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Censure d’un chef d’État : Franceinfo ne voit pas le problème

28 janvier 2021

Temps de lecture : 5 minutes

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Censure d’un chef d’État : Franceinfo ne voit pas le problème

Censure d’un chef d’État : Franceinfo ne voit pas le problème

Franceinfo défend officiellement et régulièrement la liberté de la presse, faisant état de phénomènes de censure, rapportant le nombre de journalistes menacés dans le monde ou encore participant aux diverses journées de « la liberté de la presse ». Cette défense ne semble pas s’étendre à qui ne pense pas comme Franceinfo et les médias de grand-chemin. Illustration.

Le 13 jan­vi­er 2021, à l’aide d’une dépêche de l’AFP, Fran­ce­in­fo dif­fuse une analyse sous le titre : « YouTube, Face­book, Twit­ter… Retour en six actes sur la semaine où les réseaux soci­aux ont dit non à Don­ald Trump ».

L’accroche :

« La plate­forme YouTube a annon­cé sus­pendre la chaîne du prési­dent améri­cain mar­di. Face­book, Insta­gram, Twit­ter avaient été les pre­miers réseaux soci­aux à réagir après le coup de force des mil­i­tants pro-Trump au Capi­tole, le 6 janvier. » 

La présen­ta­tion pose d’emblée plusieurs prob­lèmes si l’on con­sid­ère que Fran­ce­in­fo est l’un des médias radio d’un pays s’affirmant comme étant une démoc­ra­tie libérale, défen­dant offi­cielle­ment la lib­erté de la presse et les prin­ci­pales lib­ertés indi­vidu­elles, celles qui font théorique­ment cette même démoc­ra­tie libérale, dont la lib­erté d’expression dans le cadre du respect de la loi :

La post vérité de FranceInfo

  • Fran­ce­in­fo ne sig­nale pas un point pour­tant nodal : les réseaux soci­aux qui ont « dit non à Don­ald Trump » n’ont pas dit non à un indi­vidu lamb­da mais à celui qui était tou­jours le prési­dent des États-Unis d’Amérique, l’une des pre­mières puis­sances mon­di­ales, parangon de la démoc­ra­tie libérale et con­sid­éré comme pays, juste­ment des lib­ertés individuelles.
  • Fran­ce­in­fo évoque une réac­tion « après le coup de force des mil­i­tants pro-Trump au capi­tole, le 6 jan­vi­er ». Ceci appelle deux remar­ques. Pre­mière­ment, réé­couter le dis­cours du prési­dent Trump, sup­posé avoir con­duit ses sou­tiens venus à Wash­ing­ton, à aller vers le capi­tole, indique que le prési­dent n’en appelle pas à la force. Tout au con­traire, il con­clut son dis­cours par ces mots : « Je vous invite à aller man­i­fester votre désac­cord paci­fique­ment et patri­o­tique­ment ». Une lib­erté fon­da­men­tale dans toute démoc­ra­tie, n’en déplaise sem­ble-t-il à Fran­ce­in­fo, celle d’exprimer une opin­ion. Deux­ième­ment, Fran­ce­in­fo ne s’étend pas sur l’information véri­ta­ble­ment sur­prenante : quelques cen­taines d’individus (et non une masse, les images mon­trant des groupes clairsemés marchant en direc­tion du capi­tole) se diri­gent vers le cœur du pou­voir poli­tique de l’une des pre­mières puis­sances mon­di­ales, dans la cap­i­tale, un jour con­sid­éré comme « ten­du » par les autorités et les médias du monde entier, et les forces de l’ordre seraient inca­pables d’empêcher l’intrusion dans le capi­tole ? Dif­fi­cile à croire.
  • Fran­ce­in­fo accrédite ain­si une ver­sion offi­cielle, ce que l’on appelle la « post-vérité », quand une « vérité offi­cial­isée » rem­place les faits : le prési­dent des États-Unis aurait ten­té un coup de force, autrement dit un coup d’État.
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Le reste en découle :

  • Que YouTube, Face­book, Insta­gram et Twit­ter sup­pri­ment les comptes du prési­dent des États-Unis n’étonne pas Fran­ce­in­fo, chaine de radio qui trou­ve cela nor­mal (qui ne dit mot con­sent) : aux yeux de ses jour­nal­istes, et donc de l’AFP, ces réseaux soci­aux con­tribueraient à la défense de la démoc­ra­tie. Par la cen­sure d’un chef d’État ? La ques­tion n’est évidem­ment pas posée.
  • Fran­ce­in­fo peut donc décider, sans s’apercevoir du côté extra­or­di­naire de cette démarche, de revenir « en six actes sur ces journées ou le 45e prési­dent des États-Unis a per­du ses canaux de com­mu­ni­ca­tion favoris ». Une jolie for­mule (« per­du ses canaux de com­mu­ni­ca­tion favoris ») pour dire qu’il a été cen­suré et que des entre­pris­es privées, n’ayant rien à voir avec la démoc­ra­tie insti­tu­tion­nelle, lui ont retiré ces lib­ertés indi­vidu­elles que sont la lib­erté d’opinion et d’expression.

Silence, on vous débranche

Sur ces bases, Fran­ce­in­fo déroule les six journées ou « actes » comme s’il s’agissait de faits normaux :

- Les comptes de Trump « sont sus­pendus de manière tem­po­raire le 6 jan­vi­er ». Fran­ce­in­fo est soulagée car les réseaux soci­aux avaient « sou­vent été cri­tiqués pour leur lax­isme ». Là, ils ont réa­gi à « l’invasion » du capi­tole. Le mot se passe de com­men­taires. Un véri­ta­ble dan­ger est évité pour la démoc­ra­tie car Don­ald Trump pos­sé­dait « 35,3 mil­lions d’abonnés sur Face­book et 24,6 mil­lions sur Insta­gram ». En même temps, le compte Twit­ter de Trump et ses 88 mil­lions d’abonnés est blo­qué puis sup­primé un peu plus tard, suite d’un long proces­sus de cen­sure.

Aucune remar­que quant au côté pro­fondé­ment anti-démoc­ra­tique de ces déci­sions autori­taires pris­es en dehors de toute légalité.

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- « Face­book et Insta­gram pro­lon­gent la sus­pen­sion pour une durée indéter­minée ». L’annonce est faite par le PDG de Face­book : c’est donc le PDG d’une entre­prise privée qui décide de ce que doit être la lib­erté d’expression aux États-Unis mais cela n’émeut pas un média comme Fran­ce­in­fo. Le même jour Snapchat et Twitch blo­quent aus­si le prési­dent des États-Unis.

Tou­jours aucun éton­nement de la part de Fran­ce­in­fo.

- Mais le dan­ger Trump revient ! Il « utilise le compte de la prési­dence améri­caine pour répon­dre à twitter. » 

Un fait évidem­ment par­ti­c­ulière­ment choquant : le prési­dent des États-Unis d’Amérique utilise les réseaux de com­mu­ni­ca­tion du prési­dent des États-Unis… Fran­ce­in­fo ne le com­prend pas ain­si. Pour la radio, c’est un coup d’État numérique : Trump « s’empare du compte offi­ciel de la prési­dence améri­caine ».

- Twit­ter sus­pend défini­tive­ment le compte per­son­nel de Trump et…. sup­prime des tweets du prési­dent des États-Unis sur le compte offi­ciel de la Mai­son Blanche.

Ain­si, c’est un réseau social qui décide de ce qui peut ou non être dit depuis le prin­ci­pal cen­tre du pou­voir des États-Unis.

  • Comme cela ne suf­fit pas, étant don­né que Trump béné­fi­cie de nom­breux sou­tiens dans la pop­u­la­tion améri­caine, la coali­tion des GAFA con­tre Trump s’élargit : « Apple, Android et Ama­zon expulsent le réseau Par­ler». Un réseau auquel il est reproché d’être « ultra-con­ser­va­teur », ce qui n’émeut pas non plus une Fran­ce­in­fo peu éton­née qu’un réseau social soit empêché d’exister sous pré­texte qu’il défend des opin­ions légales dans la plus grande démoc­ra­tie libérale du monde. Sans doute que si Fran­ce­in­fo était expul­sée des prin­ci­paux espaces numériques mon­di­aux pour cause de pro­gres­sisme, ses jour­nal­istes con­sid­ér­eraient-ils cela comme un crime de lèse-démoc­ra­tie. Le réseau Par­ler est de même retiré de Google. Les sou­tiens de Trump ain­si que ce dernier sont mon­di­ale­ment réduits au silence sans que cela sem­ble inquiéter la prin­ci­pale radio française d’information en con­tinu, en ter­mes de démocratie.
  • « YouTube sus­pend la chaîne de Don­ald Trump ». Pre­mière pré­ci­sion de Fran­ce­in­fo : « Elle est la dernière plate­forme à dégain­er l’arme ultime ». Deux­ième pré­ci­sion qui devrait pour le coup sem­bler un tan­ti­net éton­nante à n’importe quel média nor­male­ment con­sti­tué : YouTube a « mod­i­fié ses con­di­tions d’utilisation» pour empêch­er toute « remise en ques­tion de l’élection améri­caine ». Silence radio du côté de Fran­ce­in­fo : les règles du média YouTube changent au gré des per­son­nes à cen­sur­er, ici celui qui était tou­jours prési­dent des États-Unis, mais cela ne sem­ble pas néces­siter l’exercice d’un min­i­mum d’esprit cri­tique.  

Un arti­cle tout à fait révéla­teur de la manière dont Fran­ce­in­fo encadre les con­sciences. Le déroulé des faits décrits par les jour­nal­istes de la radio est une défense en actes de la poli­tique de cen­sure menée par les GAFA à l’encontre de celui qui était encore prési­dent des États-Unis, un blanc-seing offert à la pri­vati­sa­tion des lib­ertés indi­vidu­elles par les entre­pris­es mon­di­al­isées du numérique. Offi­cielle­ment média, théorique­ment attaché à la lib­erté d’expression et à la démoc­ra­tie, Fran­ce­in­fo prend ici le par­ti de la cen­sure préven­tive, suiv­ant l’exemple américain.

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