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Mediacités, nouveau site d’investigation indépendant dans les métropoles ou nouveau bras armé du système ?

17 novembre 2017

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Mediacités, nouveau site d’investigation indépendant dans les métropoles ou nouveau bras armé du système ?

17 novembre 2017

Le système sait se réinventer pour surnager. Ainsi le président Macron, sans parti sinon celui du grand capital, sans appuis sinon celui du système, sans expérience sinon celle de la banque, a su endosser à son tour le mythe politique de l’homo novus pour accéder aux plus hautes fonctions. De la même façon les tenants du système médiatique savent détourner l’appétence des français pour des sites d’information indépendants et d’investigation pour surnager parmi le reste de la presse, déconsidérée et bien trop souvent aux ordres.

On apprend ain­si ces jours-ci que Médi­a­part est entré au cap­i­tal de Mediac­ités, créé en décem­bre 2016 à Lille et qui a ray­on­né depuis à Lyon, Toulouse et Nantes. Le site, créé par d’an­ciens de L’Ex­pan­sion et de L’Ex­press, souhaite créer des médias d’in­ves­ti­ga­tion locaux dans les métrop­o­les, où jusque là la presse restait l’ex­pres­sion d’oli­gop­o­les régionaux his­toriques sou­vent bien ten­dres avec le pou­voir, quand ils n’as­surent pas son ser­vice après-vente en échange des juteux marchés pub­lic­i­taires des col­lec­tiv­ités locales ou de l’or­gan­i­sa­tion d’événe­ments en parte­nar­i­ats avec les­dites entités. Par ailleurs la presse d’in­ves­ti­ga­tion nationale sort rarement de Paris, même si cela s’est amélioré ces dernières années.

Quand le Ministère de la Culture finance l’Indépendance…

Mediac­ités a annon­cé dans un com­mu­niqué que « cette prise de par­tic­i­pa­tion minori­taire pro­longe un parte­nar­i­at édi­to­r­i­al engagé ces derniers mois qui a pris la forme d’échanges d’ar­ti­cles ou d’en­quêtes réal­isées en com­mun ». Avec Médi­a­part, d’autres acteurs indépen­dants de la presse ont pris des par­tic­i­pa­tions, non pré­cisées, à savoir Indi­go Pub­li­ca­tions (Let­tre A, Intel­li­gence on line, Africa Intel­li­gence, Press­News) ou encore l’a­gence de presse coopéra­tive CAPresse. Ces par­tic­i­pa­tions seraient sym­bol­iques mais Mediac­ités a réus­si à lever dans le même cadre 350 000 €, sans pré­cis­er cepen­dant l’i­den­tité des généreux dona­teurs ; seule une très petite par­tie (25 000€) a été lev­ée par le finance­ment par­tic­i­patif sur Ulule. Le site souhaite s’im­planter dans deux aggloméra­tions nou­velles d’i­ci 2020 et cou­vrir dix métrop­o­les dans trois ans.

On ne présente plus Médi­a­part, cham­pi­on de l’in­ves­ti­ga­tion sur le web, tombeur de Cahuzac, mais qui fait la part belle à la cen­sure des idées qu’il ne défend pas, le trot­skisme de ses patrons (dont Lau­rent Mauduit et Edwy Plenel), la défense de l’im­mi­gra­tion et du sans-fron­tiérisme, l’en­gage­ment pour Mélen­chon à la prési­den­tielle – ce qui n’a pas empêché le média qui a dit pis que pen­dre de Macron dans ses colonnes, de hurler avec les loups en appelant à vot­er pour lui au sec­ond tour, plutôt que d’avoir, comme Mélen­chon, la politesse de se taire. Et un engage­ment total con­tre le Front Nation­al – qui applique un boy­cott strict con­tre Médi­a­part, au risque par­fois de petits arrange­ments avec la vérité.

Mediac­ités de son côté est aus­si lié au sys­tème médi­a­tique, habil­lé de neuf et repeint aux couleurs de l’indépen­dance. Il a d’ailleurs fait appel aux « bours­es d’émer­gence » du Min­istère de la Cul­ture, périphrase qui définit des aides pour des lance­ments de médias en phase avec les valeurs véhiculées par le sys­tème médi­ati­co-poli­tique et partagées par un nom­bre de moins en moins grand de français.

Soutien de la CFDT

Il a été créé par sept asso­ciés dont une majorité d’an­ciens jour­nal­istes de L’Ex­press et de L’Ex­pan­sion. Jacques Trente­saux, ancien de La Croix et de Liaisons sociales, deux pub­li­ca­tions pas vrai­ment à droite, a ensuite dirigé le ser­vice « Villes » de l’Ex­press et est le directeur de pub­li­ca­tion de Mediac­ités. Il a aus­si été pio­nnier du Rassem­ble­ment des asso­ci­a­tions de jour­nal­istes en 2008 aux côtés de Pas­cale Col­is­son et Loren­zo Virig­ili. En 2010, il est élu sup­pléant au CE de l’Ex­press pour la liste CFDT-CGT.

Il n’y a rien d’é­ton­nant donc que la CFDT pub­lie un long com­mu­niqué de sou­tien à Mediac­ités en met­tant l’ac­cent sur l’en­gage­ment syn­di­cal de Jacques Trente­saux : « Le con­cep­teur de ce mod­èle payant par abon­nement, l’an­cien rédac­teur en chef de l’Ex­press Jacques Trente­saux, est un jour­nal­iste engagé à la CFDT […] il  est un adhérent de l’ USJ-CFDT de longue date ».

Il y a encore Syl­vain Mor­van, diplômé de l’é­cole de jour­nal­isme de Toulouse, passé par Ouest-France puis l’Ex­press jusqu’en 2016 ; Manola Gardez, direc­trice de l’Al­liance inter­na­tionale de jour­nal­istes, créée en 2004 pour pro­mou­voir l’éthique dans la presse (sérieuse­ment) ; Nico­las Bar­ri­quand, ancien cor­re­spon­dant inter­na­tion­al pour Libéra­tion, Le Temps, Le Soir puis jour­nal­iste à L’Ex­press ; Ben­jamin Peyrel, encore un ancien de La Croix et de L’Ex­press ; Yves Adak­en, jour­nal­iste web depuis 1998, ancien de 18h.com, directeur du site de L’Ex­pan­sion pen­dant 12 ans et rédac­teur en chef adjoint de lexpress.fr de 2012 à 2015.

Ou encore le jeune Hugo Soutra, cor­re­spon­dant de presse à Laval pour Ouest-France (2008–2011), sûre­ment une bonne école du jour­nal­isme d’in­ves­ti­ga­tion, « spé­cial­isé dans le traite­ment de l’in­for­ma­tion poli­tique » et qui s’est illus­tré dans divers médias bien con­nus pour leur courage relatif dans l’in­ves­ti­ga­tion et la remise en cause des instances poli­tiques locales ou nationales que sont LCP-Assem­blée Nationale (2011), Pub­lic Sénat (2011–2012), La Gazette des Com­munes (2012–2016) ou encore Le cour­ri­er des maires et des élus locaux (depuis 2016). Cepen­dant pour avoir de bons con­tacts sur le ter­rain, c’est le bon endroit. Mediac­ités fait aus­si du recy­clage, par exem­ple à Nantes avec Antho­ny Torzec, viré après quinze ans de ser­vice de Radio Fidél­ité lorsque celle-ci a décidé d’ar­rêter l’in­for­ma­tion locale.

Ramener les lecteurs au bercail

Au niveau local, on peut encore relever Pierre-Yves Bul­teau, qui vom­it dans le même arti­cle l’ICES de la Roche-sur-Yon et toutes les valeurs de droite qu’il exècre : pour l’in­for­ma­tion objec­tive, on repassera. Et pour cause : il est jour­nal­iste, mais surtout mil­i­tant d’ex­trême-gauche. Il a d’ailleurs édité un livre anti-FN, En finir avec les fauss­es idées propagées pour l’ex­trême-droite avec le sou­tien de divers­es asso­ci­a­tions et syn­di­cats de gauche (CGT, Fidl, FSU, MRAP, JOC, LDH, Sud, UNEF, UNL). Avec un suc­cès tout relatif lorsqu’on con­state les résul­tats de la prési­den­tielle de 2017.

Le site fonc­tionne sur abon­nement (6€90 par mois et sans pub­lic­ités) avec un mod­èle équili­bre qui vise l’équili­bre en 2020 à 3000 abon­nés et « un réseau de quinze à vingt pigistes » par ville. Inter­rogé par les jour­nal­istes de la CFDT, Jacques Trente­saux souhaite reval­oris­er le méti­er de jour­nal­iste : « le socle du méti­er est de pub­li­er l’in­for­ma­tion. Je le ferai avec des gens mal­traités, les jour­nal­istes pigistes, les isolés, qui con­stituent le dernier mail­lon de la chaîne. Je fais le pari de la com­pé­tence ‚avec un paiement en (bons) salaires, pour des arti­cles à forte valeur ajoutée ».

Sa mis­sion est de redor­er le bla­son du jour­nal­iste du sys­tème… et de ramen­er les lecteurs au bercail : « Il n’est pas sain que le jour­nal­iste soit vu d’un aus­si mau­vais œil. La côte de désamour se man­i­feste par une absence de con­fi­ance, un reproche face à la médi­ocrité par­fois. Le lecteur se détourne, s’ori­ente vers d’autres sources ». Sources dan­gereuses, puisqu’elles ne sont pas aval­isées par le sys­tème médi­a­tique : il n’y a pas de dan­ger plus grand pour celui-ci de voir que le lecteur peut aller sur le web ou vers des médias de réin­for­ma­tion et qu’il s’aperçoive… qu’il peut très bien se pass­er du sys­tème. Un signe qui ne trompe pas sur la réal­ité de « l’indépen­dance » de Mediac­ités : le média a signé un parte­nar­i­at avec les jour­naux régionaux de France 3, bras armé du ser­vice pub­lic audio­vi­suel en province – les antennes régionales de France 3 relaient régulière­ment les grandes enquêtes de Mediac­ités et son expansion.

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