L'Observatoire du journalisme est en régime d'été jusqu'au 22 août : au programme, les rediffusions de nos meilleures publications du premier semestre 2022.
Ojim.fr
Veille médias
Dossiers
Portraits
Infographies
Vidéos
Faire un don
La haine en ligne, piranhas et dictature des minorités

20 novembre 2020

Temps de lecture : 3 minutes
Accueil | Veille médias | La haine en ligne, piranhas et dictature des minorités

La haine en ligne, piranhas et dictature des minorités

20 novembre 2020

Temps de lecture : 3 minutes

« L’amour c’est la haine », ce slogan de 1984 d’Orwell résonne d’une étrange actualité à l’heure où les réseaux sociaux censurent au nom de la liberté d’expression et où une loi liberticide veut soi-disant lutter contre la haine. Mais les comportements appelant à la mort sociale sont courants sur la toile comme l’analyse le journaliste David Doucet dans un livre informé et équilibré sur le sujet, La haine en ligne (Albin Michel)

Des exemples à foison

Mon­sieur Dupont a un chien, ce chien aboie quand Mon­sieur Dupont est absent. Le chien est par nature plutôt mai­gre. Mon­sieur Dupont poste une pho­to de son chien (tou­jours mai­gre) sur les réseaux soci­aux. Un ami des ani­maux l’accuse de mau­vais traite­ments sur ani­maux domes­tiques. Dupont reçoit des men­aces de mort, ses voisins l’évitent, ses enfants ne lui par­lent plus de même que les com­merçants, sa femme demande le divorce, son employeur qui com­mer­cialise des cro­quettes le licen­cie, il est frap­pé de mort sociale.

Cet exem­ple inven­té de toutes pièces ressem­ble à beau­coup d’autres – bien réels – fig­u­rant dans l’ouvrage. Fameux ou obscurs. Un cou­ple de gérants de mag­a­sin Super U poste des images d’animaux tués dans un safari. Ils sont pour­suiv­is par un hack­er anti-chas­se, leurs clients les fuient. La chanteuse Men­em Ibtis­sem chante voilée dans une émis­sion de télévi­sion, elle doit momen­tané­ment renon­cer à sa car­rière et fuir la France. Une jour­nal­iste améri­caine fait un tweet mal­adroit avant de pren­dre l’avion pour des vacances, les hôtels refusent de l’accueillir et son employeur la licencie.

Bien d’autres exem­ples sont cités, cer­tains se ter­mi­nent plus ou moins bien comme Philippe Caubère ou Eric Brion (le pre­mier « Mee­Too » dénon­cé) qui vont en jus­tice et obti­en­nent gain de cause. D’autres très mal comme la jeune Aman­dine qui doit démé­nag­er et chang­er d’école ou bien pire, cette ado­les­cente qui se sui­cide. Celui de Meh­di Meklat sem­ble moins adap­té. L’auteur sait de quoi il par­le ayant été vic­time de la pitoy­able affaire de la Ligue du LOL qui a con­duit à son licen­ciement de rédac­teur en chef des Inrocks en quelques jours. Une affaire qui s’est dégon­flée depuis et celle qui l’a licen­cié à tort a été mise à la porte un peu plus tard.

Cancel culture

La cul­ture de l’effacement vient du fond puri­tain améri­cain, de l’éradication des péchés à l’éradication dig­i­tale du pêcheur, via le tri­bunal médi­a­tique. Le déla­teur – anonyme ou non – se revêt d’une mag­i­s­tra­ture morale où il est à la fois accusa­teur, juge et bour­reau. On recon­naî­tra la pra­tique du « woke » (éveil­lé) pro­pre à une cer­taine gauche morale. La morale du ressen­ti­ment des minorités mène à une revanche numérique, par­fois sanglante.

Cette revanche est d’autant plus facil­itée que le déla­teur, bour­ré d’énergie émo­tion­nelle, car­bu­re à l’indignation. La dis­tance atténue la cul­pa­bil­ité de la déla­tion et ren­force un sen­ti­ment d’impunité dans la course à l’échalote de la pureté morale.

Voir notre vidéo sur les Sleep­ing giants

Police des archives et notation/délation

Si les romains par la Damna­tio memo­ri­ae voulaient effac­er le sou­venir d’un tyran (Néron, Caligu­la), Google institue la mémoire éter­nelle. Les employeurs le savent qui passent au scan­ner dig­i­tal les can­di­dats ou qui mon­tent des dossiers de licen­ciements en se bas­ant sur les réseaux soci­aux. Dans Chute libre de la série Black Mir­ror, chaque acte (com­man­der un café par exem­ple) est noté de 1 à 5 et le total des nota­tions indique votre rang social. Par effet de loupe et incli­na­tion mimé­tique, les jus­ticiers en ligne pra­tiquent le « name and shame ». Homo indig­na­tus et homo fes­tivus se don­nent la main pour créer la société dis­ci­plinaire qui rem­place la société de con­trôle comme le remar­quait le philosophe Gilles Deleuze.

Marat au moment de la Ter­reur voulait établir des « tableaux d’incivisme » où fig­ur­eraient les pro­scrits. Dans le nou­v­el ordre moral le casi­er Google rem­place le casi­er judi­ci­aire. Comme le note sur le ton de la provo­ca­tion Scott McNealy fon­da­teur de Sun Microsys­tems « De toute façon, vous n’avez aucune vie privée ». De bonnes raisons pour inciter à la pru­dence sur les réseaux soci­aux tout en défen­dant une lib­erté d’expression et d’opinion aus­si large que pos­si­ble. Le con­traire de la loi Avia en quelque sorte.

David Doucet, La haine en ligne, Albin Michel, 2020, 233p, 18.90 €

Voir aussi

Cet article vous a plu ?

Il a pourtant un coût : 50 € en moyenne. Il faut compter 100 € pour un portrait, 400 € pour une infographie, 600 € pour une vidéo. Nous dépendons de nos lecteurs, soutenez-nous !

Vidéos à la une

Derniers portraits ajoutés