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Les médias français et les manifestations de Chemnitz : une colère illégitime, forcément illégitime

25 décembre 2018

Temps de lecture : 6 minutes
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Les médias français et les manifestations de Chemnitz : une colère illégitime, forcément illégitime

25 décembre 2018

Temps de lecture : 6 minutes

Pre­mière dif­fu­sion le 10/09/2018 — L’Observatoire du jour­nal­isme (Ojim) se met au régime de Noël jusqu’au 5 jan­vi­er 2019. Pen­dant cette péri­ode nous avons sélec­tion­né pour les 26 arti­cles de la ren­trée qui nous ont sem­blé les plus per­ti­nents. Bonne lec­ture, n’oubliez pas le petit cochon de l’Ojim pour nous soutenir et bonnes fêtes à tous. Claude Chol­let, Président

Le 25 août 2018, un Allemand de 35 ans est tué à coups de couteau à Chemnitz lors d’une altercation avec deux jeunes étrangers, un Syrien et un Irakien. À quelques exceptions près, les médias français ont couvert les manifestations qui ont suivi ce meurtre entre incompréhension et stigmatisation. Pour nombre d’entre eux, nous sommes en présence d’une colère illégitime.

À la suite du meurtre d’un jeune alle­mand dénom­mé Daniel H., plusieurs man­i­fes­ta­tions ont été organ­isées dans la ville de Chem­nitz, située dans l’est de l’Allemagne. Qui est la vic­time, quelles sont les cir­con­stances du meurtre, pour quelle rai­son Daniel H. a‑t-il été tué, qui sont les man­i­fes­tants, pour quelles raisons man­i­fes­tent-ils ? Voilà quelques ques­tions que se posent – ou ne se posent pas — les médias français. Retour sur les répons­es apportées, qui ont abouti à la con­struc­tion médi­a­tique d’une agi­ta­tion fomen­tée par de dan­gereux extrémistes.

Les circonstances de l’agression : la thèse du harcèlement de rue démentie sans aucun fondement

L’Express nous apprend que « la vic­time était un Alle­mand d’o­rig­ine cubaine ». « Deux hommes ont égale­ment été blessés dans l’al­ter­ca­tion, sur­v­enue lors du fes­ti­val de la ville de Chem­nitz ».

Selon le site Deutsche Welle, « Daniel H., est mort dimanche à l’hôpi­tal, après avoir été poignardé dans la nuit, au cours d’une alter­ca­tion entre une dizaine de per­son­nes ».

Les moti­va­tions des agresseurs ne sont pas don­nées : pour 20 Min­utes, « les deux sus­pects du meurtre, âgés de 22 et 23 ans, sont soupçon­nés d’avoir « sans jus­ti­fi­ca­tion, à plusieurs repris­es, porté des coups de couteau » à la vic­time à la suite d’une « alter­ca­tion ver­bale », selon le Par­quet ».

Qua­si­ment tous les titres de presse et sites d’information français accrédi­tent les déc­la­ra­tions de la Police : selon celles-ci, il est totale­ment exclu que Daniel H. se soit fait agressé après s’être inter­posé pour met­tre fin à un har­cèle­ment de rue exer­cé par les deux agresseurs.

Le site d’information Deutsch Welle nous apprend cepen­dant que selon les médias alle­mands, des « rumeurs » accrédi­tent la thèse du har­cèle­ment de rue comme élé­ment déclencheur de la rixe. Le site d’information RT fait état d’un procès-ver­bal d’interpellation des 2 agresseurs, authen­tifié par la Police, qui don­nerait des détails sur l’agression elle-même, et pas seule­ment sur les agresseurs. « Une ver­sion non cen­surée du PV est encore disponible sur les sites de droite extrême », apprend-on à la lec­ture du site d’information I24. Les élé­ments con­tenus dans le procès-ver­bal « fuité » (une sorte de Chem­nitz leak) ne sont pas retran­scrits dans les médias main­stream. On n’en saura donc pas plus sur les moti­va­tions des agresseurs ni sur les témoignages d’éventuel témoins. La fuite d’un doc­u­ment offi­ciel, qui a abouti selon Libéra­tion à la sus­pen­sion d’un gar­di­en de prison, n’aura donc pas été exploitée par les médias main­stream. L’investigation n’est pas allée plus loin que la dépêche de l’AFP et le com­mu­niqué de la Police de Chem­nitz. Si aucun élé­ment con­nu ne per­met d’attribuer le meurtre de Daniel H. à une sit­u­a­tion de har­cèle­ment de rue qu’il aurait voulu faire cess­er, aucun élé­ment ne per­met de l’écarter. C’est pour­tant ce qui a été fait allè­gre­ment. On atten­dra donc le procès des deux agresseurs pour se forg­er une opinion.

Qui sont les manifestants ? “De dangereux extrémistes”

Qui sont les man­i­fes­tants qui se sont rassem­blés par mil­liers con­tre la vio­lence et la poli­tique migra­toire de la chancelière allemande ?

Pour cer­tains médias, ce sont essen­tielle­ment des néo-nazis : pour LCI, nous sommes en présence de « man­i­fes­ta­tions néo-nazies en Alle­magne ». Idem pour le Huff­post, « néo-nazis et pro-migrants se font face à face ».

La dis­qual­i­fi­ca­tion des man­i­fes­tants passe plus sou­vent par leur assim­i­la­tion à l’extrême droite. Un qual­i­fi­catif cen­sé faire peur, en par­ti­c­uli­er en Alle­magne. Pour Le Parisien, on assiste à « des affron­te­ments entre l’extrême droite et ses opposants à Chem­nitz ». Le Monde évoque « deux rassem­ble­ments d’extrême droite », tout comme LCI, etc.

La présence de hooli­gans dans les man­i­fes­ta­tions, qui y trou­vent des occa­sions de se défouler de façon mal­saine en marge des cortèges, est par con­tre cou­verte de façon dis­crète dans les médias français. Cette infor­ma­tion est pour­tant impor­tante : le jour­nal alle­mand Han­dels­blatt glob­al nous informe que des hooli­gans se sont rassem­blés après la man­i­fes­ta­tion du 26 août et ont com­mencé à tra­quer des gens de couleur. Vio­lence poli­tisée ou vio­lence gra­tu­ite ? Les médias français n’ont aucun doute, il s’agit de mil­i­tants poli­tiques violents.

Cer­tains organes de presse et sites d’information présen­tent cer­tains par­tic­i­pants aux man­i­fes­ta­tions anti-immi­gra­tion sans leur affubler de con­no­ta­tions néga­tives. Ils ne sont pas désignés par des ter­mes glob­al­isants (néo nazis, mil­i­tants d’extrême droite) mais par leur nom, leur âge ou leur pro­fes­sion : Le Monde donne la parole à Mar­got qui témoigne : « depuis que tous ces Syriens, ces Irakiens et ces Afghans sont arrivés, ça a com­plète­ment changé. Nos gamins se font emmerder dans la rue, moi-même j’hésite à sor­tir la nuit ». Libéra­tion inter­viewe une élec­trice de l’AfD : «Tous les gens qui ont man­i­festé lun­di soir n’étaient pas des nazis ». Ces quelques nuances ne suff­isent cepen­dant pas à effac­er la présen­ta­tion générale des man­i­fes­ta­tions comme étant organ­isées et con­sti­tuées par des activistes d’« extrême droite ».

Des chasses aux étrangers contestées

Pour de nom­breux jour­naux, de véri­ta­bles chas­s­es aux migrants ont été menées par cer­tains man­i­fes­tants. Ce terme est employé par L’Obs, Le Monde, etc. Une « chas­se aux étrangers » aurait été organ­isée le 26 août selon Ouest France et l’AFP par des « 800 mil­i­tants d’extrême droite ».

Quelques jours plus tard, quelques déc­la­ra­tions vien­nent tem­pér­er ces affir­ma­tions, voire les con­tredire. Le 1er sep­tem­bre, selon Junge Frei­heit, le bureau du Pro­cureur général de Saxe affirme qu’il n’y a pas eu de « chas­se anti-immi­grés » lors des man­i­fes­ta­tions à Chem­nitz. « Au vu de l’ensemble des infor­ma­tions dont nous dis­posons, les fonc­tion­naires n’ont décou­vert aucune pho­to ou vidéo qui sou­tiendrait l’existence d’une chas­se anti-immi­grés ». Le 5 sep­tem­bre, c’est le Pre­mier min­istre de Saxe qui affirme dans l’hebdomadaire de cen­tre gauche Der Spiegel : « Il n’y a pas eu de chas­se à l’homme ni de pogroms à Chem­nitz ». Le 7 sep­tem­bre, RT France nous informe que « le chef du ren­seigne­ment alle­mand affirme que les «chas­s­es col­lec­tives » à Chem­nitz sont une « fausse infor­ma­tion» des­tinée à «détourn­er l’at­ten­tion de l’opin­ion publique ». « Il y a de bonnes raisons de croire qu’il s’ag­it d’une fausse infor­ma­tion inten­tion­nelle pour éventuelle­ment détourn­er l’at­ten­tion de l’opin­ion publique du meurtre à Chem­nitz ». On ne peut être plus clair. On attend les démen­tis de ceux qui se sont empressés de crier aux pogroms de sin­istre mémoire…

Un comptage des manifestants approximatif

La man­i­fes­ta­tion du 1er sep­tem­bre a été par­ti­c­ulière­ment impor­tante en nom­bre de man­i­fes­tants. Alors que l’agence de presse anglaise Reuters dénom­bre 6 000 man­i­fes­tants par­mi les anti Merkel, ils sont sys­té­ma­tique­ment moins dans les médias français : 4 500 pour Sud-Ouest, France 24, Le Parisien, etc. L’AFP, qui donne la matière pre­mière à ces jour­naux sem­ble avoir une tech­nique dif­férente de celle de l’agence de presse anglaise pour dénom­br­er les man­i­fes­tants. Le comp­tage des man­i­fes­tants serait-il sujet à des unités de mesures dif­férentes en France et en Allemagne ?

Une contextualisation des manifestations plus que limitée

A lire les médias main­stream, comme France Info qui met désor­mais en ligne des reportages en com­mun avec France 2, l’élément déclencheur des man­i­fes­ta­tions serait le meurtre de Daniel H. et le ressen­ti­ment de cer­tains alle­mands en rai­son des aides sociales dis­tribuées aux migrants.

Pas un mot sur l’amertume de nom­breux alle­mands face au lax­isme des autorités qui ne ren­voient pas sys­té­ma­tique­ment les délin­quants déboutés du droit d’asile, comme l’agresseur de Daniel H. et le meur­tri­er de Susan­na à Wies­baden, ce qui avait déjà choqué l’opinion publique alle­mande en juin.

Pas un mot non plus sur la longue liste des agres­sions au couteau d’allemands par des migrants mise en ligne sur le site de l’AfD. Des agres­sions au couteau recen­sées égale­ment par le site du think tank con­ser­va­teur Gate­stone Insti­tute dès la fin de l’année 2017. Pas un mot non plus sur les autres man­i­fes­ta­tions anti-immi­gra­tion organ­isées dans les autres villes alle­man­des, passées sous silence en leur temps par les médias français, qui traduisent un rejet de la poli­tique migra­toire de Madame Merkel. Nom­bre de jour­naux et de com­men­ta­teurs ont préféré par­ler d’une spé­ci­ficité est-alle­mande, prop­ice à tous les débordements.

L’exaspération de la population passée sous silence

La cou­ver­ture médi­a­tique des man­i­fes­ta­tions à Chem­nitz a été mar­quée par la mise en relief sys­té­ma­tique d’éléments périphériques au meurtre de Daniel H. Son con­texte et l’explication de l’exaspération d’une par­tie de la pop­u­la­tion alle­mande ont cédé la place à la cou­ver­ture de vio­lences spo­radiques et de la présence de rares nos­tal­giques du 3e Reich dans les manifestations.

Il n’en fal­lait pas plus pour que des per­son­nal­ités de la gauche alle­mande, pra­ti­quant un amal­game qu’ils sont si prompts à dénon­cer, deman­dent la mise sous sur­veil­lance du par­ti anti-immi­gra­tion AFD. Mal­gré la cou­ver­ture médi­a­tique si défa­vor­able aux man­i­fes­tants et aux organ­isa­teurs des man­i­fes­ta­tions, Chal­lenges nous apprend le 7 sep­tem­bre que « le SPD (est) devancé par l’AfD après les man­i­fes­ta­tions de Chem­nitz, dans un sondage ». Ce qui sem­ble démon­tr­er qu’outre Rhin, les médias main­stream per­dent égale­ment en influence…

Crédit pho­to : Tim Lüd­de­mann via Flickr (cc)

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