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Society, « quinzomadaire en liberté » ?

3 octobre 2017

Temps de lecture : 5 minutes
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Society, « quinzomadaire en liberté » ?

C’est le slogan du bimensuel de société, fondé en 2015 par So Press. Une entreprise d’édition qui possède aussi So Foot et So Film. Entre autres. Le magazine est dirigé par Franck Annesse, auparavant rédacteur en chef de So Foot, assisté de deux rédacteurs en chef en la personne de Marc Beaugé et Stéphane Régy. Beaugé étant par ailleurs un habitué de Canal+ mais aussi de l’émission Quotidien de TMC. Une cinquantaine de personnes émargent au comité de rédaction, sans compter photographes, illustrateurs et directeurs artistiques. Society, c’est une grosse mécanique, qui apparaît avec le recul de 2017 comme très macroniquement assimilée. Ou intégrée. Au choix. Une centaine de pages, un petit prix, moins de 4 euros. Society, magazine « en liberté » ?

Bienvenue chez les « hipsters » ?

C’est par ce terme alors jugé méprisant par le directeur de la pub­li­ca­tion que Libéra­tion par­lait de Soci­ety en juil­let 2015, après en avoir salué la nais­sance dès le mois de mars. Quoi qu’en dise son directeur de pub­li­ca­tion, Soci­ety ne peut se dépar­tir de son image de mag­a­zine « hipe ». Ce qu’il est — et a été dès le berceau. Dans la cor­beille de nais­sance, il y avait de l’argent. Beau­coup d’argent : le démar­rage s’est effec­tué, selon les dires de ses ani­ma­teurs, avec un peu plus d’un mil­lion d’euros. Lors de sa sor­tie, Soci­ety a été salué par Chal­lenges comme un mag­a­zine courageuse­ment « décalé », à l’instar de So Foot. Les objec­tifs affir­més étaient de don­ner un coup de vieux à L’Express, au Point ou à L’Obs. Ce qui en soi n’était pas si com­pliqué, et sans doute suff­i­sait-il de s’y coller. Il s’agissait aus­si de sem­bler décalé en affir­mant la néces­sité, mal­gré les apparences liées au web, d’une actu­al­ité racon­tée sur papi­er. Un mag­a­zine gauche­ment « réac », ou bien de bonne famille parisiano-bobo pour par­ler en lan­gage décodé ? Le mag­a­zine du courage social-lib­er­taire dépous­siéré enfin ! On se demande pourquoi Macron n’y a pas posé nu en pages cen­trales. Reste que Soci­ety est en marche sur les plates ban­des des Inrocks, visant les nou­veaux jeunes, vingte­naires et trente­naires. Il est vrai que le lec­torat des Inrocks approche de la retraite. Plus dans l’air du temps, le mag­a­zine des nou­veaux jeunes bobos affirme se ven­dre à 50 000 exem­plaires par mois.

Hipe et bobo, c’est Society !

S’adressant à un pub­lic plutôt jeune, plutôt de garçons (même si cela devient com­pliqué en époque d’apologie des gen­der stud­ies), plutôt cul­tivé, plutôt cool, plutôt star­tu­per et plutôt mul­ti­cul­turel dans l’âme, Soci­ety est incon­testable­ment hipe et bobo, ses Unes et sa maque­tte offrant même une sorte de car­i­ca­ture de ce posi­tion­nement. La preuve ? Soci­ety appelait dès sa nais­sance à écouter France Inter, lire les nou­veautés de chez Gal­li­mard et bais­er par Tin­der inter­posé. Fun, mode, Soci­ety. Si Bourmeau et Demor­and n’étaient pas si âgés, ils train­eraient assuré­ment par-là. Entre deux bis­es à Patrick Cohen, Léa Salamé ou Chris­tine Angot. Mais ces per­son­nal­ités sont toutes trop vieilles, le lec­torat de Soci­ety est plus ancré dans le Paris à la mode, celui des com­mu­ni­cants et noc­tur­nam­bules ayant porté un Macron au pouvoir.

Allez, on ose : on plonge dans les pages récentes de Society

Semaine du 14 au 27 sep­tem­bre 2017. Que trou­ve-t-on en Une ? Un peu de Merkel à l’approche des élec­tions en Alle­magne (Soci­ety a tou­jours mis de vieilles têtes en Une, par souci de décalage, à com­mencer par Fil­lon lors de son pre­mier numéro), un peu de titres accrocheurs his­toire de faire fris­son­ner dans le salon d’épilation pour hommes (« Francs-Maçons, fichtre ils sont même dans Soci­ety ! », « Gare au gourou — Mam­ma Ebe, la guéris­seuse qui fait scan­dale en Ital­ie » ou « Sang, Mafia et cagoules »). Que du bon goût, un peu comme les Unes actuelles de Libéra­tion. Le lecteur s’attend à des trem­ble­ments, il tourne les pages, reluque les pho­tos, s’arrête sur titres et inter­titres, et… reste coi. Soci­ety est déjà devenu un truc de vieux. À moins de l’avoir tou­jours été. Un peu comme Macron. Le reportage pho­to sur la franc-maçon­ner­ie fait peine à voir, et celui sur la guéris­seuse qui « ne guéris­sait pas » tout en pré­ten­dant « avoir ren­con­tré Jésus » sem­ble tout droit sor­ti d’un exem­plaire vin­tage des Inrocks, années 90 du siè­cle passé. Ou bien de sa nou­velle for­mule, c’est du pareil au même.

Un mot sur Bruno Roger-Petit quand même

Macron en a fait son homme de main com­mu­ni­ca­tion­nel, sans doute dans l’espoir d’éviter la mul­ti­pli­ca­tion de for­mules du type « Yes, la meuf est dead » au sujet de l’une ou l’autre per­son­nal­ité ayant façon­né la France. Soci­ety en fait un fro­mage — par­don, un reportage. La pho­to qui ouvre ces pages sem­ble tirée des archives d’un arrière-grand-père pré-68. C’est Bruno Roger-Petit, sur un fau­teuil en cuir élimé. Le jour­nal­iste de l’Élysée caresse son chat d’une main dis­traite, comme pour nous indi­quer com­bi­en devenir la voix de son maître n’est pas si déon­tologique­ment détestable. Les jaloux ont beau­coup glosé mais c’est lui qui y est, na ! Fal­lait y croire et voguer dans le bon sens au bon moment. Leçon de cour­tisaner­ie. Tout comme le reportage, lequel n’apprendra pas grand-chose à son lecteur, sinon que Soci­ety est sans doute l’un des rares médias à avoir pub­lié un arti­cle aus­si com­plaisant au sujet de la nom­i­na­tion de Bruno Roger-Petit comme porte-parole de la prési­dence de la République. Un arti­cle nar­cis­sique, ce qui ne sur­pren­dra pas un prési­dent qui s’y con­naît en la matière.

Et un autre mot sur Delphine Ernotte

Une vraie société il n’y a pas à dire, que ce Soci­ety. Des pages qui ressem­blent à un restau­rant du cen­tre de Paris, on y est bien. Entre soi. Bien sûr, on lance par­fois quelques piques. Ernotte prof­ite de la ren­trée médi­a­tique, par exem­ple, pour cass­er un peu de sucre sur Pujadas. Un événe­ment d’une telle ampleur, d’une telle provo­ca­tion, ce ne pou­vait être que dans Soci­ety. C’est donc aus­si à la Une de ce numéro de ren­trée. Pau­vre Pujadas, avec tout le mal qu’il s’est don­né pour aider Emmanuel Macron à être élu, être si peu récom­pen­sé par sa direc­tion… Et même, être ain­si étril­lé par madame Ernotte, dont les accoin­tances avec le nou­veau chef de l’État sont de notoriété publique — de longue date. Mais bon… on ne va pas mégot­er sur le fait que France Télévi­sions ait été dirigée, durant les élec­tions prési­den­tielles, par une fan du futur prési­dent, la France n’est quand même pas une république bananière. Sur les général­ités, un extrait suf­fi­ra : « Je pense qu’il y a deux télévi­sions comme il y a deux France. Une pour Paris, les urbains, les class­es plus favorisées, qui d’ailleurs ne la regar­dent plus telle­ment ; puis une autre pour une France périphérique et pour laque­lle elle a une util­ité sociale. Et ce lien social, c’est notre mis­sion. Tenez, je regar­dais Cyril Hanouna hier. Je me dis­ais : “Mal­gré tout, ce type est quand même doué, il a com­pris quelque chose” ». On aura saisi : un média pub­lic comme France Télévi­sions pour­rait bien ramen­er les bouseux dans le droit chemin. Quant à Pujadas, si son départ de France 2 s’est mal passé, c’est parce que c’est un homme. Madame Ernotte est de longue date préoc­cupée par le machisme indécrot­table des mâles blancs. On ne se refait pas. En tout cas, c’est cela qui est bien avec Soci­ety, on décou­vre la face cachée d’un jour­nal­iste tel que Pujadas. Et hon­nête­ment, nous n’aurions pas cru que ce jour­nal­iste était à ce point réac­tion­naire — si Soci­ety et Ernotte ne nous avait pas aver­tis du danger.

Une fois refer­mées les pages de ce bimen­su­el, que reste-t-il ? Pas grand-chose. Le vide qui sem­ble s’emparer peu à peu des « milieux » médi­a­tiques et cul­turels peut-être, ce même vide qui con­duit des Ernotte, BRP ou Emmanuel Macron dans des fau­teuils de direction ?

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