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La littérature pour mieux comprendre l’Europe centrale

11 décembre 2022

Temps de lecture : 6 minutes
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La littérature pour mieux comprendre l’Europe centrale

11 décembre 2022

Temps de lecture : 6 minutes

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Nous publions régulièrement des papiers rectifiant les faits sur la Hongrie, la Pologne et d’autres pays d’Europe centrale, peu ou mal connus en France. Nous avons remarqué un essai de Yann Caspar sur les littératures de ces pays, Chroniques littéraires d’Europe centrale (éditions du Cygne) qui est une bonne introduction à une meilleure connaissance de cette zone et avons posé quatre questions à son auteur.

Quand les médias de grand chemin par­lent de l’Eu­rope cen­trale, c’est sous une forme sou­vent car­i­cat­u­rale, pour fustiger la Hon­grie ou la Pologne, les autres pays étant ter­ra incog­ni­ta, pourquoi ce silence sur des pays pour­tant si proches géo­graphique­ment et culturellement ?

C’est par­ti­c­ulière­ment le cas dans les médias français. Les Français ont une con­nais­sance assez lim­itée de cette région, qui his­torique­ment est plutôt une zone sus­ci­tant l’intérêt des Alle­mands. Si l’on ajoute à cela le pen­chant idéologique français à l’universalisme et l’incapacité des Français à com­pren­dre d’autres formes de con­struc­tions col­lec­tives que celle de la nation française, l’Europe cen­trale n’est plus sim­ple­ment une région dif­fi­cile à appréhen­der mais car­ré­ment une énigme. Percer cette énigme, armé du seul logi­ciel français est impos­si­ble. De ce point de vue, les Alle­mands et les Anglo-Sax­ons ont un net avan­tage. Les pre­miers ont un rap­port à la com­mu­nauté poli­tique plus axé sur la langue et l’ethnie, ce qui les rend plus aptes à com­pren­dre les nations d’Europe cen­trale. Les sec­onds sont prag­ma­tiques et trait­ent un prob­lème en par­tant de la réal­ité du ter­rain. Tous les deux suc­combent moins à ce tra­vers con­sis­tant à pla­quer des con­cepts sur une région donnée.

À l’Ouest, on est soit anti-Orbán soit pro-Orbán, vent debout contre les « ultra-conservateurs polonais » ou séduit par « la Pologne fièrement catholique ». Dans tous les cas, on porte un jugement partant d’illusions idéologiques et faisant l’impasse sur des particularités historiques (…)

Néan­moins, il est vrai que ces dif­férences d’approche ont ten­dance à s’estomper. Aujourd’hui, l’heure est à la sim­pli­fi­ca­tion général­isée. C’est évidem­ment le cas lorsqu’il est ques­tion des cas hon­grois et polon­ais. Tout ne devient que vul­gaire idéolo­gie, les faits et le recul his­torique passent au sec­ond plan, quand ils ne sont pas totale­ment nég­ligés. Cela débouche sur des fan­tasmes en tout genre. Les uns accusent et vocif­èrent. Les autres admirent et idéalisent. À l’Ouest, on est soit anti-Orbán soit pro-Orbán, vent debout con­tre les « ultra-con­ser­va­teurs polon­ais » ou séduit par « la Pologne fière­ment catholique ». Dans tous les cas, on porte un juge­ment par­tant d’illusions idéologiques et faisant l’impasse sur des par­tic­u­lar­ités his­toriques : la spé­ci­ficité des con­struc­tions nationales cen­tre-européennes, le rap­port aux empires, la dépen­dance économique et poli­tique, la prise en étau géo­graphique, les traces lais­sées par le social­isme, etc. Le fait que cette région fasse l’objet de tant de mythes témoigne surtout d’une paresse et d’une fail­lite intel­lectuelles de l’Europe de l’Ouest. Il faudrait avant tout que les Européens de l’Ouest bal­aient devant leur porte pour être en mesure de com­pren­dre ce qui se passe ailleurs.

Quelle a été l’o­rig­ine de cet ouvrage et votre méth­ode de travail ? 

Pré­cisé­ment l’envie de jouer mod­este­ment un rôle de passeur de con­nais­sances à des­ti­na­tion des fran­coph­o­nes. Ce sont essen­tielle­ment les hasards de mon arbre généalogique qui me four­nissent des atouts pour ten­ter de tenir con­ven­able­ment ce rôle. J’ai la chance de maîtris­er trois langues (le français, l’allemand et le hon­grois) sans avoir eu à les appren­dre de manière fas­ti­dieuse. Cette facil­ité provoque en moi un sen­ti­ment de dette per­ma­nente. Une fois mes études ter­minées en France, il y a dix ans, je me suis instal­lé à Budapest, où je vis tou­jours. Mes activ­ités sont toutes liées à ce rôle de passeur et de pont entre l’Europe cen­trale et l’Europe de l’Ouest. Tra­duc­tion, inter­pré­tari­at, con­seil, exper­tise, jour­nal­isme, etc. Ce livre est d’ailleurs né dans la cadre de pro­jets journalistiques.

Je col­la­bore depuis plusieurs années au Viseg­rád Post, un média spé­cial­isé dans l’Europe cen­trale fondé et dirigé par Fer­enc Almássy, lui aus­si fran­co-hon­grois. En 2018, l’idée nous est venue de pro­pos­er à nos lecteurs des con­tenus sor­tant un peu des sen­tiers bat­tus. Fer­enc et moi com­men­cions alors un peu à être fatigués de ce ping-pong per­ma­nent et assez stérile entre « pro­gres­sistes » de l’Ouest et « con­ser­va­teurs » de l’Est. Nous y voyions hélas plus un jeu d’ombres que des réal­ités tan­gi­bles. Je me suis alors mis à écrire pour le Viseg­rád Post des chroniques heb­do­madaires sur des clas­siques de la lit­téra­ture cen­tre-européenne. Ces textes se pro­posent de pren­dre du recul sur l’actualité et adoptent des angles de com­préhen­sion orig­in­aux. Cer­tains ont été retra­vail­lés pour la pub­li­ca­tion de ce recueil paru aux Édi­tions du Cygne, une mai­son dirigée par Patrice Kanoz­sai, qui, en sa qual­ité de Belge d’origine hon­groise vivant à Paris depuis trente ans, a lui aus­si à cœur ce rôle de passeur entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe centrale.

Les auteurs et les œuvres chroniqués ont été choisis parce qu’ils permettent mieux que n’importe quel discours politique et idéologique de comprendre l’Europe centrale d’un point centre-européen. Ils sont le miroir de ce que les populations centre-européennes ont en elle.

Les auteurs et les œuvres chroniqués ont été choi­sis parce qu’ils per­me­t­tent mieux que n’importe quel dis­cours poli­tique et idéologique de com­pren­dre l’Europe cen­trale d’un point cen­tre-européen. Ils sont le miroir de ce que les pop­u­la­tions cen­tre-européennes ont en elle. En réal­ité, tout ce qui fait la spé­ci­ficité de cette région n’est pas si mys­térieux que cela si l’on prend la peine de s’imprégner d’une bonne dose de sa lit­téra­ture. Une expli­ca­tion et une analyse du texte de l’Hymne nation­al hon­grois per­met par exem­ple de se faire une bien meilleure idée de la Hon­grie que la lec­ture de tous les arti­cles pro- et anti-Orbán réunis.

Quels sont les grands noms et les grands thèmes qui tra­versent votre livre ?

D’abord, l’incontournable Sán­dor Márai, un des écrivains hon­grois les plus con­nus en France. Je m’intéresse à son rap­port à la révolte de 1956, notam­ment en épluchant son jour­nal qu’il a tenu monacale­ment pen­dant des décen­nies. On y décou­vre un vision­naire qui ne se fait aucune illu­sion sur l’autonomie de son pays. Dès 1945, il sent déjà un 56 en pré­pa­ra­tion et sait que ce sera un échec sanglant. De la même manière, le poète Endre Ady sen­tait déjà avant la Pre­mière Guerre mon­di­ale la tragédie du traité de Tri­anon se dessin­er. On touche là au cœur du rap­port des Hon­grois aux rela­tions inter­na­tionales : l’absence d’espoir et un prag­ma­tisme total. Tri­anon et 56 ont appris aux Hon­grois à s’abstenir de tout roman­tisme. On peut même aller plus loin : la défaite de 1526 face aux Ottomans et la par­ti­tion qui s’en suiv­ra mar­que une rup­ture irréversible dans le rap­port des Hon­grois aux grandes puis­sances. Toute la lit­téra­ture hon­groise est pleine de ces trau­ma­tismes et des enseigne­ments à en tir­er. Cela per­met de com­pren­dre le posi­tion­nement si décrié du gou­verne­ment hon­grois sur le con­flit actuel opposant l’Ukraine à la Russie. La Hon­grie sait qu’elle a tout à per­dre et rien à gag­n­er quand de plus grands qu’elle se met­tent à s’agiter.

On touche là au cœur du rapport des Hongrois aux relations internationales : l’absence d’espoir et un pragmatisme total. Trianon et 56 ont appris aux Hongrois à s’abstenir de tout romantisme.

Il n’échappe à per­son­ne que la Pologne est de ce point de vue dif­férente. Elle joue sa carte dans le con­flit actuel. Il existe chez les Polon­ais une dose de roman­tisme et d’ambition de grandeur que l’on ne retrou­ve pas en Hon­grie. Pour l’expliquer, je me penche sur la puis­sance d’un texte de 1828 du Polon­ais Adam Mick­iewicz, Con­rad Wal­len­rod. Un détour qui à mon sens éclaire le rap­port des Polon­ais aux grandes puis­sances. Si l’on con­fronte cela aux textes hon­grois chroniqués, on dis­pose de plus de clés de com­préhen­sion des actuels dif­férends entre Varso­vie et Budapest. Mais cette région cen­tre-européenne a surtout de nom­breux points com­muns. C’est une autre trame de ce recueil : la sin­gu­lar­ité his­torique de cette région d’Europe. Je con­clus le recueil par une chronique sur les Trois Europes de l’historien hon­grois Jenő Szűcs, que Fer­nand Braudel admi­rait. Un ouvrage essen­tiel pour saisir les par­tic­u­lar­ités his­toriques, juridiques et poli­tiques de cette région. L’ouvrage de Szűcs est dense et magis­tral : sur plusieurs siè­cles, il livre les élé­ments per­me­t­tant d’isoler cette région et d’y iden­ti­fi­er des lames de fond com­munes. L’œuvre de Szűcs est à lire et à relire, même si elle est d’un niveau d’érudition par­fois décourageant.

D’autres chroniques d’apparence plus légère sont à mon sens tout aus­si per­ti­nentes pour cern­er cette région : le tra­di­tion­al­iste Ham­vas et son rap­port au vin, qui en dit long sur le rap­port des Hon­grois à la dépres­sion et à la jouis­sance, deux romans ayant pour décor la Bosnie ottomane, qui per­me­t­tent de mieux peser les crispa­tions iden­ti­taires balka­niques, le par­cours du médecin hon­grois Sem­mel­weis con­té par Louis-Fer­di­nand Céline, le brave sol­dat Šve­jk pour se faire une idée du ridicule du pou­voir hab­s­bour­geois sur sa fin, etc. Il existe bel et bien dans cette région, à des degrés divers, une âme de sur­vivants. C’est le prin­ci­pal mes­sage que j’ai voulu faire passer.

Com­ment se le procurer ?

En fuyant les grandes plate­formes et en sou­tenant un petit édi­teur indépen­dant, les Édi­tions du Cygne (editionsducygne.com), ou en le com­man­dant chez votre libraire (13€).

Pro­pos recueil­lis par Claude Chollet

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