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Chiffres de la délinquance : un enfumage très médiatique

13 octobre 2020

Temps de lecture : 5 minutes
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Chiffres de la délinquance : un enfumage très médiatique

Alors que des faits divers toujours plus violents ponctuent l’actualité, une annonce a fait grand bruit. Le 6 septembre 2020, le ministre de l’intérieur s’est engagé devant deux journalistes du Parisien à publier tous les mois plusieurs indicateurs sur la délinquance. Devant cet exercice de « transparence », les médias oscillent entre accueil favorable et réserve. Aucun ou presque ne souligne que le démantèlement à la fin de l’année de l’Observatoire de la réponse pénale risque fort de faire baisser considérablement la qualité des informations mises à la disposition des citoyens à ce sujet.

Un accueil favorable ou neutre par certains médias

L’annonce par le « pre­mier flic de France » de bul­letins men­su­els sur la délin­quance traduit-elle une plus grande trans­parence des autorités en la matière ? Plusieurs médias l’accueillent en tout cas favor­able­ment.

C’est le cas de Ouest-France pour qui G. Dar­manin et M. Schi­ap­pa sont « à l’offensive ».

La radio affil­iée à l’État français France Info souligne que selon « cer­tains pro­fes­sion­nels de la délin­quance, ces chiffres pub­liés chaque mois seront utiles pour agir plus vite sur des dél­its récur­rents ou en aug­men­ta­tion ». Le Huff­post , comme Sud-Ouest et Les Échos, reste très factuel le 7 sep­tem­bre en titrant sur « Dar­manin et Schi­ap­pa pub­lieront chaque mois les chiffres de la sécu­rité ».

Des réserves tant sur la « politique du chiffre » que sur les chiffres communiqués

Quelques jours après l’annonce du min­istre, plusieurs médias émet­tent des réserves sur cet exer­ci­ce de trans­parence revendiquée. Ils don­nent la parole à des pro­fes­sion­nels de la ques­tion : policiers, soci­o­logues, etc. Le périmètre des infor­ma­tions don­nées au pub­lic et leur inter­pré­ta­tion pos­si­ble sont au cœur de leurs remar­ques.

BFMTV s’interroge le 7 sep­tem­bre : s’agit-il d’un sim­ple « coup de comm » ? Un soci­o­logue pointe notam­ment le risque de priv­er l’information à ce sujet d’une « cohérence d’ensemble ».

Le Parisien donne la parole à un syn­di­cal­iste polici­er qui souligne «  l’impasse faite sur cer­tains indi­ca­teurs, comme le nom­bre de cam­bri­o­lages ou les vio­lences aux per­son­nes, craig­nant que les sta­tis­tiques choisies ne reflè­tent pas « ce qui fait l’essentiel de l’insécurité dans notre pays ».

Le Cour­ri­er picard décrit le 9 sep­tem­bre « la bataille poli­tique et le défi tech­nique » posés par cette annonce. Les nom­breux biais dans les chiffres de la délin­quance com­mu­niqués par le gou­verne­ment sont soulignés par un chercheur, tan­dis que la syn­di­cal­iste poli­cière Lin­da Keb­bab s’offusque du retour de la « poli­tique du chiffre ».

Mar­i­anne, La Croix, etc. soulig­nent ce qui fait débat dans les indi­ca­teurs retenus, en s’appuyant sur l’éclairage d’universitaires.

Le débat tel que posé par la très grande majorité des médias à l’occasion de l’annonce du min­istre de l’intérieur est cen­tré sur la ques­tion des indi­ca­teurs exis­tants et de leurs périmètres. Mais il fait l’impasse sur deux autres sujets majeurs con­cer­nant l’information sur la délin­quance :

  • la demande d’un obser­va­toire des peines, for­mulée notam­ment par des syn­di­cal­istes policiers en juil­let 2020,
  • la fin pro­gram­mée de l’Observatoire des suites pénales en décem­bre 2020.

Dites-moi ce dont vous avez besoin, je vous dirai comment vous en passer

Le fait que le min­istre de l’intérieur va désor­mais com­mu­ni­quer chaque mois sur les chiffres de la délin­quance lui per­me­t­tra d’occuper le ter­rain et de com­menter les indi­ca­teurs qu’il aura choi­sis. Une façon de repren­dre la main sur la com­mu­ni­ca­tion en la matière, mais qui ne tient pas compte de la propo­si­tion faite par des syn­di­cal­istes policiers cet été.

Dans un arti­cle co-écrit par l’AFP, Ouest-France et 20 Min­utes font état le 23 juil­let de la demande du syn­di­cat polici­er Alliance de créa­tion d’un obser­va­toire des peines qui « reposerait sur trois critères : la peine encou­rue, la peine pronon­cée et la peine réelle­ment effec­tuée. L’opinion publique a le droit de savoir et toute la trans­parence doit être faite », con­clut le syn­di­cal­iste inter­rogé.

Alors que les médias nous infor­ment fréquem­ment d’agressions toutes plus sor­dides les unes que les autres com­mis­es par des récidi­vistes libérés par­fois par antic­i­pa­tion de prison, une infor­ma­tion exhaus­tive sur l’effectivité des peines per­me­t­trait de mesur­er le delta entre les con­damna­tions et la réal­ité des peines appliquées aux délin­quants. Ces infor­ma­tions présen­teraient le grand avan­tage de dépass­er les con­stats ponctuels de libéra­tions mal­heureuses de délin­quants et d’avoir une vue d’ensemble sur le tra­vail fait par les policiers pour réprimer les crimes et dél­its. Et surtout sur les suites don­nées par la jus­tice. Cette demande d’informations pré­cis­es à ce sujet, for­mulée en juil­let, n’a pas retenu l’attention du min­istre de l’intérieur. Un sujet sans impor­tance, peut-être ?

La suppression de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, un non-événement ?

Il y a un an, un siè­cle à l’aune de l’actualité médi­a­tique, plusieurs médias annonçaient la sup­pres­sion de l’Ob­ser­va­toire nation­al de la délin­quance et des répons­es pénales. Un organ­isme chargé, selon notam­ment Dal­loz actu­al­ités « d’étudier les évo­lu­tions sta­tis­tiques en matière de délin­quance ».

Le Figaro soulig­nait le 11 octo­bre « la fin d’un regard indépen­dant sur le min­istère de l’intérieur »

LCI repre­nait le 15 octo­bre 2019 un tweet de l’INSEE sur la suite des travaux sta­tis­tiques que fai­sait jusqu’à main­tenant cet obser­va­toire :

«  L’In­see et les ser­vices sta­tis­tiques des min­istères de l’Intérieur et de la Jus­tice s’organiseront ensem­ble pour assur­er la con­ti­nu­ité »

La con­comi­tance entre la fin de l’activité de l’Ob­ser­va­toire nation­al de la délin­quance et l’annonce par le min­istre de l’intérieur de com­mu­ni­ca­tions men­su­elles de cer­tains chiffres de la délin­quance n’est soulignée par pra­tique­ment aucun média de grand chemin.

Le jour­nal québé­cois le Devoir est bien seul le 12 sep­tem­bre à faire le rap­proche­ment entre ces deux déci­sions gou­verne­men­tales :

« Pour ren­dre compte de son action, le min­istre de l’Intérieur dit vouloir pub­li­er chaque mois les chiffres de la délin­quance. Une annonce qui con­traste avec la déci­sion du gou­verne­ment de sup­primer, pour cause de coupes budgé­taires, l’Observatoire nation­al de la délin­quance et des répons­es pénales ».

Il y avait pour­tant beau­coup à dire sur la sup­pres­sion de cet organ­isme et sur la fin pos­si­ble de cer­tains de ses travaux, peut-être trop gênants pour le pou­voir en place. Ce qui est bien en jeu est la qual­ité et l’indépendance de l’information qui est com­mu­niquée aux citoyens par les médias.

Quelques protestations

Il y a bien eu quelques protes­ta­tions fin 2019 et début 2020. Un séna­teur a posé une ques­tion écrite le 21 novem­bre 2019 pour « com­pren­dre ce qui jus­ti­fie la sup­pres­sion d’un obser­va­toire recon­nu non seule­ment dans son domaine de com­pé­tence mais pour la neu­tral­ité de ses analyse ». Celle-ci est tou­jours sur le site du Sénat « en attente de réponse du pre­mier min­istre ».

Un rap­port séna­to­r­i­al pub­lié le 20 novem­bre 2020 a eu beau soulign­er que la sup­pres­sion de l’organisme de tutelle de l’Observatoire de la délin­quance était « con­testable », rien n’y a fait.

Quelques médias ont pointé l’importance de la déci­sion du gou­verne­ment de met­tre fin à l’activité d’un organ­isme com­por­tant des per­son­nal­ités indépen­dantes et pro­duisant des rap­ports, notam­ment sur les crimes et dél­its enreg­istrés, sur l’évo­lu­tion des phénomènes crim­inels « à tra­vers une approche mul­ti-sources », etc.

Le risque de la fin pro­gram­mée de l’enquête annuelle de vic­ti­ma­tion « Cadre de vie et sécu­rité », per­me­t­tant d’estimer le nom­bre de vic­times pour les prin­ci­pales formes d’atteintes à la per­son­ne ou aux biens a sus­cité fin 2019 de vivres cri­tiques. Pour n’en citer que quelques-unes :

20 Min­utes soulig­nait l’utilité de ces enquêtes qui per­me­t­tent de dress­er un con­stat plus affiné des vio­lences, en ne se bas­ant pas sur une seule source, poli­cière, et sur les seuls dépôts de plainte.

Le crim­i­no­logue Alain Bauer décrit dans une longue inter­view parue en décem­bre 2019 sur le site de l’Institut pour la jus­tice les nom­breuses con­séquences néga­tives pos­si­bles de la sup­pres­sion de l’Observatoire de la délin­quance.

Enfin, un bil­let d’humeur paru sur le site Atlanti­co paru en jan­vi­er 2020 lâche plusieurs cri­tiques acerbes con­tre le gou­verne­ment. L’une d’entre elles mérite que l’on s’y attarde :

« toutes les sta­tis­tiques sur l’état général du pays et sur la façon dont l’État s’acquitte de ses fonc­tions régali­ennes (…) seront entière­ment dans les mains de ceux qu’elles sont cen­sées éval­uer ».

Mais foin de ces con­sid­éra­tions mesquines, puisque l’heure est selon Ouest-France « à l’offensive ». On pour­rait ajouter égale­ment que l’heure est à la mul­ti­pli­ca­tion des déplace­ments et des déc­la­ra­tions bravach­es. Le ther­momètre cassé, la tem­péra­ture devrait rester clé­mente…

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