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Le « féminicide » s’impose dans les médias

3 septembre 2019

Temps de lecture : 6 minutes
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Le « féminicide » s’impose dans les médias

Au début du mois de juillet 2019, nous avons assisté à une vague d’articles dans les grands médias sur le « scandale du féminicide ». Au programme, le nombre de « féminicides » de l’année, articles prétendument pédagogiques, ou encore pamphlets scandalisés de journalistes choqués par l’absence de réaction du gouvernement face à un tel phénomène.

Alors qu’est-ce que le fémini­cide ? Le terme est défi­ni par Le Robert comme « le meurtre d’une femme, d’une fille, en rai­son de son sexe », et ne fig­ure d’ailleurs dans aucun autre dic­tio­n­naire de la langue française. Au-delà de cette rapi­de déf­i­ni­tion, la notion est avant tout un con­cept mil­i­tant, mis en avant par cer­tains mou­ve­ments fémin­istes con­tem­po­rains, et son impo­si­tion pro­gres­sive dans les grands médias est à ce titre une vic­toire mil­i­tante pour ces mêmes mou­ve­ments. Le mot appa­rait sous la plume de Diana E.H.Russel et Jill Rad­ford à la fin du XXe siè­cle. Ces améri­caines sont soci­o­logues, certes, mais égale­ment mil­i­tantes fémin­istes. Le fémini­cide serait d’après la doc­trine de ces mou­ve­ments l’aboutissement d’un con­tin­u­um de vio­lences sex­uelles et sex­istes dont sont struc­turelle­ment vic­times les femmes. Le meurtre d’une femme par son mari ne serait selon cette logique pas seule­ment un crime, mais un acte poli­tique qui relèverait de la dom­i­na­tion struc­turelle d’un sexe sur l’autre.

Un évènement militant à l’origine de la campagne médiatique

La vague d’articles sur le sujet qui a défer­lé dans les médias début juil­let n’était pas un hasard ; cette cam­pagne médi­a­tique fait suite à un évène­ment mil­i­tant, le « rassem­ble­ment con­tre les fémini­cides » organ­isé à Paris le 6 juil­let ayant fait l’objet d’une dépêche AFP qui repre­nait par con­séquent le terme. L’évènement est organ­isé par un col­lec­tif que les arti­cles sur le sujet asso­cient aux « familles de vic­times » (« Fémini­cide : « on n’imagine jamais que son père peut tuer sa mère » », par Ouafia Kheniche, pub­lié le 06 juil­let 2019 sur France Cul­ture). Si l’initiative est d’abord annon­cée par une tri­bune sur Le Parisien, « Pro­tégez-les ! » : l’appel d’un col­lec­tif de vic­times de fémini­cides », pub­liée le 29 juin 2019, ce sont pour­tant des per­son­nal­ités fémin­istes comme Car­o­line de Haas, Rokhaya Dial­lo ou encore Inna Shevchenko, et les représen­tantes d’organisations comme Les Glo­rieuses, Les Effron­té-es, Geor­gette Sand, qui sig­nent la tri­bune pub­liée dans Le Monde deux jours avant l’évènement pour inter­peller le gou­verne­ment, « Les fémini­cides ne sont pas une fatal­ité : Mon­sieur le prési­dent, réagis­sez ». On retrou­ve plusieurs jour­nal­istes fémin­istes par­mi les sig­nataires : Lau­ren Bastide, porte-parole de Prenons la Une, ou encore Vic­toire Tuail­lon. Dans ce deux­ième arti­cle, ce sont « cinq mesures immé­di­ates » qui sont demandées par les sig­nataires pour lut­ter con­tre les fémini­cides.

Dans les arti­cles qui ont suivi, la notion de « fémini­cide » appa­rais­sait pour­tant comme un con­cept sci­en­tifique faisant con­sen­sus : le mot était rarement défi­ni, ou alors en une phrase lap­idaire, puis repris sans ques­tion­nement et agré­men­té d’expressions et d’images « choc » : pour Lau­ra Andrieu, dans un arti­cle du Figaro daté du jour de la man­i­fes­ta­tion, « Pourquoi les fémini­cides aug­mentent encore en France », « le con­stat est alar­mant : les chiffres aug­mentent ».

Des chiffres et des données fantaisistes

Le résul­tat est un grand amal­game. En pre­mier lieu, ce sont les don­nées alléguées pour jus­ti­fi­er l’usage de la notion de fémini­cide qui posent prob­lème : il n’existe aucune grille de lec­ture, aucune déf­i­ni­tion sci­en­tifique accep­tée qui per­me­tte de dis­crim­in­er entre des crimes qui relèveraient du fémini­cide et d’autres qui n’en relèveraient pas. Le cal­cul reste donc à l’appréciation de ceux qui émet­tent les enquêtes sur le sujet, c’est-à-dire les mou­ve­ments mil­i­tants qui font la pro­mo­tion de la notion.

Les chiffres repris dans la majorité des arti­cles de presse sont par con­séquent juste­ment ceux des asso­ci­a­tions qui mili­tent en faveur de l’adoption du con­cept. Dans l’article de Lau­ra Andrieu pour Le Figaro précédem­ment cité, la jour­nal­iste cite sans ciller les chiffres fan­tai­sistes d’une asso­ci­a­tion bénév­ole, qui ne sont con­fir­més par aucune méth­ode de cal­cul sta­tis­tique sérieuse : « Les bénév­oles de la page Face­book «Fémini­cides par com­pagnons ou ex» ont ain­si compt­abil­isé depuis le 1er jan­vi­er une femme tuée tous les deux jours par son con­joint, con­tre tous les trois jours aupar­a­vant. ». L’article de BFMTV pub­lié le 07 juil­let 2019, « Pourquoi le fémini­cide n’a aucune exis­tence légale en France » s’ouvre sur le chiffre de « 72 femmes […] tuées par leur con­joint ou ex-con­joint depuis le début de l’année ». Or il s’agit là du chiffre des meurtres con­ju­gaux, pas de meurtres qui auraient été com­mis spé­ci­fique­ment parce que la vic­time était une femme.

Dans l’article de TV5Monde pub­lié le 15 juil­let « Qu’est-ce qu’un fémini­cide : déf­i­ni­tion et orig­ines » ce sont les avorte­ments de filles en Chine, les meurtres d’honneur ou encore les meurtres mas­sifs de femmes au Mex­ique et au Guatemala à par­tir du début des années 1990 qui sont évo­qués.

Une rigueur intellectuelle absente

Les arti­cles sur le sujet amal­ga­ment sys­té­ma­tique­ment des vio­lences de nature extrême­ment dif­férente, avec des répons­es juridiques égale­ment très dif­férentes, sous pré­texte que, toutes visant des femmes, elles relèvent du « con­tin­u­um de vio­lences » dont les auto-proclamés experts du sujet – c’est-à-dire les mil­i­tantes fémin­istes qui défend­ent le con­cept, assurent qu’il aboutit au fémini­cide. Ain­si, l’article de Lau­ra Andrieu arti­cle dans le Figaro, « Pourquoi les fémini­cides aug­mentent encore en France », asso­cie sans expli­ca­tion d’abord les chiffres des « fémini­cides » et ceux des meurtres con­ju­gaux, puis élar­git la ques­tion à celle des « vio­lences faites aux femmes » pour ensuite revenir sans tran­si­tion à la ques­tion des femmes men­acées par leurs con­joints.

De même l’article de BFMTV pub­lié le 07 juil­let 2019, « Pourquoi le fémini­cide n’a aucune exis­tence légale en France » asso­cie dès son intro­duc­tion fémini­cide et vio­lences con­ju­gales alors même que le pre­mier con­cept est cen­sé dépass­er large­ment la ques­tion des vio­lences con­ju­gales, et que celles-ci ont pour par­tic­u­lar­ité non pas le sexe des deux par­ties en présence, mais la nature de leur rela­tion inter­per­son­nelle.

En ter­mes de mesures, ce sont majori­taire­ment les dis­po­si­tions pris­es à l’encontre des auteurs de vio­lences con­ju­gales qui sont mis­es en avant, comme dans l’éditorial du Monde du 6 juil­let, « Les fémini­cides, un com­bat de société » : for­ma­tion des per­son­nels de police, ordon­nances de pro­tec­tion, bracelets élec­tron­iques, et télé­phones d’urgence. Ces mesures, élar­gies récem­ment par le gou­verne­ment espag­nol, sont présen­tées comme un dis­posi­tif de lutte con­tre les fémini­cides et non comme des répons­es judi­ci­aires à des crimes et dél­its déjà encadrés par le droit.

La Une assurée pour les journalistes et les politiques

Le sujet appa­raît finale­ment comme une superbe manne médi­a­tique : qui ne serait pas choqué par le meurtre vio­lent d’une jeune femme, qui plus est quand il est per­pétré par son ex-com­pagnon ? Le tra­di­tion­nel filon du fait divers large­ment exploité par les jour­naux locaux pour faire leurs unes a désor­mais migré dans les pages poli­tique et société. Les mil­i­tantes fémin­istes s’y trou­vent érigées au statut d’expert, les jour­nal­istes devi­en­nent les hérauts d’une cause oubliée, et les poli­tiques peu­vent prou­ver leur sérieux en répon­dant au plus vite par des mesures « d’exception ».

Le jour de l’évènement, Le Monde pub­lie un édi­to­r­i­al sur le sujet, « Les fémini­cides, un com­bat de société ». Le titre donne le ton : la poli­ti­sa­tion est l’objectif. Après une pre­mière vague d’articles pop­u­lar­isant le con­cept auprès du grand pub­lic, il s’agira donc de le poli­tis­er. Si tant de femmes meurent et que les chiffres aug­mentent, il y a sans doute des mesures à pren­dre.

La mécanique est bien huilée : elle n’a pas man­qué d’être mise en œuvre dans le cas pré­cis qui nous occupe. Le lende­main de la man­i­fes­ta­tion du 6 juil­let et les arti­cles qui s’en sont suiv­is, Mar­lène Schi­ap­pa reprend mot pour mot la propo­si­tion de con­vo­quer un « Grenelle des vio­lences faites aux femmes » que récla­mait la pre­mière tri­bune sur Le Parisien, « Pro­tégez-les ! » : l’appel d’un col­lec­tif de vic­times de fémini­cides », pub­liée le 29 juin 2019, La réac­tion fut d’autant plus rapi­de que Mar­lène Shci­ap­pa elle-même avait déjà mil­ité pour l’usage du terme « fémini­cide », comme le rap­pelle cet arti­cle de Marine Le Bre­ton pour le Huff­in­g­ton Post pub­lié le 8 juil­let 2019.

Ni une, ni deux, le même jour, c’est Emmanuel Macron lui-même qui adresse un mes­sage aux 74 vic­times de meurtre con­ju­gal via une vidéo postée sur les réseaux soci­aux. Il s’agit main­tenant de voir quel sera le résul­tat du « Grenelle des vio­lences faites aux femmes » annon­cées par le gou­verne­ment pour sep­tem­bre prochain. On lui souhaite la même effi­cac­ité que cette cam­pagne de sen­si­bil­i­sa­tion, bouclée en deux jours seule­ment – dix si on prend en compte la pre­mière tri­bune annonçant l’évènement dans Le Parisien.

De la propagande en guide de pédagogie

Les déf­i­ni­tions du terme repris­es dans les médias sont elles aus­si celles mis­es en avant par les mou­ve­ments qui mili­tent pour l’adoption du terme. Etant don­né la nou­veauté du mot, nom­bre de médias ont pub­lié des arti­cles soi-dis­ant péd­a­gogiques pour l’expliquer, propageant ce faisant des déf­i­ni­tions mil­i­tantes sans aucune remise en ques­tion ou prise de dis­tance. Après l’annonce de l’évènement dans les médias le 6 juil­let, des mesures pris­es par le gou­verne­ment pour « lut­ter con­tre les fémi­cides » le 7, on voit appa­raître dans les médias le 8 juil­let des arti­cles d’information creu­sant la notion de fémini­cide, à l’image de l’article de France24, « Lutte con­tre le fémini­cide : la France (très) loin der­rière l’Espagne ». Des arti­cles loin d’être neu­tre, tant par leur con­tenu que par leurs auteurs ou les experts référencés.

C’est Anne-Cécile Mail­fert, mil­i­tante fémin­iste anci­en­nement porte-parole d’Osez le fémin­isme !, qui est con­vo­quée comme experte du sujet par Le Figaro pour inter­venir sur la chaîne vidéo du média, Figaro­Live. C’est d’ailleurs la déf­i­ni­tion du fémini­cide d’Osez le fémin­isme ! – qui attribue le phénomène au « machisme », c’est-à-dire à la notion elle aus­si mil­i­tante de « patri­ar­cat » — que repren­nent l’article de BFMTV pub­lié le 07 juil­let 2019, « Pourquoi le fémini­cide n’a aucune exis­tence légale en France » et l’article de TV5Monde pub­lié le 15 juil­let « Qu’est-ce qu’un fémini­cide : déf­i­ni­tion et orig­ines » « le meurtre de filles à la nais­sance, sélec­tion pré­na­tale, tueries de masse, crimes d’hon­neur, femmes tuées par leurs con­joints ou par des incon­nus dans la rue. La vio­lence machiste est la pre­mière cause de mor­tal­ité des femmes de 16 à 44 ans dans le monde ».

Des critiques qui restent limitées

Seule une poignée d’articles disponibles adoptent un point de vue cri­tique et cherchent à creuser la notion de « fémini­cide ». Dans un arti­cle pub­lié dans Causeur le 16 juil­let 2019, Com­ment le mot « fémini­cide » nous est imposé, Gabrielle Péri­er revient sur les chiffres des « fémini­cides » annon­cés dans ces arti­cles et sur la notion elle-même et ses con­séquences juridiques poten­tielles.

Mis à part cet arti­cle, il n’y a guère eu que l’édito de Nat­acha Polony dans Mar­i­anne, « Le fémini­cide ou l’art de mal nom­mer » qui a osé remet­tre la notion en ques­tion. Le 17 juil­let, c’est la jour­nal­iste de droite Char­lotte d’Ornellas qui remet la notion en ques­tion dans une vidéo de Valeurs Actuelles pub­liée sur Face­book. Une remise en ques­tion du terme qui reste donc lim­itée et isolée à quelques médias d’opposition.

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