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Dossier : Élections départementales, quand les médias paniquent

11 mars 2015

Temps de lecture : 7 minutes
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Dossier : Élections départementales, quand les médias paniquent

À mesure que les élections départementales des 22 et 29 mars prochain s’approchent et que le scénario d’une victoire du Front national se dessine, la panique s’empare progressivement de la classe politique et surtout des médias qui ne comprennent plus rien d’un pays qu’ils ont longtemps prétendu guider et qui leur échappe désormais largement.

« Plus une organ­i­sa­tion est grande et autori­taire, plus les chances sont grandes que ses hauts dirigeants évolu­ent dans des mon­des pure­ment imag­i­naires », remar­quait l’économiste améri­cain Ken­neth E. Bould­ing (1910–1993). Cette règle se véri­fie en ce qui con­cerne l’État et c’est un lieu com­mun que de con­stater com­bi­en le pou­voir éloigne de la réal­ité ceux qui l’exercent. La nou­veauté, c’est que cet enfer­me­ment dans un monde imag­i­naire s’applique désor­mais à la plu­part des grands médias dont la grille de lec­ture n’arrive plus à ren­dre compte de l’évolution du pays. Le résul­tat, c’est l’incompréhension et la panique, mais aus­si la surenchère dans la vio­lence, laque­lle nait, comme on le sait, de l’impuissance des mots à nom­mer la réal­ité.

Vers un nouveau bouleversement politique ?

Depuis décem­bre dernier, une bat­terie de sondages donne régulière­ment le Front nation­al gag­nant des élec­tions à venir, dans des pro­por­tions que ce par­ti n’a jamais con­nues. Le dernier en date, effec­tué par Odoxa pour RTL le 9 mars place le par­ti de Marine Le Pen à 31% des votes au pre­mier tour, devant l’UMP/UDI (29%) et le PS (20%). Après la vic­toire des élec­tions européennes, le fran­chisse­ment de la barre des 30% au pre­mier tour par le Front nation­al serait un nou­veau boule­verse­ment poli­tique sus­cep­ti­ble de remet­tre en cause le bipar­tisme de fait sur lequel repose la vie poli­tique française depuis plusieurs décen­nies. Les états-majors des deux grands par­tis men­acés ont donc élaboré des straté­gies pour ten­ter de lim­iter la casse : affir­ma­tion d’une alliance élec­torale objec­tive du PS et du FN pour l’UMP. Drama­ti­sa­tion à out­rance sur le mode de « la République en dan­ger » pour le gou­verne­ment social­iste. Manuel Valls a ain­si sor­ti l’artillerie lourde en affir­mant crain­dre que la France ne vienne se « fra­cass­er » con­tre le Front nation­al, en revendi­quant la « stig­ma­ti­sa­tion » de Marine Le Pen et en appelant « les élites intel­lectuelles et cul­turelles » à s’engager plus avant dans ce qu’il con­sid­ère désor­mais comme un com­bat de civil­i­sa­tion et non plus seule­ment un com­bat poli­tique. Le lyrisme du Pre­mier Min­istre a ceci de para­dox­al que s’il a pour but de sidér­er l’électorat de gauche pour le con­duire aux urnes, il risque dans le même temps d’encourager davan­tage encore au vote FN tant il est vrai que c’est pré­cisé­ment con­tre ces élites intel­lectuelles et cul­turelles qu’une par­tie gran­dis­sante des Français se révolte, notam­ment par le biais du vote pour un par­ti encore large­ment perçu comme « anti-élites ».

Comment lutter contre le Front national ?

Les médias dom­i­nants pren­nent évidem­ment leur part dans cette ten­ta­tive dés­espérée de con­tenir ce qu’ils perçoivent dans leur immense majorité comme une « men­ace » à laque­lle leur con­science citoyenne leur intime l’ordre de lut­ter de toutes leurs forces, en con­tra­dic­tion par­fois avec leur statut de jour­nal­istes cen­sé leur con­fér­er sinon l’objectivité, du moins une cer­taine neu­tral­ité. Mais com­ment lut­ter con­tre le Front Nation­al ? Depuis de nom­breuses années, cette ques­tion hante les rédac­tions mais aucun con­sen­sus ne s’est jamais dégagé. Pour cer­tains jour­nal­istes, il faut inviter les dirigeants du par­ti sur les plateaux pour démon­ter leurs argu­ments ; pour d’autres il faut au con­traire ne pas les inviter pour ne pas leur offrir de tri­bune. Cer­tains esti­ment qu’il faut con­tin­uer à « dia­bolis­er » Marine Le Pen quand d’autres affir­ment à l’inverse qu’il faut la traiter comme les autres hommes et femmes poli­tiques pour lui ôter cette odeur de soufre qui attir­erait pré­cisé­ment les mécon­tents. Aucun pour dire qu’il faudrait peut-être sim­ple­ment se lim­iter à informer sur Marine Le Pen et le Front nation­al de la même façon qu’il faut informer sur les autres dirigeants et par­tis poli­tiques. C’est donc un joyeux bouil­lon­nement intel­lectuel et stratégique, dont la réflex­ion pro­pre­ment jour­nal­is­tique est sou­vent très éloignée, qui occupe les rédac­tions autour de cette ques­tion, avec cette petite pré­ci­sion utile : aucune de ces straté­gies n’a jamais fonc­tion­né. Le FN grimpe inex­orable­ment.

Impuissance des journalistes

On pour­rait atten­dre des élites intel­lectuelles et cul­turelles, dont les jour­nal­istes font par­tie, qu’elles se posent enfin la ques­tion du pourquoi et non seule­ment celle du com­ment. Pourquoi leurs straté­gies ne marchent pas ? Pourquoi le FN grimpe inex­orable­ment ? Pourquoi son pro­gramme séduit-il de plus en plus de Français ? Cer­tains intel­lectuels le font : Michel Onfray, Christophe Guil­luy ou Jean-Claude Michéa, pour ne citer que ceux d’entre les plus con­nus qui sont mar­qués à gauche, et il est intéres­sant de remar­quer au pas­sage qu’aucun d’entre eux n’est rat­taché à une insti­tu­tion.

Une hypothèse serait d’avancer que les insti­tu­tions, y com­pris les grands groupes de presse, ont telle­ment par­tie liée avec l’ordre économique et social actuel qu’ils sont inca­pables non seule­ment de le remet­tre en cause mais de voir com­bi­en cet ordre, s’il prof­ite à une minorité, nuit de plus en plus à la majorité qui le rejette ain­si logique­ment de plus en plus vio­lem­ment. Le tra­vail d’analyse qui con­sis­terait à met­tre à jour ce que cet ordre a de puni­tif et d’injuste est ici ren­du com­pliqué, voire impos­si­ble, par l’intérêt per­son­nel que tirent la plu­part des jour­nal­istes de cet ordre. Le remet­tre en cause con­sis­terait pour cer­tains jour­nal­istes à sci­er la branche sur laque­lle ils sont assis et il ne leur reste alors plus qu’à se con­va­in­cre, à défaut de con­va­in­cre leurs lecteurs, que les électeurs du FN sont au mieux manip­ulés par « des semeurs de haine » (que l’on est donc morale­ment autorisé à « stig­ma­tis­er »), au pire des salauds. De la con­cur­rence sauvage à laque­lle sont soumis­es les petites PME provin­ciales depuis la fin des fron­tières à l’immigration incon­trôlée qui désta­bilise les modes de vie en pas­sant par les ban­des d’Albanais et autres balka­niques qui met­tent une par­tie du pays en coupe réglée au point de don­ner nais­sance à des mil­ices privées, on ne dira pas un mot si ce n’est pour se moquer des « fan­tasmes » d’une pop­u­la­tion ten­tée par le « repli sur soi », comme Le Petit Jour­nal s’en est fait une spé­cial­ité.

Un aveuglement touchant

Les straté­gies poli­tiques des médias pour endiguer le Front Nation­al ont toutes échoué ? Appliquons-les quand même. Telle est aujourd’hui la trag­ique impuis­sance des médias dom­i­nants qui à mesure que l’échéance élec­torale approche ressor­tent leurs lance-pier­res et leurs sar­ba­canes face aux panz­ers de Marine Le Pen qui sont eux portés par une sit­u­a­tion objec­tive, c’est-à-dire par une forme de fatal­ité tant que cet ordre demeur­era ce qu’il est. Le jour­nal­isme n’est sou­vent pas très loin de la com­mu­ni­ca­tion et peut-être ceci explique-t-il cette foi naïve dans les slo­gans et dans la ten­ta­tive de cul­pa­bil­i­sa­tion morale face à des gens réels vivant des sit­u­a­tions réelles et désireux de chang­er cette réal­ité dont ils sont les vic­times.

Face à l’ouvrier licen­cié d’une entre­prise de con­struc­tion, qui pour sur­vivre à la com­péti­tion est oblig­ée d’avoir recours à une main d’œuvre intéri­maire polon­aise, les médias affir­ment que le par­ti pour lequel il s’apprête à vot­er n’est pas répub­li­cain. Face au paysan à qui des gangs de Roumains volent essence, tracteurs, vach­es et chevaux, on bran­dit les années 1930. Face à la mère de famille dont le cours de piscine de sa fille est annulé à l’école publique parce que les élèves musul­manes refusent de mon­tr­er leur corps, les jour­nal­istes par­lent du dan­ger fas­ciste. L’aveuglement en est presque touchant.

Bêtise ou malhonnêteté ?

Les armes sont donc tou­jours les mêmes et chaque cam­pagne a désor­mais son lot de « traque­urs de déra­pages » ou de traque­urs de « can­di­dats fan­tômes ». LCI a ain­si décou­vert « une sep­tu­agé­naire aveu­gle du Puy-de-Dôme qui a eu la sur­prise de décou­vrir qu’elle était can­di­date aux élec­tions départe­men­tales sur une liste FN ». Bigre. Cer­tains médias locaux ou nationaux ont égale­ment beau­coup insisté sur les « déra­pages » de can­di­dats, la plu­part du temps des dessins postés sur leur compte twit­ter (« le niqab jetable », « le grand rem­place­ment », etc.) ou des for­mules provo­ca­tri­ces sur « l’islam, peste bubonique », « l’islamophobie est un droit. Com­bat­tre l’islam un devoir », etc. En tout une quin­zaine de « déra­pages », la plu­part des blagues de café du com­merce, qu’ont mis à jour les lim­iers du jour­nal­isme sur 7648 can­di­dats se présen­tant aux élec­tions. On prend très peu de risque en affir­mant que le même tra­vail sys­té­ma­tique exé­cuté dans n’importe quel autre par­ti aurait prob­a­ble­ment don­né un résul­tat à peu près sim­i­laire. Oui, il y a une France moins fine qu’à Saint-Ger­main-des-Prés qui fait des blagues de mau­vais goût « sur les Arabes et les pédés ». Bon­jour le scoop.

Le but de ces com­pi­la­tions de déra­pages est évidem­ment de mon­tr­er que « le Front Nation­al n’a pas changé », ce qui est un élé­ment impor­tant de la doxa anti-FN. Pour des jour­nal­istes générale­ment à l’avant-garde dans la dénon­ci­a­tion de « l’essentialisme », il est amu­sant de con­stater que tout et tout le monde peut échap­per à tous les déter­min­ismes, sauf le Front nation­al, enfer­mé à jamais dans une iden­tité mythique fos­sil­isée dans le racisme et l’antisémitisme. Et cela en dépit des études des poli­to­logues ou des soci­o­logues mon­trant que depuis l’accession à la tête du par­ti de la fille de Jean-Marie Le Pen, le par­ti a bel et bien effec­tué sa révo­lu­tion coper­ni­ci­enne sur le fond comme sur la forme. Répéter que le FN d’aujourd’hui est le même que le FN des années 1990 relève ain­si, au choix, de la bêtise ou de la mal­hon­nêteté.

Et revoici le cordon sanitaire…

C’est pour­tant la posi­tion de Jean Qua­tremer, bril­lant jour­nal­iste spé­cial­isé dans les ques­tions européennes pour qui le Front Nation­al est un par­ti fas­ciste de toute éter­nité. Invité le 6 mars dernier dans l’émission « 28 min­utes » sur Arte sur le thème « La vic­toire annon­cée du FN est-elle inéluctable ? », c’est en tout ce qu’il a affir­mé héroïque­ment. Selon lui, la mon­tée du Front Nation­al n’a rien à voir avec des reven­di­ca­tions légitimes d’électeurs défen­dant leurs intérêts (comme lui défend les siens) mais tout à voir avec la mal­adresse des autres par­tis et surtout la com­plic­ité des médias. Qua­tremer s’insurge ain­si de voir les dirigeants du Front Nation­al invités sur les plateaux télé et les jour­nal­istes « pos­er des tas de ques­tions à Marine Le Pen ». Pour que l’on com­prenne bien le fond de sa pen­sée, il donne « l’exemple de la Bel­gique où pen­dant 25 ans, il y a eu un cor­don san­i­taire autour du Vlaams Belang ».

En clair, ce que souhaite Qua­tremer, c’est que les jour­nal­istes ne par­lent plus du pre­mier par­ti de France, qu’ils passent sous silence toute infor­ma­tion à son sujet de manière à le plonger dans la nuit médi­a­tique. Curieuse con­cep­tion et du jour­nal­isme et de la démoc­ra­tie. « À Libéra­tion par exem­ple, nous n’allons jamais inter­view­er de respon­s­ables du Front Nation­al parce qu’on con­sid­ère que ce sont des menteurs », ajoute ce jour­nal­iste qui prend décidé­ment son méti­er bien à la légère. Il faut être du bon côté de la bar­rière pour pou­voir affirmer de telles énor­mités sur un plateau télé sans soulever chez ses con­frères cer­taines ques­tions déon­tologiques de base. Le dernier para­doxe de cette séquence, c’est qu’en agis­sant à vis­age décou­vert en mil­i­tants et non plus en pro­fes­sion­nels de l’information, les jour­nal­istes se coupent de plus en plus de leur pub­lic qui leur accorde de moins en moins de crédit. Tels des ham­sters dans leur cage, ils tour­nent dans leur petit monde imag­i­naire, rêvant de cor­don san­i­taire et de cen­sure tan­dis que plus per­son­ne ne les écoute et que le Front Nation­al gagne élec­tion sur élec­tion. Une vraie tragédie antique.

Voir nos portraits de Jean Quatremer et d’Élizabeth Quin

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