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Grèce : la digue de l’opinion publique devient un enjeu
Publié le 

9 mars 2020

Temps de lecture : 6 minutes
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Grèce : la digue de l’opinion publique devient un enjeu

Les tentatives de manipulation de l’opinion publique ne sont pas nouvelles. Dans le conflit qui oppose l’Union Européenne à la Turquie, ce pays ne manque pas d’utiliser les médias pour rallier l’opinion publique à sa cause. Par le choix de leurs sujets et leur traitement, de nombreux médias ont choisi dans quel sens ils estimaient nécessaires d’orienter l’opinion publique : celui de l’immigration massive dans les pays européens.

Les enjeux stratégiques

En ouvrant sa fron­tière avec la Grèce, le Prési­dent turc entend non seule­ment faire pres­sion sur l’Union Européenne pour avoir plus de sub­ven­tions pour les très nom­breux déplacés présents en Turquie. Il recherche égale­ment le sou­tien des autorités européennes dans son offen­sive en Syrie pour y réin­staller les syriens présents sur son ter­ri­toire. Pour par­venir à ses fins et créer un début de chaos en Europe, il est néces­saire pour le gou­verne­ment turc que les fron­tières entre la Turquie et la Grèce lais­sent pass­er de très nom­breux migrants. Les médias de grand chemin peu­vent (par lâcheté ou con­vic­tion) l’aider dans cette tâche.

L’orientation des migrants vers la frontière

Alors que le Prési­dent turc a annon­cé le 29 févri­er qu’il lais­serait pass­er les migrants à la fron­tière turquo-grecque, les médias turcs sont mis à con­tri­bu­tion pour sus­citer une vague de départs. Le 28 févri­er, le compte Twit­ter de la chaine publique turque TRT affiche une carte de l’Europe avec les itinéraires à pren­dre pour gag­n­er les pays d’Europe de l’ouest. Le mes­sage adressé aux migrants présents en Turquie est clair : il est temps de par­tir.

Le jour­nal­iste Guil­laume Per­ri­er dif­fuse une vidéo mon­trant des bus affrétés pour con­duire des migrants « iraniens, afghans, algériens » des cen­tres de réten­tion où ils séjour­nent vers la fron­tière grecque.

Mais quand le jour­nal­iste bri­tan­nique Mark Stowe pose des ques­tions sur les auto­cars qui amè­nent par cen­taines des migrants à la fron­tière turque et bul­gare à un représen­tant des autorités turques et à un jour­nal­iste turc pro­gou­verne­men­tal, il reçoit une volée de bois vert, selon une infor­ma­tion d’Ipa.news. Toutes les ques­tions ne seraient-elles pas bonnes à pos­er ?

Dans cette guerre de l’information, le vice-min­istre grec de la défense affirme dans les pages du Figaro, au sujet des migrants que « non seule­ment (les autorités turques) ne les arrê­tent pas ( sous-enten­du à la fron­tière NDLR ), mais ils les aident ( sous-enten­du : à la pass­er NDLR ) ».

La frontière renforcée, la digue de l’opinion publique à enfoncer

Les autorités grec­ques ont rapi­de­ment ren­for­cé la fron­tière avec la Turquie face aux manœu­vres du gou­verne­ment turc. Il importe alors pour celui-ci de par­venir à établir une véri­ta­ble pres­sion auprès de l’opinion publique européenne en ren­dant pos­si­ble un début de sub­mer­sion migra­toire, à l’image de celle de 2015. Pour cela, il est néces­saire de jouer sur la corde sen­si­ble « human­i­taire ».

Alors que des migrants agressent des douaniers et mil­i­taires grecs pour pass­er en force la fron­tière, le gou­verne­ment turc affirme que deux migrants ont été tués lors d’échauffourées. Le Parisien s’empresse le 4 mars de con­sacr­er une page aux « derniers instants de Mohamed, tué par l’armé grecque ». Ce qui inspire à Ver­tumne ce com­men­taire sur Twit­ter : « pou­vez-vous svp nous retrac­er les derniers instants de Maria Laden­burg­er, vio­lée et assas­s­inée par un réfugié syrien qui avait réus­si à pass­er la fron­tière grecque ? ».

Le quo­ti­di­en bri­tan­nique The Tele­graph titre le 2 mars sur la noy­ade d’un enfant réfugié, avec une pho­to d’un père débar­quant sur la côte grecque avec un enfant pleu­rant dans ses bras. On ne peut s’empêcher de penser à la pho­to du petit Aylan Kur­di en 2015, qui avait été util­isée pour met­tre en accu­sa­tion les pays européens taxés d’égoïsme et faire accepter des mou­ve­ments colos­saux de pop­u­la­tion.

Ces décès, s’ils étaient avérés, aus­si mal­heureux soient-ils, sont large­ment mis en avant – par médias inter­posés – par les autorités turques. Cela fait vive­ment réa­gir le min­istre grec des affaires étrangères selon la New Reuters foun­da­tion. Non seule­ment celui-ci nie la réal­ité de ces morts, mais il estime égale­ment qu’un gou­verne­ment (celui de la Turquie NDLR) qui manip­ule l’opinion et vio­le le droit inter­na­tion­al ne peut pas met­tre en accu­sa­tion un autre.

Cela n’empêche pas le gou­verne­ment turc, qui empris­onne ses opposants poli­tiques, de se pos­er en défenseur… des droits de l’homme en prenant les médias à témoin. L’agence Reuters nous apprend ain­si le 4 mars que la Turquie s’apprête à atta­quer la Grèce devant la Cour européenne des droits de l’homme pour non-respect du droit d’asile.

Que se passe t‑il vraiment sur l’ile de Lesbos ?

Plusieurs man­i­fes­ta­tions con­tre la sub­mer­sion migra­toire et la con­struc­tion de camps de réten­tion de migrants ont rassem­blé des dizaines de mil­liers de grecs en févri­er sur les iles de la mer Egée.

Il était dif­fi­cile à Fabi­enne Sintes de ne pas faire lors d’un jour dans le monde le 4 mars sur France Inter la morale sur l’absence d’ouverture des fron­tières par les pays européens.

Plutôt que de s’appesantir sur les man­i­fes­ta­tions con­tre l’immigration sur l’île de Les­bos, ce sont cer­tains débor­de­ments com­mis par des « fas­cistes ». qui sont mon­tés en épin­gle. « L’ile avait été exem­plaire en 2015 dans l’accueil des migrants », nous assène Fabi­enne Sintes. Une fois de plus, toute protes­ta­tion con­tre l’immigration mas­sive est stig­ma­tisée sur la radio publique et lim­itée à des débor­de­ments mar­gin­aux.

Il aurait peut-être été de mau­vais gout d’évoquer dans le reportage de France inter les kur­des qui ont été vio­lem­ment agressés par des musul­mans en mai 2018 sur l’ile de Les­bos parce qu’ils ne fai­saient pas le ramadan, comme nous l’apprenait Kur­dis­tan 24. De mau­vais traite­ments dont sont vic­times sur cette ile des kur­des et des yézidis ain­si que des athées ont égale­ment été évo­qués dans le doc­u­men­taire sur l’immigration en Europe réal­isé en 2018 par la doc­u­men­tariste Lau­ren South­ern. Plus récem­ment, le 4 mars c’est une église ortho­doxe qui a été van­dal­isée par des migrants selon Voice of Europe. Tou­jours silence radio.

Tous ces faits ne sont pas présen­tés par les médias de grand chemin dans les élé­ments de con­texte, alors qu’ils sont de nature à rel­a­tivis­er la fig­ure du migrant présen­té comme le nou­veau damné de la terre qu’il faudrait accueil­lir sans con­di­tion. Tout comme le fait de rap­pel­er que c’est par la route des Balka­ns que des ter­ror­istes islamistes sont arrivés avant de par­ticiper aux atten­tats à Paris en 2015 et Brux­elles en 2016, comme le rap­pelle Atlanti­co.

Les Organisations non gouvernementales attaquées, les médias à la rescousse

Pour l’Union, les ONG « qui vien­nent en aide aux migrants » (ont été ) attaquées le 3 mars. Si toute vio­lence est con­damnable, on ne trou­ve par con­tre aucune infor­ma­tion sur le rôle trou­ble de cer­taines ONG.

Pour­tant, en août 2018, une ONG (ERCI) a été accusée de com­plic­ité avec des passeurs et d’avoir aidé des migrants à entr­er illé­gale­ment en Grèce en échange d’argent selon France 24. Plusieurs de ses mem­bres ont été arrêtés en août 2018.

Comme le révélait le doc­u­men­taire de Lau­ren South­ern déjà cité, la Direc­trice d’une autre ONG d’aide aux migrants a recon­nu en Grèce en 2018 en micro caché con­seiller à des clan­des­tins de men­tir aux agents chargés d’instruire les deman­des d’asile.

Un canot de migrants attaqué en Grèce par des garde côtes grecs, vraiment ?

L’Obs nous l’apprend le 3 mars, les autorités turques ont dif­fusé une vidéo mon­trant des garde côtes grecs essayant de faire chavir­er puis couler des can­ots de migrants qui ten­taient de gag­n­er l’Europe. L’effet est immé­di­at : la gauche morale réag­it au quart de tour, le pre­mier étant Raphael Glucks­mann qui clame sa « honte ». Les choses sont-elles si sim­ples, avec des bons d’un côté et des mau­vais  de l’autre ? 20 Min­utes nous apprend que l’on ne con­nait ni la prove­nance, ni le lieu, ni la date de ces images, trans­mis­es par les autorités turques elles-mêmes. C’est ce que l’on appelle un tra­vail de véri­fi­ca­tion des sources qui n’est pas pra­tiqué par tous.

Des choix iconographiques décisifs

Dans les images illus­trant les arti­cles sur les clan­des­tins qui cherchent à gag­n­er la Grèce, le choix des images a toute son impor­tance. Choisir comme Le Parisien et beau­coup d’autres de mon­tr­er des familles avec enfants qui arrivent paci­fique­ment mais illé­gale­ment en bateau ou comme Bour­so­ra­ma de jeunes hommes qui attaque­nt les douaniers grecs relève d’un vrai choix édi­to­r­i­al. Dans les événe­ments en cours, l’aspect human­i­taire est large­ment pri­or­isé par rap­port à l’aspect con­flictuel et vio­lent.

France Info dénonce « la violence grecque »

Alors que, comme nous venons de le voir, les preuves d’une instru­men­tal­i­sa­tion des médias par les autorités turques com­men­cent s’accumuler, Europe 1 est formel : « dans ce con­flit, la Grèce n’hésite pas à instru­men­talis­er la presse d’après notre reporter sur place ».

Par con­tre, les ten­ta­tives vio­lentes des migrants pour forcer les bar­rières de la fron­tière turquo-grecque, les tirs de policiers turcs de gaz lacry­mogènes con­tre les forces de l’ordre grecque, les cris de « Allah Akbar » de cer­tains migrants, la con­struc­tion de bar­rières par les autorités turques pour empêch­er les migrants de revenir en Turquie, tout cela sem­ble peser bien peu dans cette guerre de l’opinion dans laque­lle de nom­breux médias de grand chemin ont per­du toute hon­nêteté sur la sit­u­a­tion : celle d’une sub­mer­sion migra­toire organ­isée.

Et quand France info évoque le 5 mars le sort des migrants poussés vers la fron­tière grecque, c’est non pas le gou­verne­ment turc qui est mis en accu­sa­tion pour les instru­men­talis­er, pour faire pres­sion sur l’U.E., ce sont les sol­dats grecs qui sont accusés de vio­lence. Sans com­men­taire.

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