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Sebastian Kurz contre Soros : décryptage d’une fausse rumeur

26 décembre 2017

Temps de lecture : 8 minutes

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Sebastian Kurz contre Soros : décryptage d’une fausse rumeur

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Sebastian Kurz contre Soros : décryptage d’une fausse rumeur

26 décembre 2017

[Red­if­fu­sion – arti­cle pub­lié ini­tiale­ment le 09/11/2017]

Depuis les dernières élections législatives en Autriche qui ont vu la victoire du parti chrétien-démocrate (ÖVP) et de son jeune leader Sebastian Kurz, de nombreux sites ont repris en boucle l’information suivante : « Sebastian Kurz a informé le milliardaire mondialiste George Soros que sa fondation Open Society avait 28 jours pour cesser son activité en Autriche. » Annonce ainsi commentée par le site d’information catholique Médias-Presse-Info (proche de Civitas) : « Après la Hongrie, l’Autriche prend le chemin du grand nettoyage. »

Propagation de la fausse rumeur

Une infor­ma­tion reprise de manière con­ver­gente par le site laïc Résis­tance Répub­li­caine, qui utilise quant à lui le con­di­tion­nel tout en citant des déc­la­ra­tions sup­posées du prochain chance­li­er autrichien. L’annonce de cette con­fronta­tion sera ensuite reprise en cas­cade sur de nom­breux sites fran­coph­o­nes et étrangers : depuis le fan­tasque MetaTv (arti­cle sup­primé depuis, encore acces­si­ble via le cache de Google) jusqu’au très sérieux quo­ti­di­en ital­ien Il Gior­nale ain­si que par une foule de sites anglo­phones. Des vidéos étant réal­isées par cer­tains, dont quelques-unes ont déjà recueil­li un nom­bre sig­ni­fi­catif de vues.

Cette infor­ma­tion sur Kurz et Soros est en fait com­plète­ment fausse. En remon­tant vers l’origine de ces allé­ga­tions, on tombe sur un arti­cle unique qui cite de pré­ten­dues déc­la­ra­tions de Sebas­t­ian Kurz ; déc­la­ra­tions dont on ne trou­ve aucune source dans l’article en ques­tion ni nul part ailleurs sur le web. Par­mi les déc­la­ra­tions relatées on peut citer :

« La sit­u­a­tion est dev­enue cri­tique (…) Soros jette tous ses moyens dans sa poussée pour un con­trôle glob­al. La dés­in­for­ma­tion et la manip­u­la­tion des médias ont déjà aug­men­té de façon expo­nen­tielle du jour au lende­main. Nous n’avons pas de place pour la com­plai­sance. » (resistancerepublicaine.eu)

Ou encore :

« Le spec­tre de George Soros est le plus grand défi auquel l’hu­man­ité sera con­fron­tée en 2017. Il est comme un grand cala­mar vam­pire enroulé autour du vis­age de l’hu­man­ité, enfonçant sans relâche son enton­noir dans tout ce qui sent l’ar­gent ; util­isant cet argent pour cor­rompre les politi­ciens, les jour­nal­istes et le secteur pub­lic, et ten­ter de créer le monde à son image » (money.it)

La seule lec­ture de ces déc­la­ra­tions révèle immé­di­ate­ment le côté irréal­iste et grotesque de celles-ci, surtout pronon­cées par un min­istre des affaires étrangères prochaine­ment chance­li­er d’Autriche ! L’article pour­suiv­ant dans la même veine :

« Kurz, est un “truther” auto­proclamé qui se dit avoir été éveil­lé (NDA : en anglais” red-pilled” en référence au film Matrix) par le film” Loose Change” sur les atten­tats du 11 sep­tem­bre. Kurz affirme avoir pleine­ment com­pris l’agenda de Soros et déclare : “en aucune façon mon pays ne sera sa cinquième vic­time”. (money.it)

L’auteur de l’article — qui s’est vis­i­ble­ment bien amusé – prê­tant enfin au futur chance­li­er une dernière cita­tion bravache :

« Le peu­ple autrichien a rejeté le Nou­v­el Ordre Mon­di­al, et c’est mon devoir et mon priv­ilège de main­tenir sa volon­té. » (money.it)

Nous sommes ici con­fron­tés à l’exemple type d’une fausse infor­ma­tion relayée en cas­cade et non véri­fiée aux mul­ti­ples étapes de sa diffusion.

Kurz lié à Soros ?

Le plus éton­nant dans cette his­toire étant que Sebas­t­ian Kurz fait par­tie, ou bien a fait par­tie, de l’ECFR, un think tank influ­ent lié à George Soros et à l’Open Soci­ety Foundations.

Citons ici un dossier pub­lié sur le site geopolitica.ru inti­t­ulé : « quels liens unis­sent Sebas­t­ian Kurz et les réseaux Soros ? » Un arti­cle qui met en lumière le rôle des réseaux Soros au sein de l’ECFR :

« Le futur plus jeune chef d’État du monde appar­tient en fait à l’ECFR : Euro­pean Coun­cil on For­eign Rela­tions. Un think-tank européiste de haut niveau, fondé sous l’impulsion de George Soros lui-même et financé en grande par­tie par l’Open Soci­ety Foun­da­tion. Une infor­ma­tion con­fir­mée par la sim­ple lec­ture du por­tail inter­net de l’ECFR où l’on retrou­ve son nom par­mi la liste des mem­bres autrichiens :
 http://www.ecfr.eu/council#austria — Sebas­t­ian Kurz — Fed­er­al Min­is­ter for Europe, Inte­gra­tion and For­eign Affairs ».

Un arti­cle de Jean Qua­tremer paru sur son blogue en octo­bre 2007, inti­t­ulé « Soros milite pour une poli­tique étrangère européenne » expli­quait ain­si les orig­ines de l’ECFR :

« Le richissime financier améri­cain d’origine hon­groise, George Soros, estime néces­saire que l’Union européenne devi­enne un acteur de poids sur la scène mon­di­ale (…) Il par­raine donc le lance­ment, aujourd’hui, d’un “think tank” paneu­ropéen qui est aus­si un lob­by dont le but est de con­tribuer à créer une poli­tique étrangère véri­ta­ble­ment com­mune : le” Euro­pean Coun­cil on For­eign Rela­tions” (ECFR) »

Tou­jours sur geopolitica.ru :

« Par­mi les mem­bres de l’EFCR on retrou­ve aus­si Wolf­gang Schüs­sel, ancien chance­li­er fédéral d’Autriche, qui lui aus­si avait réal­isé en 1999 une entente gou­verne­men­tale entre libéraux con­ser­va­teurs et pop­ulistes. Pop­ulistes dirigés à l’époque par le célèbre Jörg Haider. Une alliance qui avait fait grand bruit et avait entraîné une cam­pagne médi­a­tique mas­sive con­tre l’Autriche. »

Le dossier de geopolitica.ru expli­quant par ailleurs avec nuance :

« Mais il ne s’agit pas de tomber dans l’excès inverse et d’imaginer Sebas­t­ian Kurz comme un sim­ple pion de George Soros, ceci dans une vision com­plo­tiste de la poli­tique. En tant que min­istre d’un gou­verne­ment européen, il est assez logique que Sebas­t­ian Kurz par­ticipe de think-tanks d’importance comme l’ECFR. Pour autant, il est aus­si cru­cial de rap­pel­er le rôle cen­tral que jouent les réseaux Soros au sein de l’ECFR et plus encore le rôle que joue ce think-tank dans la poli­tique européenne actuelle, notam­ment en matière d’immigration mas­sive et imposée. »

Il est en fait assez trou­blant de con­stater que la nou­velle présen­tant Sebas­t­ian Kurz comme un opposant vir­u­lent de George Soros ne cor­re­spond pas du tout à la nature des liens qui unis­sent le futur chance­li­er à l’un des think tanks européistes les plus puis­sants de l’Union Européenne et par ailleurs proche de l’Open Soci­ety de Soros, ceci n’impliquant pas – excès inverse – que Kurz soit un obligé de Soros aux moyens qua­si illim­ités.

Afin de com­pren­dre le proces­sus d’intoxication qui a eu lieu autour de cette nou­velle, il est intéres­sant de se pencher plus avant sur la source de ces rumeurs.

En remon­tant le fil de dif­fu­sion de cette véri­ta­ble « fake news », on arrive à une source unique. Il s’agit d’un arti­cle écrit par un cer­tain Dmit­ry Bax­ter pub­lié sur le site yournewswire.com. Dmit­ry Bax­ter est l’un des prin­ci­paux rédac­teurs de yournewswire.com. Avec une page Face­book suiv­ie par plus de 80 000 per­son­nes, il s’agirait en fait d’un faux compte util­isé comme avatar par Sean Adl-Tabatabai, le pro­prié­taire et rédac­teur en chef de yournewswire.com.

yournewswire.com : l’artillerie lourde des « fake news »

yournewswire.com est un site spé­cial­isé dans les effets d’annonce et les titres com­plo­tistes racoleurs. Avec des accroches telles que : « George Soros orchestre un plan dévas­ta­teur pour tuer 100 000 Haï­tiens » ou encore « Trump mobilise les troupes améri­caines pour con­tr­er une attaque chi­noise de style “Pearl Har­bor” sur la Cal­i­fornie », yournewswire.com nav­igue en fait entre le site « clik­bait », la provo­ca­tion ou le sec­ond degré et la dis­si­dence médi­a­tique. Un mélange des gen­res qui le rend dif­fi­cile à class­er tant le vrai se mêle au faux dans la pro­duc­tion de masse d’informations « alter­na­tives » que cherchent à dif­fuser yournewswire.com, dont le titre sig­ni­fie : « votre fil de nouvelles ».

Il est à l’origine de nom­breuses nou­velles non sour­cées, telle celle affir­mant que la Reine d’Angleterre aurait men­acé d’ab­di­quer si le Roy­aume-Uni votait con­tre le Brex­it. Le bobard ayant été partagé plus de 23 000 fois sur Face­book.

yournewswire.com est sou­vent présen­té par les médias main­stream anglo­phones comme un site proche de l’Alt-Right améri­caine. Il est aus­si régulière­ment pointé du doigt comme un pos­si­ble out­il de la guerre proxy util­isé par la Russie dans le cadre de la nou­velle guerre froide médi­a­tique en cours. C’est la ver­sion qu’en don­nent des médias libéraux (au sens améri­cain) tels que motherjones.com, un site pour le coup réelle­ment lié à George Soros.

Dans un arti­cle con­sacré à yournewswire, le Times dévelop­pait à son tour cette idée plus en détails :

« Joel Hard­ing, un ancien offici­er de ren­seigne­ment améri­cain et expert en pro­pa­gande au Krem­lin, a déclaré que YourNewsWire.com est “util­isé par les Russ­es comme un site proxy pour répan­dre la dés­in­for­ma­tion, que son pro­prié­taire soit au courant ou non”. YourNewsWire.com est l’un des plus grands, a déclaré Hard­ing. “Il est pro­lifique. Il est vrai­ment très bon, en ce sens qu’il pro­duit beau­coup d’his­toires à gros vol­ume qui sont en fait repris­es par beau­coup d’autres, citées et référencées”. »

Selon cette logique, yournewswire.com a aus­si été mis sur liste noire par un cer­tain nom­bre d’or­gan­ismes de con­trôle des médias, comme par exem­ple le ser­vice diplo­ma­tique de l’U­nion européenne : l’EEAS — Euro­pean Exter­nal Action Ser­vice – organ­isme chargé des affaires extérieures et des rela­tions publiques de l’union européenne. L’EEAS con­sid­érant que yournewswire pub­lie des : « fauss­es nou­velles médi­a­tiques sou­tenant la poli­tique de la Russie ».

Début 2017, Google ban­nis­sait yournewswire.com de sa plate­forme pub­lic­i­taire. Le site rejoignant plus de 200 autres édi­teurs inter­dits de recevoir des revenus pub­lic­i­taires par Google.

Ce qui est cer­tain, c’est que cette « théorie du com­plot russe » émane de médias et d’instances dirigeantes d’Occident préoc­cupées par l’érosion médi­a­tique que con­nait la dom­i­nance cog­ni­tive améri­caine avec l’émergence d’acteurs géopoli­tiques non-alignés sachant utilis­er l’arme de l’infoguerre à leur tour. Sean Adl-Tabatabai, le fon­da­teur et pro­prié­taire de yournewswire.com, infir­mant de son côté com­plète­ment cette ver­sion et déclarant son site com­plète­ment indépen­dant de la Russie.

Sean Adl-Tabatabai, un curieux « conservateur »

Issu de milieux mod­estes, Sean Adl-Tabatabai a d’abord tra­vail­lé comme pro­duc­teur de télévi­sion pour la BBC et MTV avant de pren­dre la direc­tion du site de David Icke, un ancien présen­ta­teur sportif de la BBC célèbre pour avoir dif­fusé mas­sive­ment la théorie du com­plot rep­tilien. David Icke est à l’origine de l’idée déli­rante que le monde serait en fait secrète­ment dirigé par des rep­tiles extrater­restres déguisés en humains. David Icke ne faisant que repren­dre cer­tains arché­types de la cul­ture pop­u­laire améri­caine con­tem­po­raine, telles qu’on a pu les voir dans la célèbre série télévisée « V » ou dans le film vision­naire « Inva­sion Los-Ange­les » de John Car­pen­ter. John Car­pen­ter qui util­i­sait alors le com­plot extra-ter­restre comme une métaphore de l’élite mon­di­al­iste et non de manière lit­térale. Arriv­iste et malin, David Icke repren­dra à son compte de nom­breux autres topos de la sci­ence-fic­tion comme Matrix mais aus­si des con­cep­tions de type new age ou issues de l’occultisme de bas-étage, pro­duisant ain­si toute une lit­téra­ture anx­iogène pour les esprits en perte de repères face à l’avènement de la société liq­uide globalisée.

Le fon­da­teur de yournewswire.com sem­ble donc directe­ment issu de cette com­plosphère-spec­ta­cle. Mais pas seule­ment, Sean Adl-Tabatabai s’est d’abord fait con­naître comme l’un des pre­miers homo­sex­uels à se mari­er au Roy­aume-Uni, posant com­plaisam­ment avec son com­pagnon. La pro­pre mère de Sean Adl-Tabatabai, « experte en médecine holis­tique », par­ticipe aus­si de l’aventure, étant l’une des prin­ci­pales rédac­tri­ces avec des mil­liers d’ar­ti­cles à son nom.

Un pro­fil qui ne cor­re­spond pas vrai­ment à celui de l’activiste de l’Alt-Right tel que l’on se le représente habituelle­ment ni même de celui de l’animateur vedette d’un nou­veau kon­serv­in­tern anti-globaliste.

Tout indique dans l’origine et l’historique de Sean Adl-Tabatabai un pos­si­ble mon­tage médi­a­tique visant à intox­i­quer inter­net, mais dans quel but ? S’agit-il réelle­ment d’un out­il util­isé par la Russie ? Quel intérêt peut bien avoir la Russie à dif­fuser ain­si un tel brouil­lage médi­a­tique alors qu’elle démolit plus sure­ment la dom­i­na­tion cog­ni­tive améri­caine par des out­ils plus con­ven­tion­nels tels que Rus­sia Today ou Sput­nik et surtout par la foule de sites et de blogs pro-russ­es tels le Sak­er : out­ils d’un soft-pow­er pro­liférant et asymétrique bien plus effi­cace dans la guerre mon­di­ale de l’information contemporaine.

On pour­rait dès lors imag­in­er le scé­nario inverse : yournewswire.com pour­rait être issue d’officines chargées de dif­fuser un dis­cours absurde et de mêler le vrai au faux afin de dis­créditer la réin­for­ma­tion sérieuse et sour­cée. À l’image de l’ancien patron de Sean Adl-Tabatabai : David Icke. Icke qui dis­crédit­era pen­dant des années l’anti-globalisme con­séquent de chercheurs recon­nus par ses con­cep­tions déli­rantes sur un com­plot d’hommes rep­tiles extra-ter­restres. Les médias dom­i­nants pou­vant alors recourir facile­ment à l’amalgame entre un dis­cours qua­si psy­chi­a­trique avec un véri­ta­ble tra­vail d’enquête sur des thé­ma­tiques controversées.

Ou bien Sean Adl-Tabatabai et ses proches sont-ils sim­ple­ment de malins arriv­istes qui ont com­pris cer­taines ten­dances du moment et qui savent les exploiter pour de pures raisons finan­cières en sur­fant sur la con­fu­sion général­isée des esprits ?

Tou­jours est-il que le plus prob­lé­ma­tique reste la reprise trop rapi­de de cette « fake news » sans aucun con­trôle de la part des médias qui ont relayé cette rumeur. À l’heure du bom­barde­ment inin­ter­rompu d’informations quo­ti­di­ennes et de brèves via les réseaux soci­aux, on ne saurait trop met­tre en garde les acteurs pro­fes­sion­nels ou bénév­oles des médias – les offi­ciels comme ceux de la réin­fos­phère — de tou­jours garder présent à l’esprit le critère pre­mier de toute recherche d’information : la véri­fi­ca­tion des sources. Dans tous les domaines : his­torique, médi­a­tique, médi­cal ou autre, plus que jamais, le critère axi­al de la recherche d’information reste la véri­fi­ca­tion et la mul­ti­plic­ité des sources. Dans le tour­bil­lon con­tem­po­rain d’informations, ce critère est le seul gage d’une information/réinformation sérieuse et professionnelle.

Entre les médias de masse sub­ven­tion­nés et la com­plosphère déli­rante, il existe une troisième voie : celle de l’enquête sérieuse et sour­cée. C’est celle de l’Observatoire du Journalisme.

« In medio stat vir­tus » dis­aient les anciens romains…

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