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Le vote des journalistes : un demi-secret mal gardé

1 juillet 2012

Temps de lecture : 4 minutes
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Le vote des journalistes : un demi-secret mal gardé

On a tout dit des journalistes. Qu’ils sortent tous du même moule sociologique (François Ruffin, Les Petits soldats du journalisme, Les Arènes, 2003) ; que ce ne sont que des chiens de garde aux ordres du système (Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Liber-Raisons d’agir, 1997) ; qu’ils ont remplacé les curés (Régis Debray, L’Emprise, Le Débat/Gallimard, 2000) ; ou encore qu’ils sont l’alibi idéologique du bruit de fond médiatique (Philippe Cohen et Élisabeth Lévy, Notre métier a mal tourné, Mille et une Nuits, 2008). On a tout dit, mais on n’a rien dit tant qu’on n’a pas gueulé qu’ils votent à gauche dans des proportions qui feraient envie à des dictateurs africains.

Dif­fi­cile de définir ce con­formisme idéologique sans se livr­er à une longue dis­ser­ta­tion. Alors autant s’en tenir à l’origine du mot, qui nous vient de l’anglais « con­formist », celui « qui pro­fesse la reli­gion offi­cielle » – le poli­tique­ment cor­rect, pour ce qui nous con­cerne. Si les con­tours en sont dif­fi­ciles à trac­er, il est plus malaisé encore d’en mesur­er la réal­ité. On dis­pose cepen­dant, avec les inten­tions de vote des jour­nal­istes, d’un out­il de mesure sta­tis­tique­ment pré­cis et sci­en­tifique­ment irréprochable.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les études et enquêtes sur le sujet ne sont pas légion. Car si les jour­nal­istes aiment à savoir ce que pensent les Français, ils n’ont vrai­ment pas envie que les Français sachent ce pensent les jour­nal­istes. Pire : les jour­nal­istes ne détes­tent rien tant que de voir leur pré­ten­tion à l’objectivité remise en cause. À les écouter, ils n’ont rien à se reprocher et trait­ent l’information avec toute la neu­tral­ité et l’impartialité req­ui­s­es. On ne deman­derait qu’à les croire s’ils ne s’exprimaient pas dans les urnes avec une una­nim­ité aus­si trou­blante que récur­rente.

La dernière con­sul­ta­tion en date émane de l’Institut Har­ris Inter­ac­tive pour le compte de la revue trimestrielle Médias, de Robert Ménard. Elle a été réal­isée du 9 au 18 mai 2012 via le réseau social Twit­ter auprès de 105 jour­nal­istes pro­fes­sion­nels. Le prin­ci­pal enseigne­ment à en tir­er, c’est que le vote des jour­nal­istes est beau­coup plus mar­qué à gauche que celui du corps élec­toral, cela dans des pro­por­tions con­fon­dantes. 39% d’entre eux déclar­ent avoir voté au pre­mier tour de la prési­den­tielle pour François Hol­lande, 19% pour Jean-Luc Mélen­chon, 18% pour Nico­las Sarkozy, 13% pour François Bay­rou, 7% pour Eva Joly et 3% pour Marine Le Pen. Plus édi­fi­ant encore, au sec­ond tour, les jour­nal­istes ont voté à 74% pour Hol­lande. Ce qui n’empêche pas 90% d’entre eux de se sen­tir « indépen­dants ». Le culot ou l’inconscience aidant, ils se diront bien­tôt per­suadés d’être en phase avec les Français !

Au regard de ces résul­tats, Renaud Rev­el, jour­nal­iste à L’Express, feint la sur­prise. « Si cette sen­si­bil­ité gauchisante n’est pas à pro­pre­ment par­ler une décou­verte, l’importance du score recueil­li par François Hol­lande auprès de la pro­fes­sion est en revanche sur­prenante », explique-t-il sur son blog. La con­sul­ta­tion Har­ris Inter­ac­tive ne fait pour­tant que cor­ro­bor­er des résul­tats déjà con­nus.

Pour la même prési­den­tielle, deux sondages internes effec­tués dans des écoles de jour­nal­isme – le Cen­tre de for­ma­tion des jour­nal­istes (CFJ) et l’École supérieure de jour­nal­isme (ESJ) – don­nent à la gauche des scores encore plus larges. À l’ESJ, 87% des étu­di­ants dis­ent vot­er pour la gauche et l’extrême gauche ; au CFJ, la fameuse fab­rique des « petits sol­dats du jour­nal­isme », dont sor­tent les prin­ci­paux patrons des grandes rédac­tions, c’est car­ré­ment 100 % !

De toute la presse « main­stream », Mar­i­anne est le seul mag­a­zine à son­der à inter­valles réguliers sa rédac­tion. Le pré­texte en est la prési­den­tielle. En avril 2012, la rédac­tion votait avant tout le monde, espérant mon­tr­er la voie au bon peu­ple. Sans sur­prise, François Hol­lande arrivait en tête avec 40% des suf­frages, talon­né par Jean-Luc Mélen­chon total­isant 31,7%. Ex æquo, François Bay­rou et Nico­las Dupont-Aig­nan pla­fon­naient à 8,3%. Ex æquo, Nico­las Sarkozy et Marine Le Pen l’étaient eux aus­si, avec… aucun suf­frage.

Ren­dons grâce à Mar­i­anne, mag­a­zine engagé, d’avancer ain­si à vis­age décou­vert. Notons cepen­dant que du temps de Jean-François Kahn (démis­sion­naire en 2007), la rédac­tion était net­te­ment moins mar­quée à gauche, puisqu’en 2007, elle votait à parts égales pour Ségolène Roy­al et François Bay­rou, 36% cha­cun, suiv­is de Dupont-Aig­nan à 8 % (les autres can­di­dats faisant des résul­tats mar­gin­aux).

Tou­jours sous la houlette de ce bon vieux « JFK », le même Mar­i­anne pub­li­ait, en avril 2001 (n°209, semaine du 23 au 29 avril) l’un des dossiers les plus exhaus­tifs jamais con­sacrés au vote des jour­nal­istes. Que dis­ait-il ? Rien qu’on ne sache déjà : « Les jour­nal­istes sont, à une écras­ante majorité de gauche ». Inti­t­ulé « Le clan des clones », il était assor­ti d’un sondage de l’Institut SCP réal­isé par télé­phone le 23 févri­er et le 5 mars 2001 auprès de 130 jour­nal­istes représen­tat­ifs. A la ques­tion de savoir pour qui ils voteraient à la prési­den­tielle de 2002, les jour­nal­istes répondaient Lionel Jospin à 32%, Noël Mamère à 13%, Jean-Pierre Chevène­ment à 8%, Arlette Laguiller à 5%, Robert Hue à 5%, Jacques Chirac à 4%, Alain Madelin à 1% et François Bay­rou à 1%, Jean-Marie Le Pen ne recueil­lant aucune inten­tion de vote. Soit 63% pour la gauche et 6% pour le cen­tre et la droite.

« N’est-il pas éton­nant au sein d’une démoc­ra­tie, remar­quait alors Philippe Cohen au vue des résul­tats de ce sondage, que 6% seule­ment des jour­nal­istes osent se déclar­er électeurs de droite, quand on estime qu’au moins 50% des Français votent ain­si ? Ou que 87% des jour­nal­istes s’affirment favor­ables à la régu­lar­i­sa­tion automa­tique de tous les “sans-papiers” ? Il faudrait être quelque peu naïf, après cela, pour s’étonner du fos­sé, abyssal, qui se creuse entre la caste jour­nal­is­tique et la pop­u­la­tion. »

« Com­ment en est-on arrivé là ? », s’interrogeait de son côté Thomas Val­lières dans le même dossier. Et Jean-François Kahn d’avancer une expli­ca­tion dans son édi­to­r­i­al : selon lui, « les jour­nal­istes, dans leur immense majorité issus qu’ils sont du même milieu, for­més à la même école, fréquen­tant les mêmes espaces, por­teurs des mêmes valeurs, imprégnés du même dis­cours, façon­nés par la même idéolo­gie, struc­turés par les mêmes références, ayant sou­vent con­nu la même évo­lu­tion ou le même cur­sus, finis­sent pas penser presque tous pareils ». C’est bien leur droit et, bien qu’il soit regret­table, per­son­ne ne leur reproche cet éli­tiste mimétisme de caste. En revanche, nous avons le droit de savoir d’où ils par­lent, au nom de qui et de quoi. C’est bien le min­i­mum en terme de droit à l’information.

Crédit pho­to : tizzie via Flickr (cc)

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