Bandeau Ambassade champenoise
Accueil E Dossiers E Journalistes et politiques : la proximité jusque dans l’intime

Journalistes et politiques : la proximité jusque dans l’intime

14 juin 2013 | Temps de lecture : 11 minutes

Faire un don à l'OJIM

Faire un don à l'OJIM
Levé 27 177,97€
Objecif 30 000,00€
Donateurs 275
90,6%

Le cou­ple for­mé par le chef de l’État et une jour­nal­iste en vue représente l’illustration symp­to­ma­tique de la com­plic­ité entre la classe poli­tique et le monde médi­a­tique. Exem­ple puisé au plus haut niveau de l’É­tat, il est pour­tant loin d’être isolé. Trop sou­vent con­finés aux rubriques peo­ple, ces nom­breux cou­ples soulèvent la ques­tion de l’indépendance des jour­nal­istes. Et si ces deux pro­fes­sions n’en for­maient plus qu’une seule ?

Selon la « ver­sion offi­cielle » qui s’étale régulière­ment dans les heb­dos dans le but de légitimer ces liaisons gênantes, le jour­nal­isme poli­tique français aurait hérité d’une tra­di­tion de séduc­tion, ini­tiée à la fin des années 1960 par Jean-Jacques Ser­van-Schreiber et Françoise Giroud à L’Ex­press. Le tan­dem à la tête de l’heb­do­madaire avait recruté à des­sein de jeunes et jolies femmes pour cou­vrir la poli­tique. Quoi de plus banal que cer­tains hommes suc­combent ain­si à leurs charmes ? D’après Cather­ine Nay, qui fai­sait par­tie de l’équipe de L’Ex­press avec Michèle Cot­ta. « Françoise Giroud pen­sait que des hommes se dévoil­eraient plus facile­ment devant des femmes. » Suiv­ant l’ex­em­ple de L’Ex­press, les rédac­tions poli­tiques se sont mis­es à embauch­er des femmes à par­tir des années 1970. La même Cather­ine Nay entre­tien­dra d’ailleurs une liai­son avec Albin Cha­lan­don. Quant à Michèle Cot­ta, le jour­nal­iste Renaud Rev­el qui vient de pub­li­er Les Ama­zones de la République (éd. First), estime qu’« un livre ne suf­fi­rait pas » à évo­quer sa car­rière politi­co-amoureuse ! Et de rap­pel­er la gêne des obser­va­teurs aver­tis quand elle ani­ma le débat télévisé du 24 avril 1988 entre François Mit­ter­rand et Jacques Chirac, deux hommes qu’elle avait « très bien con­nus » par le passé, ce qui lui don­nait un rôle d’arbitre « assez inso­lite »…

La même bourgeoisie libérale-libertaire

Selon Jean Qua­tremer, jour­nal­iste à Libéra­tion et auteur du livre Sexe, men­songes et médias, des raisons plus pro­fondes expli­queraient ces rap­proche­ments intimes, et notam­ment l’ho­mogénéi­sa­tion sociale et cul­turelle de plus en plus grande entre les jour­nal­istes et la classe dirigeante.

Qua­tremer con­state ain­si avec ironie que les jour­nal­istes d’au­jour­d’hui font Sci­ences-Po et une école de jour­nal­isme tan­dis que les hommes poli­tiques font Sci­ences-po et l’E­NA, dans des cur­sus uni­ver­si­taires for­matant les esprits à la même pen­sée unique. Il souligne égale­ment que les jour­nal­istes sont, comme les hommes poli­tiques, large­ment issus des class­es supérieures de la société. Ain­si 53 % des jour­nal­istes ont des par­ents cadres supérieurs ou équiv­a­lents con­tre 32 % des étu­di­ants et 18,5 % de la pop­u­la­tion mas­cu­line française. Poli­tiques et jour­nal­istes seraient donc prin­ci­pale­ment issus de la même bour­geoisie urbaine partageant les valeurs com­munes libérales lib­er­taires. Cette vision est partagée par Jean-François Kahn.

Dès 2001, il con­statait que les jour­nal­istes « dans leur immense majorité, sont issus du même milieu, for­més à la même école, fréquentent les mêmes espaces, por­teurs des mêmes valeurs, imprégnés du même dis­cours, façon­nés par la même idéolo­gie, struc­turés par les mêmes références ». Idéolo­gie que l’ancien patron de Mar­i­anne définit comme « de gauche libérale-lib­er­taire — un mélange de ral­liement pan-cap­i­tal­isme mon­di­al­isé et de pul­sions néo-soix­ante-huitardes syn­crétisées en rhé­torique de la moder­nité.»

Témoin de mariage

De fait, lorsque l’on observe les cou­ples politi­co-médi­a­tiques passés ou actuels les plus en vue, la prox­im­ité sociale, cul­turelle, idéologique qui les car­ac­térise sem­ble évi­dente. Ain­si du cou­ple Peil­lon-Ben­sa­hel : Nathalie Ben­sa­hel est née en sep­tem­bre 1960 à Casablan­ca (Maroc). Après être passée par la rue Saint-Guil­laume à Sci­ences-Po Paris, elle com­mence sa car­rière de jour­nal­iste à La Vie Française, puis elle rejoint La Tri­bune en 1985, intè­gre Libéra­tion en 1991 avant de rejoin­dre la rédac­tion du Nou­v­el Obser­va­teur où depuis 2008, elle est chef de ser­vice de la rubrique « Air du temps ». Depuis la nom­i­na­tion de son mari, Vin­cent Peil­lon, comme min­istre en mai 2012, elle ne s’occupe plus des ques­tions d’éducation et de poli­tique publique. Soulignons au pas­sage que Vin­cent Peil­lon est le frère d’An­toine Peil­lon qui est jour­nal­iste à La Croix

Autre cou­ple médi­ati­co-min­istériel, le cou­ple for­mé par Michel Sapin et Valérie de Sen­neville. Le cou­ple s’est mar­ié en décem­bre 2011 et avait pour témoin François Hol­lande. Michel Sapin et François Hol­lande sont en effet très proches, étant issus tous deux de la célèbre pro­mo­tion Voltaire de l’E­NA et ayant accom­pli ensem­ble leur ser­vice mil­i­taire. Valérie de Sen­neville (de son nom de jeune fille Valérie Scharre, divor­cée du vicomte Benoît Denis de Sen­neville) est tit­u­laire d’un DEA de droit inter­na­tion­al économique et d’une maîtrise de droit des affaires. Elle est égale­ment passée par l’IEP Paris où elle a obtenu un DEA de sci­ences poli­tiques, puis a exer­cé comme juriste d’en­tre­prise chez Goodyear et Seat avant d’in­té­gr­er, en 1991, La Vie judi­ci­aire pour dévelop­per sa par­tie rédac­tion­nelle. Dev­enue en 1997 jour­nal­iste spé­cial­isé dans l’entreprise et la finances au quo­ti­di­en économique L’Age­fi, elle rejoint Les Échos en 2000 comme jour­nal­iste judi­ci­aire où elle demande au comité d’indépen­dance édi­to­r­i­al de son jour­nal de s’ex­primer sur le rôle qui doit être désor­mais le sien.

Conflit d’intérêts

Audrey Pul­var fut, elle, la très médi­a­tique et très con­tro­ver­sée com­pagne d‘Arnaud Mon­te­bourg, 3ème homme de la pri­maire social­iste pour les prési­den­tielles de 2012 et min­istre du redresse­ment pro­duc­tif dans le gou­verne­ment de Ayrault, avant leur rup­ture en décem­bre 2012. Si elle n’est pas passée par la rue Saint-Guil­laume, elle sort de l’ESJ, autre sémi­naire du régime pour entr­er dans la presse parisi­enne. Mal­gré ses déné­ga­tions, Pul­var est une jour­nal­iste mil­i­tante, très proche du think tank social­iste Ter­ra Nova, dont le fon­da­teur était feu Olivi­er Fer­rand, intime d’Arnaud Mon­te­bourg. Audrey Pul­var pré­side au sein du think tank, une com­mis­sion sur le thème : « Le rôle de l’État sur le marché des médias » avec Louis Drey­fus et le pro­fesseur d’économie des médias (Paris II Pan­théon-Assas) Nathalie Sonnac. En juil­let 2012, elle était nom­mée à la tête du men­su­el Les Inrock­upt­ibles par Matthieu Pigasse, son pro­prié­taire, lequel était égale­ment vice-prési­dent de la banque Lazard, choisie par Bercy (dont dépend Mon­te­bourg) pour con­seiller le gou­verne­ment sur le pro­jet de créa­tion de la future Banque publique d’investissement… Comme on le voit, les cou­ples ain­si for­més par des hommes de pou­voir et des jour­nal­istes ali­mentent égale­ment les con­flits d’intérêts.

Journaliste ou politique ?

À droite cette fois-ci, Marie Druck­er a fait la cou­ver­ture des mag­a­zines au bras de François Baroin, alors qu’il était min­istre de l’Outre Mer. Marie Druck­er est un pur pro­duit de l’oli­garchie. Fille du dirigeant de télévi­sion Jean Druck­er, nièce du jour­nal­iste et ani­ma­teur de télévi­sion Michel Druck­er et cou­sine de l’ac­trice Léa Druck­er. Elle col­lec­tionne les hommes rich­es et célèbres, pas­sant de l’écrivain Marc Lévy à l’homme poli­tique François Baroin. Celui-ci, fils d’un grand maître du Grand Ori­ent, avait d’ailleurs été lui même jour­nal­iste au ser­vice poli­tique d’Europe 1 de 1988 à 1992. Avant de se met­tre en ménage avec Marie Druck­er, il était mar­ié à une jour­nal­iste de LCI, Valérie Bro­quisse dont il a eu trois enfants. Con­tin­u­ant sa quête d’hommes de la jet-set politi­co-médi­a­tique, elle le délaisse en 2009 pour établir une liai­son avec le ban­quier Matthieu Pigasse, dont la famille est très présente dans les médias : son oncle, Jean-Paul Pigasse a été directeur de la rédac­tion de L’Ex­press. Son frère, Nico­las Pigasse, est co-fon­da­teur du mag­a­zine Pub­lic, sa sœur, Vir­ginie Pigasse, a tra­vail­lé au mag­a­zine Globe et lui-même est patron des Inrock­upt­ibles

Maîtres du monde…

Daniela Lum­broso, issue d’une des prin­ci­pales familles de la dias­po­ra juive tunisi­enne, n’est pas mar­iée avec un homme poli­tique à pro­pre­ment par­ler, il n’en demeure pas moins que le cou­ple qu’elle forme avec Éric Ghe­bali, ancien secré­taire général de SOS Racisme et de l’Union des étu­di­ants juifs de France (UEJF) reste très proche du pou­voir. Comp­tant par­mi les fon­da­teurs des mag­a­zines Globe et du Cour­ri­er Inter­na­tion­al, ancien mem­bre du Con­seil nation­al du Par­ti social­iste, Éric Ghe­bali jouera un rôle act­if mais dis­cret en 2012, comme entremet­teur du can­di­dat et futur prési­dent François Hol­lande avec le milieu artis­tique (L’Express, 7 mai 2012) et fut l’un des organ­isa­teurs du meet­ing du Bourget.

« Anne Sin­clair fait fon­da­men­tale­ment par­tie de ce petit monde de con­nivence intel­lo-politi­co-médi­a­tique, dont elle ne com­prend même pas qu’il puisse énerv­er puisque c’est le sien », écrit Emmanuelle Ani­zon dans Téléra­ma en 2003. Dominique Strauss-Kahn épouse en troisièmes noces, en novem­bre 1991, Anne Sin­clair, alors jour­nal­iste à TF1 et présen­ta­trice de l’émis­sion poli­tique télévisée « 7 sur 7 », elle-même divor­cée du jour­nal­iste Ivan Lev­aï. Par­mi les témoins des mar­iés fig­ure la pro­duc­trice Rachel Kahn (épouse du jour­nal­iste Jean-François Kahn). Mem­bre du club Le Siè­cle, pro­fondé­ment engagé à gauche et mar­qué par ses racines juives, Anne Sin­clair incar­ne la gauche caviar ver­sion tape-à-l’œil (ou bling-bling comme on dira plus tard). Dans Belle et Bête, un livre paru début 2013, la juriste Marcela Iacub décrira Anne Sin­clair comme une femme per­verse con­sid­érant DSK comme « son caniche » et con­va­in­cue qu’elle et son mari font par­tie de la caste des « maîtres du monde »… En août 2012, suite aux déboires éroti­co-judi­ci­aires de DSK, Anne Sin­clair con­firme leur sépa­ra­tion avant de divorcer offi­cielle­ment en mars 2013.

Dominique Strauss Kahn ne restera pas seul longtemps, sa nou­velle con­quête est, comme Anne Sin­clair, une femme des médias. Myr­i­am L’Aouf­fir tra­vaille en effet à France Télévi­sions comme respon­s­able com­mu­ni­ca­tion online & social media mar­ket­ing. Née au Maroc où elle a passé toute sa jeunesse, elle prend en charge en 2007 les rela­tions extérieures à l’Ambassade du Maroc. Elle est aus­si con­nue au Maroc pour son engage­ment car­i­tatif dans l’as­so­ci­a­tion Juste pour Eux, dont elle a été la prési­dente entre 2004 et 2011, et dont on retrou­ve comme par­rain Gad Elmaleh (l’ex-com­pagnon de Marie Druck­er…). Le monde de l’élite est un village.

La politique étrangère de la France : une affaire de couple ?

Autre reine du P.A.F. à partager la vie d’un homme poli­tique, Chris­tine Ock­rent est issue de la haute bour­geoisie libérale belge. Son père, diplo­mate fut l’an­cien chef de cab­i­net du Pre­mier min­istre Paul-Hen­ri Spaak. Chris­tine Ock­rent passera, comme tant d’autres, sur les bancs de l’IEP Paris et effectuera une bril­lante car­rière dans la presse audio­vi­suelle. Elle est la pre­mière femme à présen­ter régulière­ment le jour­nal télévisé de 20 heures en France de 1981 à 1985 et reçoit le surnom de « reine Chris­tine ». C’est Nico­las Sarkozy lui-même qui choisira Chris­tine Ock­rent au poste de direc­trice générale de la future hold­ing France Monde, appelée à coif­fer l’audiovisuel extérieur pub­lic français (RFI, TV5Monde et France 24)… au moment même où son com­pagnon était min­istre des Affaires étrangères du gou­verne­ment Fil­lon ! Chris­tine Ock­rent est par ailleurs une fidèle du groupe Bilder­berg, mem­bre de l’In­ter­na­tion­al Cri­sis Group, une « ONG » réputée proche de l’OTAN financée en par­tie par des entre­pris­es privées, ain­si du l’Eu­ro­pean Coun­cil on For­eign Rela­tions, un think tank influ­ent en matière de poli­tique étrangère.

Les marquises de la République

Ces liaisons, qui ne se lim­i­tent pas à quelques cou­ples emblé­ma­tiques, mon­trent une véri­ta­ble endogamie, c’est à dire « le choix pri­or­i­taire de son époux ou de son épouse, de son com­pagnon ou de sa com­pagne au sein d’un même groupe ». Cette endogamie est révéla­trice de l’ex­trême prox­im­ité qui car­ac­térise désor­mais le « haut jour­nal­isme parisien » et la classe poli­tique. Loin d’être un con­tre pou­voir, le monde médi­a­tique fait désor­mais par­tie inté­grante du pou­voir par tout un éche­veau de rela­tions croisées. Un exem­ple car­ac­téris­tique de cette prox­im­ité con­cerne Christophe Bar­bi­er qui arbore tou­jours sa fameuse écharpe rouge. Inter­rogé à son sujet par Philippe Van­del sur France Info le 7 jan­vi­er 2010, il pré­ci­sait alors : « Sachez que celle que je porte aujourd’hui m’a été offerte par Car­la ». « Car­la » qui était, là encore, témoin à son mariage de Christophe Bar­bi­er en 2008, accom­pa­g­né du prési­dent de la République en per­son­ne… On imag­ine la cri­tique féroce qu’un jour­nal­iste peut exercer dans les colonnes de son jour­nal après de telles agapes en si bonne compagnie.

Face à la mul­ti­pli­ca­tion de ces liaisons amoureuses et des cou­ples qui s’é­tal­ent sous le feu des pro­jecteurs, ou plus dis­crète­ment dans le secret des alcôves, la ques­tion qui se pose est évidem­ment de savoir dans quelle mesure une jour­nal­iste vivant avec un min­istre ou un chef de par­ti peut tra­vailler de façon impar­tiale et crédi­ble. La réponse est mal­heureuse­ment évidente.

On a cou­tume de moquer les Cours d’An­cien Régime, où se pres­saient la noblesse pour décrocher charges et priv­ilèges. Les belles mar­quis­es pas­saient des bras d’un puis­sant à un autre. Aujour­d’hui, force est de con­stater que rien n’a changé. Les cour­tisanes sont rem­placées par les icônes médi­a­tiques en vue passées par les bonnes insti­tu­tions et partageant la même vision du monde que ceux dont elles parta­gent la couche. Dif­fi­cile dans ces con­di­tions de con­sid­ér­er la presse comme un con­tre pou­voir infor­mant les citoyens « en toute objectivité »…

Voir la vidéo de l’Ojim

Crédit pho­to : Etolane via Flickr (cc)

SOS

Cet article vous a plu ? Il a pourtant un coût. L’OJIM vous informe sur ceux qui vous informent. Son indépendance repose sur les dons de ses lecteurs. Après déduction fiscale, un don de 100 € revient à 34 €.