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Le petit Alan Kurdi, otage médiatique : de l’image choc à l’arrière-plan

20 avril 2020

Temps de lecture : 6 minutes
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Le petit Alan Kurdi, otage médiatique : de l’image choc à l’arrière-plan

Le 2 septembre 2015, en pleine crise des migrants, la publication d’une photo d’un enfant de 3 ans dénommé Alan Kurdi, échoué mort sur la plage turque de Bodrum, a changé le cours des événements. À l‘occasion du récent épilogue judiciaire de cette affaire intervenue le 13 mars 2020, le recul permet de passer du gros plan sensationnaliste à un arrière-plan plus complexe.

La pho­to boulever­sante en gros plan d’un enfant mort sur une plage a été reprise à l’époque dans de nom­breux médias. Elle a été un élé­ment majeur dans l’ouverture des fron­tières de plusieurs pays européens à l’immigration clan­des­tine. Une ouver­ture amor­cée par l’annonce un peu plus tôt de la chancelière Angela Merkel de son souhait d’accueillir jusqu’à 800 000 migrants en Alle­magne. Depuis cette date, si la route des Balka­ns vers l’Europe de l’ouest est plus dif­fi­cile à emprunter, ce sont néan­moins des mil­lions de migrants extra-européens qui se sont instal­lés en Europe. Le temps a per­mis d’en savoir plus sur les cir­con­stances de ce drame exces­sive­ment médi­atisé.

L’image choc du « petit Aylan »

C’est un pho­tographe turc, Nilufer Demir, qui a pris début sep­tem­bre 2015 la pho­to du jeune garçon échoué sur la plage, Alan (ou Aylan) Kur­di. Inter­rogé peu après à ce sujet par le site Vice, il ne cachait pas sa volon­té de « faire chang­er l’opinion de l’Europe con­cer­nant les réfugiés ».

L’objectif a été rem­pli au-delà de ses espérances. Dès le 3 sep­tem­bre, de très nom­breux médias ont repris cette image choquante. Celle-ci, présen­tée dans les médias de grand chemin sans autre grille de lec­ture que le « drame de la migra­tion » et l’égoïsme des Européens, ne pou­vait que provo­quer sidéra­tion par l’émotion, tristesse et colère. Cette exploita­tion d’une scène émou­vante a non seule­ment amené un change­ment d’une par­tie de l’opinion publique vis-à-vis de l’ouverture des fron­tières, elle a égale­ment amené plusieurs gou­verne­ments d’Europe de l’ouest à ouvrir leurs fron­tières à des cen­taines de mil­liers de clan­des­tins.

Après les réseaux soci­aux, ce sont les médias d’information qui se sont emparés de cette image choc. Comme le souligne un col­lec­tif de chercheurs bri­tan­niques dans une étude sur le traite­ment médi­a­tique de cette pho­to, par­mi les titres de la presse inter­na­tionale, le jour­nal anglais Dai­ly Mail a été le pre­mier à titr­er sur « le ter­ri­ble des­tin d’un petit garçon qui sym­bol­ise le dés­espoir de mil­liers de per­son­nes ». Il était vite suivi par d’autres médias : The inde­pen­dant, le Huff­in­g­ton Post, The Guardian, Al Jazeera, etc.

La France n’a pas été en reste. Alors que cer­tains médias ont flouté la pho­to, d’autres ont pris le par­ti de la jeter en pleine face aux yeux du pub­lic. Sur France Inter, Sorj Salan­don esti­mait qu’« une pho­to comme ça, ça ne se floute pas, ça se prend dans la gueule ». Des sondages ont mon­tré que la part des français favor­ables à l’accueil des réfugiés syriens avait aug­men­té de 10% après l’hyper médi­ati­sa­tion de la pho­to choc en 2015. Nous avions analysé à l’époque la posi­tion du Monde qui expli­quait sim­ple­ment que cette « pho­to per­me­t­trait peut-être la prise de con­science de l’Europe » (sic).

La mort d’un enfant n’emporte pas de réserves

Les réserves vis-à-vis des cir­con­stances de la noy­ade de l’enfant ont été sur le moment sin­gulière­ment rares, comme s’il ne fal­lait pas ternir ce grand moment de com­pas­sion et d’humanité. La sim­ple remar­que d’Arno Klars­feld s’étonnant que l’on puisse par­tir de Turquie sur une embar­ca­tion de for­tune, par mer agitée, provo­quait le 7 sep­tem­bre 2015 un con­cert de protes­ta­tions out­ragées large­ment médi­atisé.

Mais comme le pré­cise avec regret L’Obs 2 mois plus tard, les atten­tats du 13 novem­bre 2015 ont freiné en plein élan cet « élan de com­pas­sion ». Des freins dont on se demande l’efficacité au regard des flux migra­toires crois­sants que con­nait la France depuis plusieurs années…

Élargissement du cadre

Le pre­mier élar­gisse­ment du cadre de la pho­to vien­dra quelques jours après sa pub­li­ca­tion ini­tiale. Plusieurs médias don­nent alors des pré­ci­sions sur les cir­con­stances de la mort de l’enfant. Ils nous appren­nent qu’alors que des mem­bres de la famille de l’enfant essayaient de tra­vers­er la Méditer­ranée pour gag­n­er l’ile de Kos à bord d’un bateau pneu­ma­tique, celui-ci échouait, entrainant la mort du jeune garçon. Mais bien que les médias se soient con­cen­trés unique­ment sur la mort trag­ique du jeune Alan, on appre­nait que d’autres pas­sagers de l’embarcation étaient morts lors de la tra­ver­sée.

Assez rapi­de­ment, le réc­it sim­ple et émou­vant allait bien­tôt être entaché des pre­miers doutes sur sa lim­pid­ité. Le 12 sep­tem­bre 2015, The Dai­ly Tele­graph relayait des accu­sa­tions d’une proche des vic­times à l’encontre du père du petit Alan, selon lesquelles celui-ci serait un passeur. Le jour­nal anglais pub­li­ait à cette occa­sion le témoignage d’une femme dont des mem­bres sont morts dans le périple.

Peu après, le Guardian et le Wall street jour­nal remet­taient en cause la ver­sion d’un exode de la famille venant directe­ment d’Irak pour se ren­dre en Europe : la famille résidait depuis 3 ans en Turquie  pau­vre­ment mais en sécu­rité. Ce qui ame­nait le bloggeur Stéphane Montabert à com­menter :

«  La mort d’Ay­lan Kur­di est avant tout un acci­dent, un mélange d’im­pru­dence, d’im­pa­tience et de malchance trans­for­mant de très mau­vais choix en drame. L’his­toire de cette famille est triste et ter­ri­ble mais très éloignée de la légende qu’on en tisse, et le père lui-même en tire une con­clu­sion rad­i­cale­ment dif­férente lorsqu’il appelle à plus de sol­i­dar­ité de la part des pays arabes ».

Comme le relatait France Info, le père du jeune Alan n’avait pas voulu dépos­er de demande d’asile, notam­ment au Cana­da, son frère ayant vu sa demande rejetée dans ce pays. Il aurait par dépit engagé un exode clan­des­tin avec sa famille.

Nouvel élargissement du cadre en 2016, le père d’Alan accusé d’être un passeur

En mars 2016, un tri­bunal turc con­damnait deux passeurs syriens pour la ten­ta­tive de pas­sage clan­des­tin de plusieurs per­son­nes en Grèce, dont des mem­bres de la famille Kur­di, nous appre­nait CNN.
En décem­bre 2016 selon Newsweek, le père d’Alan Kur­di était inculpé pour traf­ic d’êtres humains. Le jour­nal améri­cain soulig­nait qu’il était accusé par deux organ­isa­teurs de la tra­ver­sée d’avoir plan­i­fié celle-ci. Les charges pesant con­tre le père d’Alan Kur­di ont plus tard été lev­ées, sans que la moti­va­tion de la déci­sion de relaxe de la jus­tice turque soit con­nue.

Épilogue : des passeurs condamnés à 125 années de prison le 13 mars 2020

Un autre événe­ment plus récent est venu établir d’autres respon­s­abil­ités au naufrage qui a fait bas­culer une par­tie de l’opinion publique européenne. Le 13 mars 2020, on appre­nait dans plusieurs médias le ver­dict de la jus­tice turque à l’encontre de 3 passeurs ayant co-organ­isé le pas­sage de mem­bres de la famille d’Alan Kur­di : 125 années de prison cha­cun. L’agence de presse turque Anadolu pré­ci­sait à cette occa­sion que 5 autres migrants avaient per­du la vie lors du naufrage du bateau. La cou­ver­ture médi­a­tique de ce juge­ment a été en France d’une très grande dis­cré­tion, comme si l’affaire n’intéressait plus per­son­ne.

Décryptage : absence de filtre et « éducation du public » au détriment de l’information

Un élé­ment majeur dans le traite­ment médi­a­tique de la mort du jeune Alan peut être souligné : l’absence de tout fil­tre entre l’émetteur de la pho­to, le pho­tographe turc, et le récep­teur qu’il souhaitait, l’opinion publique européenne.

On peut dire que son objec­tif, frap­per l’opinion publique européenne et infléchir sa posi­tion sur l’immigration de masse extra-européenne, a été atteint au-delà de ses espérances. Les élé­ments qui auraient pu entrain­er des réti­cences, comme le fait que la famille Kur­di était instal­lée depuis 3 ans en Turquie et la pos­si­ble par­tic­i­pa­tion active du père d’Alan Kur­di à la tra­ver­sée dans une mer houleuse, ont été totale­ment passés sous silence. Les déc­la­ra­tions du père du garçon peu après la tra­ver­sée trag­ique appelant les pays arabes, et non les pays européens, à aider les réfugiés syriens ont de façon remar­quable été égale­ment totale­ment nég­ligées.

Traitement différentiel des photos pour les victimes du Bataclan

Le tabou habituelle­ment partagé dans les médias inter­dis­ant tacite­ment de pub­li­er des pho­tos d’une per­son­ne morte a été brisé à cette occa­sion. Sans que cela sus­cite out­re mesure de protes­ta­tions dans ce qui peut être inter­prété comme une vaste opéra­tion de manip­u­la­tion de l’opinion publique. Depuis cette date, le tabou est de nou­veau respec­té. Les lecteurs des médias n’ont par exem­ple pas vu les corps enchevêtrés des vic­times des atten­tats islamistes com­mis à Nice, Paris, au Bat­a­clan, etc. Comme si la sen­si­bil­i­sa­tion de l’opinion publique par des images de morts ne pou­vait s’appliquer que pour favoris­er l’immigration de masse.

Pas un mot, ou presque comme le souligne récem­ment le site d’information Bre­it­bart, n’a été dit dans les médias de grand chemin sur le fait que ce sont non pas les fron­tières fer­mées mais bien les fron­tières poreuses qui créent un appel d’air con­sid­érable au busi­ness juteux de l’immigration clan­des­tine. L’image iconique du 2 sep­tem­bre 2015 ne saurait souf­frir aucune ombre.

La pho­to du jeune Alan a depuis cette péri­ode grande­ment con­tribué à un change­ment du par­a­digme de la réponse à apporter aux guer­res. Au lieu de pro­mou­voir l’assistance sur place ou l’accueil dans les pays lim­itro­phes à la cul­ture com­mune, les pays européens sont som­més par une large part des médias de grand chemin d’accueillir encore et tou­jours plus d’immigration extra-européenne, indépen­dam­ment de ses con­séquences. Les pres­sions que des médias et des asso­ci­a­tions immi­gra­tionnistes exer­cent visent non pas à per­me­t­tre à la pop­u­la­tion vic­time de con­flits de rester chez elle, mais à per­me­t­tre l’exode de peu­ples entiers, essen­tielle­ment en Europe grâce à l’ouverture des fron­tières. Comme s’il s’agissait d’une évi­dence morale incon­testable. Une sim­ple et trag­ique pho­to a pesé plus que de longs dis­cours. Les vic­times ? Au-delà du petit Aylan, les européens et le respect de l’honnêteté de l’information.

Dessin : Kich­ka

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