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La grande presse française face à la victoire du PiS en Pologne : le temps de la normalisation

18 octobre 2019

Temps de lecture : 4 minutes
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La grande presse française face à la victoire du PiS en Pologne : le temps de la normalisation

S’il est une conclusion qui transparait à la lecture des articles de la presse nationale française couvrant les élections polonaises du 13 octobre, c’est que les rédactions ont fini par intégrer le fait que le parti polonais Droit et Justice est au pouvoir grâce à des élections démocratiques et qu’il y reste par la volonté d’une majorité d’électeurs. Les tons alarmistes sont donc majoritairement laissés de côté et la couverture de la réalité polonaise laisse désormais un peu de place aux points de vue des conservateurs polonais. Une raison à cela, les correspondants des rédactions françaises qui informaient leurs lecteurs de manière très partiale après l’arrivée du PiS au pouvoir, en étant tous du même bord, ne semblent pour la plupart plus là. À croire que les critiques formulées dans les colonnes de l’Observatoire du Journalisme à ce sujet ont incité certains grands médias français à une remise en cause de leurs modes de travail. Envers de la médaille, on retrouve encore plus souvent les mêmes dépêches AFP en toile de fond des articles des différents journaux, mais il y a aussi quelques nouvelles plumes moins ouvertement hostiles aux conservateurs polonais.

Conservateurs et ultra-conservateurs

C’est ain­si que les « ultra-con­ser­va­teurs », « ultra-catholiques » et « nation­al­istes » des années 2015–17 sont devenus de sim­ples « con­ser­va­teurs nation­al­istes » à l’AFP, dont le pen­chant libéral lib­er­taire n’est plus à prou­ver. Ce qual­i­fi­catif s’étend donc aux médias clients de l’agence de presse, tels La Croix, Le Figaro, Libéra­tion, aux côtés de celui de « pop­ulistes ». En l’occurrence le bureau de Varso­vie de l’AFP fait mine de ne pas voir la dif­férence entre les nation­al­istes, qui ont obtenu 6,8 % env­i­ron des voix dans le cadre de leur alliance avec des libéraux-con­ser­va­teurs et des lib­er­tariens, et les soci­aux-con­ser­va­teurs du PiS, qui se recon­nais­sent dans la tra­di­tion chré­ti­enne-démoc­rate et dans une vision plutôt gaulliste de l’Union européenne, et qui ont, eux, obtenu 43,6 % des voix. Mais pour Le Monde, les gens du par­ti de Jarosław Kaczyńs­ki restent des « ultra-con­ser­va­teurs ». Le Monde, con­traire­ment au Figaro, à Libéra­tion et à La Croix, fait tou­jours appel aux ser­vices du même cor­re­spon­dant, Jakub Iwa­niuk, ceci expli­quant cela.

Une victoire historique « sans triompher »

C’est ain­si qu’on nous explique au Monde, en titre, que « En Pologne, les ultra­con­ser­va­teurs rem­por­tent les lég­isla­tives sans tri­om­pher », avant de dire exacte­ment le con­traire plus loin, pour ceux qui prendraient la peine de lire l’article en entier : « les ultra­con­ser­va­teurs rem­por­tent mal­gré tout une vic­toire his­torique avec 43,6 % des suf­frages – selon les résul­tats défini­tifs com­mu­niqués lun­di 14 octo­bre par la Com­mis­sion élec­torale nationale –, ce qui devrait lui assur­er 235 sièges sur 460 à la Diète, la cham­bre basse du Par­lement. Le PiS réalise ain­si le plus gros score jamais atteint par un par­ti depuis la chute du com­mu­nisme en 1989, dans un con­texte de par­tic­i­pa­tion record de 61,74 % iné­galée depuis cette date. »

Quand Libéra­tion réalise ses pro­pres reportages, le PiS rede­vient aus­si ultra­con­ser­va­teur. Nor­mal : ce mou­ve­ment est con­tre la pos­si­bil­ité d’avorter sur sim­ple demande, con­tre la redéf­i­ni­tion du mariage pour l’ouvrir aux per­son­nes de même sexe, con­tre la PMA pour toutes et la GPA pour tous, con­tre la pos­si­bil­ité d’auto-définir son « genre » indépen­dam­ment de son sexe biologique, et con­tre l’euthanasie des malades et des vieux, ce qui, aux yeux des jour­nal­istes du quo­ti­di­en de Patrick Drahi est for­cé­ment « ultra ». Mal­gré tout, l’absence ces derniers temps de la sig­na­ture très engagée de Maja Zoltows­ka, qui avait ali­men­té les colonnes de Libéra­tion pen­dant de nom­breuses années, sem­ble favoris­er une cer­taine mod­éra­tion du ton.

La Croix libérale libertaire

Si La Croix évoque comme l’AFP des « con­ser­va­teurs nation­al­istes », le jour­nal « chré­tien » (qual­i­fi­catif con­testé par cer­tains, d’où les guillemets) titrait, dans l’après-midi du 13 octo­bre, « En Pologne, de nou­velles inquié­tudes pour la démoc­ra­tie » car « les derniers sondages don­naient l’avantage à la majorité sor­tante du par­ti Droit et jus­tice (PiS), dimanche 13 octo­bre, à l’occasion des élec­tions lég­isla­tives ». On com­prend que, pour le jour­nal « chré­tien » La Croix, il y a démoc­ra­tie dans un pays européen quand les libéraux et la gauche par­ti­sans de l’avortement et du «mariage gay» rem­por­tent les élec­tions.

En fait, c’est au Figaro que l’on remar­que l’évolution la plus notable. Un peu par effet de bal­anci­er. Jusqu’en 2017, c’était en effet ce jour­nal sup­posé de droite qui avait la cor­re­spon­dante la plus engagée à gauche dans ses descrip­tions de la réal­ité polon­aise, et aus­si la plus claire­ment mal­hon­nête d’un point de vue jour­nal­is­tique. Maya Szy­manows­ka, car c’est d’elle qu’il s’agit, ne sem­ble plus écrire pour Le Figaro depuis un cer­tain temps. L’envoyée spé­ciale du jour­nal, Lau­re Man­dev­ille, dans un arti­cle inti­t­ulé « Les con­ser­va­teurs gar­dent la main en Pologne », n’hésite pas quant à elle à met­tre en avant les raisons pos­i­tives qui ont per­mis au PiS de gag­n­er : « Par­mi les raisons qui expliquent le suc­cès élec­toral du PiS, il y a bien sûr l’insolente bonne san­té de l’économie polon­aise, dont la crois­sance est à 4%. (…) Mais c’est surtout le choix d’en faire prof­iter les class­es les plus frag­iles, en met­tant en place une allo­ca­tion sociale de 500 zlo­tys par enfant accordée aux familles, qui a fait le suc­cès du PiS. «Le PiS défend l’idée d’un État fort et pro­tecteur et cela répond à un besoin pro­fond après la vio­lence de la tran­si­tion à l’économie de marché», note l’ancien pre­mier min­istre de la gauche post-com­mu­niste Leszek Miller. D’autant que cette poli­tique sociale généreuse s’est dou­blée aus­si d’un dis­cours poli­tique «sur la dig­nité». «Kaczyński a dit: les élites se sont moquées de vous et de votre patri­o­tisme. Mais la Pologne est grande ; ne soyez pas hon­teux de ce que vous êtes», décrypte encore Miller, per­suadé que ce dis­cours a touché la fibre patri­o­tique de la nation. Ces élé­ments se sont révélés attrayants pour une Pologne pop­u­laire peu embal­lée par le mod­èle ouest-européen dans sa ver­sion actuelle, avec son mélange de mul­ti­cul­tur­al­isme et de réformes socié­tales post-mod­ernes visant à «décon­stru­ire la société tra­di­tion­nelle». »

Un saucisson électoral qui achète les électeurs

Une descrip­tion qui ne s’arrête donc pas à l’idée avancée par Libéra­tion dans un arti­cle inti­t­ulé « En Pologne, le social paie pour le PiS », selon laque­lle le PiS aurait acheté les électeurs par ses mesures sociales. Même approche au Monde, dans l’article pub­lié la veille des élec­tions polon­ais­es sous le titre « La stratégie payante du saucis­son élec­toral’ des ultra­con­ser­va­teurs polon­ais », avec en cha­peau : « Favori des élec­tions lég­isla­tives, dimanche, le PiS mul­ti­plie les promess­es sociales pour écras­er ses con­cur­rents libéraux-démoc­rates, et s’inféoder des pans entiers de la pop­u­la­tion. » Les deux jour­naux ne dis­ent pas que les libéraux avaient eux aus­si mul­ti­plié les promess­es sociales, dans l’espoir de priv­er le PiS de sa majorité absolue annon­cée, et que leurs promess­es auraient même coûté net­te­ment plus cher au bud­get polon­ais que celles du PiS selon les cal­culs du jour­nal Rzecz­pospoli­ta, que l’on ne saurait soupçon­ner d’être favor­able au PiS. Le gou­verne­ment de Don­ald Tusk a placé un proche du par­ti libéral Plate­forme civique (PO) à sa tête en 2011. Mais on le voit à l’approche des deux jour­naux français, la gauche libérale lib­er­taire française favorise le socié­tal au détri­ment du social.

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