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Éric Zemmour, le quotidien Le Monde et la haine

6 octobre 2020

Temps de lecture : 5 minutes
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Éric Zemmour, le quotidien Le Monde et la haine

Temps de lecture : 5 minutes

Au moment même où un faux mineur pakistanais assaillait à coups de hachoir deux journalistes pris à tort pour des collaborateurs de Charlie Hebdo, pendant le procès même des terroristes de 2015, Éric Zemmour était condamné à 10.000 € d’amende pour injure et provocation à la haine (il a fait appel) pour des propos tenus sur LCI en 2019. Quelques jours plus tard, le quotidien le plus emblématique de la presse de grand chemin, Le Monde, appelait à la mort sociale d’Éric Zemmour dans un éditorial du 2 octobre 2020, CNews : la stratégie de la haine. Analyse d’un processus où la haine n’est pas forcément où on croirait la trouver.

Vous avez dit haine ?

Un édi­to­r­i­al non signé engage la direc­tion du quo­ti­di­en de manières solen­nelle. Le quo­ti­di­en du soir com­mence sur un ton dra­ma­tique. « Une chaîne de télévi­sion française vient d’inciter le pub­lic à la haine envers un groupe humain en dif­fu­sant les pro­pos d’un polémiste déjà con­damné à deux repris­es pour le même délit. Même un leader poli­tique d’extrême droite n’aurait sans doute pas osé… » Osé quoi ? inciter à la haine à par­tir de « ses fan­tasmes favoris » : « l’invasion » par les immi­grés et la défense de l’« iden­tité française, pré­ten­du­ment men­acée en affir­mant « à pro­pos des mineurs étrangers isolés qui deman­dent l’asile à la France : « Ils n’ont rien à faire ici, ils sont voleurs, ils sont assas­sins, ils sont vio­leurs, c’est tout ce qu’ils sont, il faut les ren­voy­er. ». Voilà l’objet du délit.

Mensonge par omission

La pre­mière par­tie de la déc­la­ra­tion – un peu rapi­de – d’Éric Zem­mour est bien reprise telle quelle. Le quo­ti­di­en de grand chemin se garde bien de com­pléter les pro­pos suiv­ants du jour­nal­iste qui, ques­tion­né par Chris­tine Kel­ly lui deman­dant de pré­cis­er sa pen­sée, répond « non, pas tous ». Quand on voit ou lit l’ensemble de la con­ver­sa­tion, on com­prend claire­ment qu’il ne sou­tient pas que l’ensemble des mineurs isolés (ou pseu­do-mineurs pour une très grande part) sont tous des criminels.

Double langage et appel à la censure

La plus belle ruse du dia­ble c’est de faire croire qu’il n’existe pas (non, nous ne pré­ten­dons pas que Le Monde est dia­bolique). La plus belle ruse de la cen­sure c’est d’appeler à la lim­i­ta­tion de la lib­erté au nom de la lib­erté. Ce que fait joyeuse­ment l’éditorial en qua­tre temps de valse. Ouvrons la valse de la nou­velle Inquisition.

Pre­mier temps de la valse, l’hommage à la lib­erté, la main sur le cœur, des larmes dans les yeux : « Le procès du drame de Char­lie Heb­do rap­pelle la valeur ines­timable de la lib­erté d’expression ». Ensuite on piv­ote sur le pied gauche.

Deux­ième temps de la valse, que fait le CSA diantre ? Car ses « mis­es en demeure répétées sont man­i­feste­ment vaines, y com­pris lorsqu’elles visent des com­porte­ments punis par le code pénal ». Sur­veiller et punir aurait dit Michel Fou­cault. On repivote.

Troisième temps de la valse, l’appel à la sanc­tion y com­pris finan­cière. « Face à cette stratégie de provo­ca­tion, des­tinée à gon­fler les courbes d’audience et donc les recettes pub­lic­i­taires, le CSA doit jouer pleine­ment son rôle de régu­la­teur. L’obligation de « maîtrise de l’antenne », dont le Con­seil supérieur de l’audiovisuel est le garant, devrait con­duire à des sanc­tions lour­des pour la chaîne de télévi­sion, seul moyen de met­tre fin à la dif­fu­sion de con­tenus man­i­feste­ment illé­gaux. » Les car­ac­tères en gras sont de notre rédac­tion. On refait un tour avec sa cavalière.

Qua­trième temps de la valse, enveloppez-moi le tout dans une sauce à la mora­line tiède et un peu pois­seuse, pour démon­tr­er le car­ac­tère abject de l’individu, de sa chaîne et de ses pro­pos. Les adjec­tifs pour­raient fig­ur­er au Dic­tio­n­naire de novlangue : « car­ac­téris­tiques repous­santes » voire « inten­tions per­ni­cieuses » visant l’ensemble d’une com­mu­nauté (on sup­pose que la com­mu­nauté en ques­tion est celle des migrants mineurs, vrais ou faux).

Per­ni­cieux ? Que dit le Lit­tré ? « Qui cause la mort, la mal­adie » ou bien « Qui cause la ruine, le mal ». La messe est dite, l’hérétique Zem­mour sera brûlé en place publique par la gen­darmerie médi­a­tique et le CSA sup­primera la chaine CNews d’un trait de plume.

Le quart d’heure de la haine et l’hystérie collective

Bien enten­du, Élis­a­beth Moreno, min­istre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, de la diver­sité et de l’égalité des chances (ouf), a dénon­cé une nou­velle « sor­tie abjecte et raciste d’Éric Zem­mour », et le par­quet de Paris a ouvert une enquête pour « provo­ca­tion à la haine raciale » et « injures publiques à car­ac­tère raciste ». Bien enten­du le garde des Sceaux a acca­blé un « délin­quant récidi­viste ». Relisons ce qu’écrivait Orwell dans son 1984 sur les deux min­utes de la haine :

« Comme d’habitude le vis­age d’Emmanuel Gold­stein, l’Ennemi du Peu­ple, avait jail­li sur l’écran… La petite femme rousse pous­sa un cri de frayeur et de dégoût… Gold­stein était le traître fon­da­men­tal, le pre­mier pro­fana­teur de la pureté du Parti…Goldstein débitait sa ven­imeuse attaque habituelle con­tre les doc­trines du Parti…A la sec­onde minute, la Haine tour­na au délire. Les gens sautaient sur place et cri­aient de toutes leurs forces… Une hideuse extase, faite de frayeur et de ran­cune … sem­blait se répan­dre dans l’assistance comme un courant électrique ».
Comme le dit l’avocat Gilles-William Gold­nadel dans une tri­bune à Boule­vard Voltaire « On est dans une hys­térie col­lec­tive. Les ten­ants de la cen­sure n’acceptent pas l’idée qu’ils aient per­du le mono­pole médi­a­tique. Pour eux, c’est une idée insup­port­able. Ils sont inca­pables de voir leurs pro­pres défauts ».

Que réclame Éric Zem­mour au fond ? Revenons à 1984 :

« La lib­erté, c’est la lib­erté de dire que deux et deux font qua­tre. Lorsque cela est accordé, le reste suit ». Amen.