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La crise au Média s’intensifie, la rédaction coupée en deux camps

La gauche radicale semble peu capable de gouverner. Que ce soit sur une ZAD ou sous la houlette du leader Maximo Mélenchon, ça finit presque toujours en castagne. Le Média, la TV Mélenchon qui se défendait de l’être, était entrée dans l’été avec une très forte crise interne. Notamment parce qu’il perdait de l’argent, près de 32.000 euros par mois, beaucoup plus que ce qui a été annoncé aux socios. Ces derniers, sortes de sociétaires censés être propriétaires sans l’être vraiment, mais bons pour payer toujours.

Pis, l’ancienne présidente Sophia Chikirou, proche de Mélenchon, était accusée par Aude Lancelin la nouvelle directrice, d’avoir tenté de soutirer 130.000 € en 48 heures au bénéfice de sa société de communication, Mediascop, qui lui donnait des conseils en tant que présidente. Un premier chèque de 64.119 € a été accepté, un autre de 67.000 € refusé par la banque. Conflit d’intérêts assuré.

Tentative de médiation

Devant la gravité des accusations, Sophia Chikirou appelle à une médiation portée par Bruno Gaccio, ancien scénariste des Guignols de l’Info avant 2007  : « Je propose ici que des socios et des personnalités, comme par exemple Bruno Gaccio, puissent constituer un groupe de médiation indépendant. Car sans médiation, nous ne sortirons pas de la crise [...] la communication est coupée entre Aude [Lancelin, la nouvelle présidente], Gérard[Miller], Hervé [Jacquet, président de l'association "LeMédia"], Stéphanie [Hammou, nouvelle présidente de la société de production]et moi », relève-t-elle.

D’autres, dont Henri Poulain, cofondateur du Média, accusent Sophie Chikirou de tout faire pour que le Média ne survive pas à son départ. « C’est toi qui as décidé de partir, arrête de considérer a priori que rien de bon ne peut te survivre », s’est exclamé Gérard Miller sur le compte Facebook des socios. Et il balaie l’existence d’une « convention » entre Médiascop et Le Média dont a fait état Sophia Chikirou pour justifier les 130.000 euros payés : « tu étais présidente de la Société de production, tu as établi puis reçu cette première facture de Mediascop, c’est toi et personne d’autre qui as signé le chèque correspondant et c’est toi et personne d’autre qui l’as encaissé — point final ».

L’Express a interrogé un ancien journaliste, vite parti : « rien n'a été géré comme dans une entreprise censée s'installer. Quand je pense aux jeunes journalistes qui commencent leur carrière là-bas... déplore celui qui est parti du Média il y a plusieurs mois. Ils ont volé mes rêves, mais au moins j'étais payé. Les socios, eux, non ».

Pour les socios, difficile de résilier, encore plus de renoncer à être socio

Certains socios en ont assez et veulent arrêter leur soutien. Or s’il est assez difficile mais possible d’arrêter la contribution mensuelle versée par virement automatique – par lettre recommandée avec accusé de réception, envoyée avant le 23 du mois courant – il semble difficile de se débarrasser du titre de socio, considéré comme un (faux) titre de propriété incessible, sauf aux descendants.

Pis, si les socios sont bons pour payer, ils ne contrôlent rien en réalité... et voient avec inquiétude et désapprobation ancienne et nouvelle direction se déchirer en ligne. Ces derniers laissent pour l’heure éclater leur colère sur internet – ce qui n’est pas aussi sans conséquence sur la (possible encore) saison 2 du Média.

Pour le média indépendant libéral Contrepoints, Le Média découvre le monde de l’entreprise et ne tardera pas à couler si la crise continue : « par leurs contributions volontaires, les « socios » (à l’instar des supporters engagés pour leurs couleurs) décideront du sort à lui réserver. C’est très bien ainsi. La loi du marché finit toujours par s’appliquer ».

Nouveau rédac-chef et SDJ contestés : les « racisés » et le fake de Tolbiac ne passent pas

Par ailleurs Alexis Poulin et trois autres journalistes (Serge Faubert, Julie Maury, Léonard Vincent) ont lancé une nouvelle fronde en contestant la place de Théophile Kouamouo comme rédac-chef. Ils ont rappelé qu’il était le présentateur lorsque Le Média a annoncé – sans vérifier et par idéologie – qu’il y avait un étudiant de Tolbiac dans le coma après l’évacuation par les forces de l’ordre de la faculté occupée et saccagée.

Après avoir donné des leçons à la presse mainstream, Le Média s’était en effet complètement planté avec Tolbiac et avait tardé à s’excuser, déclenchant un feu de barrage particulièrement nourri de la part de la presse qui se classe à gauche.

Dans leur communiqué, ils témoignent que la SDJ mise en place par Téophile Kouamouo et Aude Lancelin, « via la messagerie WhatsApp le dimanche 30 juin, n’a pas associé l’ensemble des journalistes du Média. Face à l’opposition de plusieurs journalistes [ils] ont choisi d’exclure des journalistes et d’agir précipitamment ».

Le racisme des anti-racistes

Le séminaire de la rédaction du Média début juillet semble aussi ne pas s’être bien passé pour les frondeurs, qui ont goûté à la démocratie inclusive et militante comme la gauche radicale sait si bien faire. « L’agressivité et les calomnies ont du reste été la règle envers les journalistes ayant refusé d’en faire partie. Qualifiés de « racistes », de « pauvre mec », de « lâches », se voyant nier le droit à la parole (« tais toi tu n’as pas le droit de parler »), nous n’acceptons pas ces pratiques d’intimidation ni les menaces qui pèsent sur nos emplois à la rentrée ».

Ils s’en sortent bien du reste : sur la ZAD de Notre-Dame des Landes, le mode de règlement des conflits est de tabasser la cible, de le mettre dans le coffre d’une voiture et de l’abandonner nu devant une gendarmerie ou un hôpital psychiatrique, comme le 20 mars dernier encore.

Pis, la question du racisme laisse aussi éclater de très forts clivages : « la question républicaine, de la lutte contre le racisme et le communautarisme ne sont pas des valeurs négociables [...] Le Média, qui revendique de lutter contre le racisme, ne peut pas accepter que plusieurs journalistes se qualifient eux-mêmes par le terme de « racisés ». Cette expression est odieuse ! Au moment où le terme de race doit disparaître de la Constitution, ils le revendiquent comme une identité ! ».

Ou quand les bobos de gauche tombent de haut en découvrant le monde impitoyable de la gauche radicale qu’ils ont toujours feint d’ignorer : convergence avec les racailles, trafic de drogue pour payer les « luttes », réunions « non-mixtes » et interdites aux « non-racisés », autrement dit ségrégation militante... sans oublier l’apartheid dans les squats qui recrutent des « cisgenres non hétéros » et des « personnes non blanches ».

Purge politique ?

En filigrane, ce sont aussi les orientations qui sont contestées : fin du JT qui mangerait jusqu’à la moitié du budget, pour des résultats peu probants, insertion possible d’un paywall réservé aux socios, report sine die de la transmission du Média en coopérative contrôlée par les socios... avec l’introduction de la pub, c’est la fin quasi totale des promesses faites au départ. S’ajoutent à cela des tensions politiques, avec d’un côté des accusations contre « l’autoritarisme » d’Aude Lancelin, de l’autre une possible « purge politique » des proches de Mélenchon.

D’autres militants de gauche n’ont pas fait partie de l’aventure, et se réjouissent maintenant des déboires du Média... et à travers celui-ci de la France Insoumise. « Plusieurs te l'avaient dit sur ta page FB dés le depart, comment ça pouvait finir, entre une Greedy Sophia [Chikirou] qui a un passif en or massif et [Aude] Lancelin et ses tendances psycho rigides de rouge brune autoritaire », adresse l’un d’eux à Alexis Poulin.

Vers un « Nouveau Média » et des problèmes similaires ?

Stop ou encore une farce potache ? Des « jeunes de gauche » inconnus au bataillon et anonymes ont annoncé le lancement du Nouveau Média. Qui aura comme objectifs de « rassembler toute la gauche culturelle et sociale » avec « d’anciens socios et jeunes de LFI » qui travailleraient déjà à un site opérationnel. Les studios seraient « opérationnels dès le 1er janvier 2019 ».

Ils enfoncent quelques clous de plus dans le cercueil du Média : « expérience malheureusement vouée à l’échec en raison de l’égoïsme et de la malhonnêteté de quelques uns ». Ils semblent en avoir tiré les leçons : « ce seront les socios qui choisiront via un vote l’affectation des dépenses pour chaque nouvelle année. La trésorerie fera l’objet d’un contrôle régulier ».

Ils risquent rapidement de retomber sur des problèmes similaires. Et pas seulement parce que « là où il y a de l’homme il y a de l’hommerie », comme l’estimait Saint François de Sales repris par Péguy. Mais aussi parce que le Média est la preuve patente du fonctionnement de la gauche radicale, entre querelles de chapelles, courses à l’échalote inutiles entre agitateurs souvent ultra-minoritaires et caricature absolue de la démocratie participative par des gens qui professent gauchisme, autogestion et bénévolat mais n’oublient pas de bien se payer sur le dos ici des socios, là des contribuables. Toute nouvelle aventure médiatique au sein de la gauche radicale semble condamnée à finir tout aussi mal.

À moins de n’être subventionnée par le contribuable, à l’image de l’Humanité communiste tenue en laisse par les subventions ou de nombre de radios « alternatives » en province très peu pressées de critiquer ces pouvoirs publics locaux qui les financent.

« Le krach en direct de «la formidable aventure» promise par Le Média resterait anecdotique s’il ne révélait pas un biais fondamental de cette gauche révolutionnaire. Adeptes de la victimisation, friands de boucs émissaires, habitués au déni de réalité, abonnés au moralisme et sensibles au complotisme, ces hérauts du grand soir naviguent sans souci d’exemplarité, ni de responsabilité. Pathétique et sans issue », assène ainsi L’Opinion.

L’appel de la nouvelle rédaction dans Libération pour un nouveau départ ressemble à un mauvais feuilleton, n’est pas Netflix qui veut pour les séries à succès.

Ce contenu a été financé par les donateurs de l'OJIM

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