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Enquête au cœur de la résistance contre Bolloré

30 juin 2023

Temps de lecture : 8 minutes
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Enquête au cœur de la résistance contre Bolloré

Temps de lecture : 8 minutes

La nomination de Geoffroy Lejeune au « Journal du Dimanche » a provoqué l’émoi des sociétés de journalistes et de la gauche libérale libertaire parisienne. Reporters sans frontières a donc organisé une soirée de résistance le 24 juin contre l’« extrême droite ». Plongée dans l’entre-soi journalistique avec les reporters de l’école de journalisme d’« Éléments », réalisée en partenariat avec l’OJIM.
Reporters : Romain Sens et Julien Destrago

Au théâtre ce soir

« Théâtre libre », au 44 boule­vard de Stras­bourg à Paris. Une foule inhab­ituelle pié­tine au milieu du boule­vard de l’Afrique. Des hommes soja bran­dis­sent des pan­car­tes aux couleurs arc-en-ciel « Sou­tien au JDD con­tre Bol­loré », « Pour l’indépendance des médias ». Tous arborent fière­ment leur carte de presse : ce sont des jour­nal­istes français.

Jean-Marc Dumon­tet, pro­prié­taire d’une bonne demi-douzaine de salles de théâtre parisi­ennes et con­seiller de Macron à ses heures per­dues, a mis gra­cieuse­ment à dis­po­si­tion de Reporters sans fron­tières l’ancien Eldo­ra­do pour un grand meet­ing con­tre l’arrivée de Geof­froy Leje­une, ancien directeur de la rédac­tion de l’hebdomadaire Valeurs actuelles à la tête du Jour­nal du Dimanche. Il y a péril : « C’est un acte civique », assure le pro­duc­teur de Nico­las Can­teloup au jour­nal Le Monde.

La gauche lib-lab est en émoi

Du Figaro à L’Humanité, plus de trente sociétés de jour­nal­istes sou­ti­en­nent la grève des jour­nal­istes du JDD. Dans la salle, des jeunes ouvreuses dis­tribuent des car­i­ca­tures de la dessi­na­trice Coco : Bol­loré et Leje­une saucis­son­nant le JDD d’une corde, avec pour slo­gan « La lib­erté de la presse selon Bol­loré… on n’en veut pas. » Dans le hall, la cohue des quin­quagé­naires aux cheveux gris et aux vis­ages pâles con­traste avec la pop­u­la­tion du quartier.

Vis­i­ble­ment sat­is­fait de l’affluence, Christophe Deloire, prési­dent de Reporters Sans Fron­tières (RSF), félicite l’assistance : « C’est bien. Vous êtes tous là. » Côté ambiance, c’est Jean Massi­et, ani­ma­teur d’une émis­sion sur Twitch qui joue le Mon­sieur Loy­al. Après une brève intro­duc­tion, la rédac­tion du JDD est longue­ment applaudie. C’est au tour de Christophe Deloire de présen­ter son doc­u­men­taire « Méth­ode B ». Pen­dant vingt min­utes, des vidéos de Pas­cale Clark, Arié Ali­mi, Patrick Cohen tour­nent en boucle sur fond de musique qui fait peur. Clark lance le prêche : « Le jour­nal­isme est l’information et non pas l’opinion. » Cohen abonde, à moins que ce soit Arié Ali­mi, l’avocat de Jean-Luc Mélen­chon : « Le jour­nal­isme est la Vérité. Pas la recherche de la vérité. » Christophe Deloire reprend la parole et assure la main sur le cœur : « La lib­erté de la presse n’est ni de droite, ni de gauche, ni du cen­tre. » Enfin, elle est surtout de gauche et libérale, vu les invités poli­tiques « transpar­ti­sans » : la secré­taire nationale d’EELV Marine Ton­de­lier, les députés LFI Alex­is Cor­bière, Clé­men­tine Autain, Raquel Gar­ri­do et Éric Coquer­el, le séna­teur PS David Assouline, les macro­nistes Lau­rent Esquenet-Gox­es et Vio­lette Spille­bout. Les syn­di­cats se pressent eux aus­si en rangs ser­rés pour la défense de la cor­po­ra­tion : Antoine Chuzeville, secré­taire général du Syn­di­cat nation­al des jour­nal­istes (SNJ), Yohann Labroux Satabin, de la CFDT, et Sophie Binet, nou­velle secré­taire générale de la CGT. L’exposé de cette dernière sur « la pro­pa­gande Bol­loré » est très applaudi.

« Je voudrais mettre une balle dans la tête à… »

C’est le temps de l’intermède. Sur la scène, un chanteur « transpar­ti­san » Mar­tin Luminet, « human­iste et de gauche », « coup de cœur France Inter » comme il se doit, fait rimer « Regarde-là mon­ter l’odeur de la haine » avec « chérie FN ». Ce fils de grand bour­geois lyon­nais hurle plus qu’il ne chante : « Je voudrais met­tre une balle dans la tête, une balle dans la tête, une balle dans la tête, une balle dans la tête, une balle dans la tête… » Gêne dans l’assemblée. Disque rayé ? Crispa­tion des invités. Peur du scan­dale. Attente. Le chanteur aux cheveux gras ânonne comme effaré de son audace « une balle dans la tête de mon époque ». Lâche soulage­ment de l’assemblée… La gênance, comme dis­ent les jeunes, per­sis­tera longtemps.

Dans les travées, Isabelle Roberts, anci­enne jour­nal­iste à la rubrique « Médias » de Libéra­tion et aujourd’hui prési­dente des « Jours », le site de la gauche libérale à la mode, financé à fonds per­dus par un quar­teron de mil­liar­daires macro­nistes Xavier Niel, Olivi­er Legrain, Pierre-Antoine Cap­ton, Math­ieu Pigasse, dis­tribue ses bons mots et ses lour­des sail­lies auprès d’un parterre de groupies, pigistes à barbes de cinq jours qui se for­cent à rire de ses mau­vais­es blagues. « On ne con­naît pas les tripes de Bol­loré, glousse l’imposante rousse, même si on aimerait bien les voir. » Clin d’œil à son livre : Com­ment Vin­cent Bol­loré a mangé Canal+. Aha­ha ! Rires de con­nivence. On est entre nous. Son acolyte aux « Jours », Raphäel Gar­ri­gos gon­fle ses bajoues, pas con­va­in­cu. Valentin, jeune jour­nal­iste au look de zadiste et queue de cheval, qui tra­vaille au Télé­gramme nous explique : « Je suis de toutes les luttes con­tre l’extrême droite. Parce que c’est chaud com­ment le fas­cisme avance dans notre pays. » Il le voit d’ailleurs dans sa famille avec des gens qui votent Le Pen.

Selon que vous serez de droite ou de gauche

Sur la scène, une jour­nal­iste de Paris Match réus­sit le tour de force de faire pleur­er un pub­lic qui a tou­jours mis beau­coup d’application à mépris­er ce titre phare de la presse pop­u­laire. « J’ai fait des reportages très durs », explique les yeux mouil­lés celle qui a grenouil­lé pen­dant vingt ans dans l’actualité poli­tique française en général, et les affaires du par­ti social­iste en par­ti­c­uli­er. « Et pour­tant, dit-elle d’une voix chevrotante, je le dis là devant vous, chers con­frères et amis… Bol­loré et ses sbires m’ont fait beau­coup plus de mal. » Reni­fle­ments. Applaud­isse­ments. Sif­flets. Pleurs. Com­mu­nion. La salle est debout. Une minute passe, puis deux. L’émotion est à son comble. À nos côtés, un vieux jour­nal­iste de Match qui souhaite garder l’anonymat ne peut s’empêcher une pique : « Mouais, la lib­erté d’expression, ça n’est pas à géométrie vari­able. Pas un mot sur le jeune pré­caire estampil­lé “de droite” qui a été black­boulé de Match il y a un an, avant Bol­loré, parce qu’il avait eu le tort d’avoir fait un stage de six mois à Valeurs actuelles », grince-t-il. D’ailleurs, l’ancien patron de Match et du JDD, Hervé Gat­teg­no approche. Le vieux jour­nal­iste s’éclipse en mau­gréant : « Voilà, le sarkozyste, je me casse », nous prévient-il. Un sex­agé­naire à talon­nettes nous toise les lèvres pincées. Hervé Gat­teg­no n’a rien con­tre les mil­liar­daires. Son com­bat à lui, c’est l’extrême droite. Pour­rait-il boire un café avec Geof­froy Leje­une pour dis­cuter entre égaux, entre jour­nal­istes, entre deux directeurs de la rédac­tion ? « Je n’ai rien con­tre lui per­son­nelle­ment, nous répond avec un brin de méfi­ance celui qui pen­dant cinq ans lorsqu’il était directeur du JDD refu­sait de pub­li­er la moin­dre inter­view avec Marine Le Pen. J’ai d’ailleurs déjà dis­cuté avec lui sur les plateaux de télévi­sion, c’est sûre­ment “un mec sym­pa”, ce n’est pas le prob­lème. Moi, je suis là, avant tout, pour lut­ter con­tre la men­ace Bol­loré qui veut s’emparer des médias pour impos­er son agen­da d’extrême droite. »

France Inter, cet ORTF de gauche

France Inter est là, bien sûr. Thomas Legrand nous assure que, con­traire­ment à Geof­froy Leje­une, les jour­nal­istes de France Inter n’affichent pas leurs opin­ions : « toutes les ten­dances poli­tiques sont invitées sur cette radio ». Et les humoristes ? « Il n’y a que deux humoristes de France Inter qui pren­nent vrai­ment posi­tion, Guil­laume Meurice et Sophia Aram qui se revendiquent de gauche, pas les autres. » La con­ver­sa­tion se tend. Et en ce qui con­cerne les présen­ta­teurs ? « On ne sait pas ce que votent Léa Salamé ou Nico­las Demor­and. » Euh, eh bien si juste­ment, on en a une petite idée : Nico­las Demor­and ayant été patron de Libéra­tion pen­dant deux ans. Oups ! L’homme de France Inter tourne les talons. Passe Daniel Schnei­der­mann, le fon­da­teur d’Arrêt sur images, dont l’honnêteté prover­biale est bien con­nue. Une ques­tion mon­sieur Schnei­der­mann ? Dites, cela ne vous pose pas de prob­lèmes que d’autres mil­liar­daires pos­sè­dent de grands médias ? Réponse du jour­nal­iste « transpar­ti­san » : « Mais eux n’interviennent pas dans les rédac­tions. Eux, lais­sent les rédac­tions être dirigées par des directeurs de rédac­tion qui sont dans le truc. » Dans le truc ? « Oui, qui pensent comme il faut, qui pensent bien. »

Dans la chaleur de l’entre-soi

La soirée bat son plein. Résis­tance ! Poing levé ! La résis­tance est en marche. Mis­sion accom­plie : la gauche se con­grat­ule. Cheveux courts, robe noire et tatouages fleuris, une jour­nal­iste à Libéra­tion se dit soulagée : « Ça fait du bien de voir ça après la nuit que j’ai passé, j’é­tais en con­gé, ça m’a fait du bien d’occuper mon esprit en allant au boulot. » Les jour­nal­istes sont heureux. Ensem­ble, c’est tout. La « famil­ia grande » enfin réu­nie. Et puis, il y a l’ancien Pre­mier min­istre social­iste Bernard Cazeneuve qui les sou­tient. « Même lui est avec nous », entend-on. Le poten­tiel can­di­dat de la gauche pour la prochaine prési­den­tielle déploie devant un pub­lic con­quis sa force tran­quille en ten­tant de faire com­pren­dre qu’il pour­rait tout aus­si bien revêtir les habits d’un Sal­vador Allende dans son palais assiégé de 1973, au cas où les « valeurs de la République » seraient attaquées. Mes­sage reçu. Bernard Cazeneuve vient de réus­sir un beau place­ment de pro­duit devant 1000 jour­nal­istes en vue de l’élection suprême. Le vieux briscard social­iste con­naît la puis­sance de ceux qui « font l’opinion » et l’importance de leurs applaud­isse­ments, qu’ils vien­nent de lui accorder. Il faut arroser ça. Tous ensem­ble, tous ensem­ble ! Direc­tion, une brasserie du Boule­vard Saint-Mar­tin. Pour ressen­tir, une fois encore, la chaleur de l’entre-soi.