parole de la Mai­son Blanche a indiqué qu’aux Etats-Unis « per­son­ne ne devait avoir peur de pra­ti­quer sa reli­gion ». Pour­tant, insiste-t-elle « cette peur existe bel et bien chez les Juifs mais aus­si chez les musul­mans, de loin la com­mu­nauté la plus exposée. Selon le FBI, les crimes anti musul­mans ont aug­men­té de 67 % depuis que Trump a lancé sa cam­pagne. Les démons racistes sont sor­tis de leur bouteille. Alors, con­tre les dis­cours de haine, cette ini­tia­tive lancée par des musul­mans juste­ment : une col­lecte de plus de 130 000 dol­lars pour répar­er les tombes juives pro­fanées ». Suit un reportage sur « Les souf­frances des chré­tiens Coptes d’Égypte », oblig­és de fuir leurs vil­lages sous la pres­sion de dji­hadistes dont la reli­gion n’est pas indiquée. La Russie de Pou­tine ensuite : « Au pays de Pou­tine, plus de 10 000 femmes meurent chaque année sous les coups de leurs con­joints. Un con­stat édi­fi­ant alors que le par­lement russe vient de décrim­i­nalis­er cer­taines formes de vio­lence faites aux femmes ». Lesquelles ? Sont-elles aus­si des dél­its en France ? Des crimes ? Pas de mise en per­spec­tive. Erdo­gan, Pou­tine, Trump, les salafistes, les dji­hadistes sont les dan­gers qui nous men­a­cent d’égale manière tan­dis que François Hol­lande, sous la pluie, inau­gure la LGV Tours-Bor­deaux. Vient alors Élis­a­beth Quin.

… avant d’abattre ses cartes en 28 minutes

28 min­utes accueille le philosophe Pas­cal Bruck­n­er et l’historien Pas­cal Blan­chard pour débat­tre : « L’islamophobie est-elle un vrai racisme ? ». On com­prend mieux l’enchaînement des reportages du Jour­nal. Cri­ti­quer l’Islam est-il raciste ? Pour Blan­chard, oui : « Dans la théorie, cri­ti­quer une reli­gion doit être libre. Sauf quand la reli­gion com­mence à ressem­bler à un dis­cours qui iden­ti­fie une pop­u­la­tion spé­ci­fique et la con­stitue avec des stig­mates, comme une race ». Mots clés : stig­mate, iden­tité, race. Cri­ti­quer la reli­gion musul­mane est une façon de « racialis­er », « tu es musul­man, tu es une iden­tité, comme on pour­rait dire les noirs, les juifs ». Élis­a­beth Quin, Thomas Legrand et Nadia Daam opinent. Bruck­n­er : « Je pense que la trans­for­ma­tion de l’Islam en race est le fait de mou­ve­ments inté­gristes qui ont voulu pro­téger cette con­fes­sion de toute cri­tique et l’ont racial­isée ». Quin, Legrand et Daam ? Dubi­tat­ifs. Blan­chard insiste sur sa qual­ité de chercheur. Le téléspec­ta­teur le voit plutôt mil­i­tant poli­tique. L’historien du CNRS, auteur d’un ouvrage co-signé par Claude Askolovitch et Renaud Dély surnom­mé « délit d’opinion » qui vient de rejoin­dre l’hebdomadaire Mar­i­anne (le hasard veut qu’ils soient les deux col­lab­o­ra­teurs réguliers de 28 min­utes), Les années 30 sont de retour, développe : « Le mot islam­o­pho­bie cor­re­spond aujourd’hui à un trans­fert idéologique dépen­dant du dis­cours du Front Nation­al. On est passé d’un dis­cours inter­dit sur la haine de l’arabe (…) à celui sur le musul­man (…) Il est évi­dent que vous avez aujourd’hui des électeurs du FN qui qui détes­tent l’Islam et le musul­man ». Mais la vraie ques­tion est posée par Quin : « La frac­ture colo­niale a‑t-elle été importée dans les ban­lieues ? ». Blan­chard « démon­tre » alors que l’islamophobie est un racisme post­colo­nial. Les ban­lieusards issus de l’immigration sont dans la même sit­u­a­tion que leurs ancêtres des colonies. La preuve : « On le sait, en France, vous êtes 6 fois plus arrêté par la police quand vous êtes noir ou arabe ». Thomas Legrand n’intervient pas. Légal­ité ou non des sta­tis­tiques eth­niques en France ? « Ce sont les men­tal­ités qui doivent chang­er », à com­mencer par l’Éducation Nationale qui doit « enfin enseign­er la coloni­sa­tion ». « Et la décoloni­sa­tion », essaie Bruck­n­er. Le philosophe, seul face à ses inter­locu­teurs, parvien­dra à plac­er un ou deux argu­ments. Ain­si : « L’Islam a un retard à rat­trap­er en rai­son de son inca­pac­ité à avoir un regard cri­tique sur lui-même ». Le plan sur ses inter­locu­teurs ne laisse alors aucun doute sur la nature « islam­o­phobe » d’une telle phrase. Finale­ment, il est peut-être préférable qu’Arte ne dépasse pas son pla­fond de verre, tant ses infor­ma­tions sont éloignées du pays dans lequel les téléspec­ta­teurs vivent. Infor­ma­tion ou mil­i­tan­tisme ? A vous de choisir.

Voir aussi : Infographie ARTE

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Sylvain Augier, reporter, animateur de radio et de télévision