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Dossier : Européennes, après le “séisme”

19 juin 2014

Temps de lecture : 7 minutes
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Dossier : Européennes, après le “séisme”

Analyse de la mutation du discours médiatique au lendemain des élections européennes

Les élections européennes ayant fait du Front National le premier parti de France, en nombre de voix, le choc qui s’en est suivi a autant dévasté les directions des grands partis que les rédactions des gros médias. Pour la première fois, une véritable autocritique a commencé à voir le jour et ce, à presque tous les degrés du spectre politique et médiatique.

En effet, il est dif­fi­cile de ne pas inter­préter le score his­torique du par­ti de Marine Le Pen comme un rejet vis­céral des par­tis de gou­verne­ments comme des médias par une part dan­gereuse­ment crois­sante et sig­ni­fica­tive de la pop­u­la­tion. L’alerte, à ce stade, a été enten­due, et on a assisté à une réac­tion de la classe médi­ati­co-poli­tique jusque là totale­ment inédite. Si on com­pare cette réac­tion à celle qui avait suivi l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au sec­ond tour des élec­tions prési­den­tielles de 2002, force est de con­stater que le cli­mat a sin­gulière­ment changé. Alors, Libéra­tion fai­sait sa cou­ver­ture sur le vis­age du can­di­dat FN bar­ré d’un NON, et cette sim­ple objur­ga­tion suff­i­sait à la faire brandir par­mi les 1 500 000 per­son­nes mobil­isées le 1er mai suiv­ant le pre­mier tour. « Douze ans plus tard, le séisme ne sem­ble plus provo­quer que de faibles sec­ouss­es. », remar­quent Aurélie Col­las et Benoît Floc’h dans Le Monde du 30 mai dernier, face à la faible par­tic­i­pa­tion aux march­es « anti F‑Haine ». De faibles sec­ouss­es dans la rue, mais des ondes ter­ri­bles ailleurs. Dans Libé, le lende­main des Européennes, François Ser­gent livrait à demi-mot un con­stat d’échec total : « Libéra­tion, depuis les débuts de Le Pen (Jean-Marie) en poli­tique, a fait de la lutte con­tre le FN l’une de ses urgences et oblig­a­tions. Libéra­tion ne peut accepter cette défaite et ce défaitisme. La vic­toire des Le Pen est aus­si l’échec d’un pays et de ses clercs. Aujourd’hui, nous deman­dons à des acteurs de la société française, poli­tiques ou non, de réfléchir à une réponse encore introu­vée (sic) à l’ascension du FN, une réponse pop­u­laire au pop­ulisme. L’excommunication, la dia­boli­sa­tion, le dédain envers les électeurs fron­tistes ont échoué. » En somme, les jour­nal­istes qui reprochaient aux électeurs FN de dia­bolis­er autrui au lieu de réfléchir, déci­dent à présent de com­mencer à réfléchir plutôt que de se con­tenter comme depuis tou­jours et ain­si qu’ils l’avouent, de dia­bolis­er… Pour réfléchir, cepen­dant, ils deman­dent tout de même un peu de sec­ours. La rhé­torique est cocasse.

L’antifascisme ne passera plus

Le levi­er mécanique de l’antifascisme d’opérette, dont l’OJIM dénonce régulière­ment l’usage incon­sid­éré, s’est mon­tré, à l’occasion de ces élec­tions européennes, large­ment enrayé. Il fut bien sûr instinc­tive­ment activé de-ci de-là, mais quand ce ne fut pas pour un résul­tat médiocre, ce fut pour récolter les rail­leries. Le chanteur Ben­jamin Bio­lay, comme son col­lègue Saez douze ans plus tôt, a lui aus­si sor­ti sa chan­son anti FN dès le lende­main des résul­tats en reprenant le Chant des par­ti­sans, mais comme le remar­que Alexan­dre Devec­chio dans le Figaro : « (…) l’époque a changé. N’en déplaise à Ben­jamin Bio­lay, ce catéchisme obligé ne sus­cite plus désor­mais que les moqueries des inter­nautes sur Face­book. Ils sont 6000 à appel­er à défil­er con­tre « la pluie, la haine et la mort de Dum­b­le­dore [per­son­nage de la saga Har­ry Pot­ter] …». Signe des temps, Le Chant des par­ti­sans, que vis­i­ble­ment de nom­breux chanteurs se dis­putent, est égale­ment le titre du prochain album du rappeur Edel Hardiesse, un jeune musul­man patri­ote de 25 ans, issu du 94, qui aurait voté pour Marine Le Pen s’il s’était déplacé le jour des Européennes. Un jeune ban­lieusard musul­man sou­tenant le FN con­tre un « artis­to­crate » blanc d’âge mur qui le com­bat : c’est décidé­ment à n’y plus rien com­pren­dre, du moins du côté des ten­ants d’une mytholo­gie datée…

Paradoxes de crise

Toute époque de crise fon­da­men­tale entraîne une mul­ti­pli­ca­tion de para­dox­es, signe qu’un bas­cule­ment s’opère. Et le para­doxe actuel pour­rait être qu’au-delà du fait que le levi­er du pré­ten­du antifas­cisme ne fonc­tionne plus, il n’a plus d’effet qu’en sens con­traire. C’est ce que démon­tre Pierre-André Taguieff. Le poli­to­logue, directeur de recherche au CNRS, s’exprimait en mai dernier sur FigaroVox : « Répéter un slo­gan aus­si dérisoire que «F comme fas­ciste, N comme nazi », totale­ment décalé par rap­port à la réal­ité du mou­ve­ment lep­éniste, c’é­tait courir à l’échec : un tel excès dans l’ac­cu­sa­tion a ren­du celle-ci insignifi­ante. Et ce, d’au­tant plus que l’im­age de Marine Le Pen s’est mon­trée imper­méable à ces attaques hyper­boliques. Le FN a fini par retourn­er à son prof­it la stig­ma­ti­sa­tion : la vic­time pré­sumée du « Sys­tème » s’est posée en alter­na­tive glob­ale à ce dernier, et ce, d’une façon crédi­ble pour une impor­tante par­tie de l’opin­ion. Bref, la pro­pa­gande antilepéniste, qui se pro­po­sait de faire dis­paraître le FN de l’e­space poli­tique français ou de le mar­gin­alis­er forte­ment, aura glob­ale­ment joué le rôle d’un puis­sant fac­teur de la mon­tée du FN. » Mais ce para­doxe n’est peut-être pas totale­ment hors de con­trôle. Con­fir­mant ce que nous sug­géri­ons au sujet de la stratégie de la ten­sion employée par Manuel Valls, le poli­to­logue infère que faire mon­ter le FN afin de s’y con­fron­ter au sec­ond tour des prési­den­tielles de 2017, serait bien une stratégie de la gauche, lui offrant la pos­si­bil­ité de rem­porter les élec­tions de 2017 face à un(e) candidat(e) dans l’incapacité de fédér­er suff­isam­ment pour obtenir la majorité. Par ailleurs, à par­tir du moment où le par­ti com­bat­tu rem­porte les suf­frages de 25% des électeurs, ce levi­er pri­maire ne peut plus fonc­tion­ner qu’à con­tre-emploi, On peut dia­bolis­er une marge, qual­i­fi­er de « mon­strueux » une poignée de cas soci­aux ou d’hystériques fanatisés, pas un quart des votants.

La gauche ringardisée

Ce choc élec­toral se pro­duit en out­re dans un con­texte bien par­ti­c­uli­er, qui est celui de la perte de l’hégémonie cul­turelle de la gauche. Les derniers mois ont vu de nom­breux débats met­tre en relief cette réal­ité, notam­ment autour de la sor­tie du livre d’Aymer­ic Caron, le chroniqueur de Lau­rent Ruquier, inti­t­ulé Incor­rect, livre que même les Inrocks ont jugé bour­ré de pon­cifs. Sur le plateau de « Salut les Ter­riens » du 4 mai dernier, le talk-show de Thier­ry Ardis­son sur Canal+, l’ « édi­to de Blako » — robi­net à clichés de la pen­sée dom­i­nante — fai­sait le con­stat de ce déclin com­plet de l’influence exer­cée longtemps sans partage par la gauche bien-pen­sante. Un con­stat con­fir­mé par l’un de ses plus émi­nents représen­tants, Julien Dray présent sur le plateau. Cette posi­tion soi-dis­ant « minori­taire » du chroniqueur végé­tarien lui per­met de se pré­ten­dre aujourd’hui auréolé de l’éclat de la rébel­lion. Sauf que la gauche n’est ni minori­taire dans les médias ni sub­ver­sive, elle est à la fois hégé­monique et désavouée. Elle n’est pas minori­taire à la manière dont Caron le fan­tasme, c’est-à-dire comme la jeunesse fron­deuse d’une avant-garde, non, elle l’est comme le dernier car­ré d’un régime usé. Et c’est ce dernier car­ré, de nature oli­garchique, qui se voit aujourd’hui obligé d’entériner son désaveu par le peu­ple, tan­dis qu’il pos­sède tou­jours l’essentiel du pou­voir médi­a­tique. Une sit­u­a­tion pour le moins périlleuse, désor­mais par­faite­ment trans­par­ente, con­fir­mée avec l’ascension du par­ti bouc émis­saire du sys­tème et qui en tire désor­mais toute sa légitim­ité. Une sit­u­a­tion face à laque­lle, donc, il deve­nait indis­pens­able de réa­gir.

Les « progressistes » à la remorque des « néo-réacs »

Dans le jour­nal L’Humanité, plusieurs débats se suc­cè­dent pour ten­ter de répon­dre à l’ascension du FN. Le 27 mai, Nico­las Lebourg, his­to­rien spé­cial­iste de l’extrême droite, explique : « La demande sociale, depuis vingt ans, réclame une pro­tec­tion con­tre le libéral­isme économique et un hori­zon d’attente cul­turelle uni­fi­ca­teur. À force de ne pas être enten­due, cette demande se rad­i­calise en demande autori­taire. » On voit ain­si repris­es, dans les colonnes du quo­ti­di­en com­mu­niste, les thès­es de Jean-Claude Michéa, elles-mêmes inspirées de Christo­pher Lasch : le libéral­isme économique est indis­so­cia­ble du libéral­isme cul­turel, le règne de la finance va de pair avec celui du mul­ti­cul­tur­al­isme, en con­séquence de quoi seul le FN pro­pose une réponse cohérente – fût-elle erronée, pri­maire ou illu­soire — aux dégâts de la mon­di­al­i­sa­tion libérale. Le soci­o­logue Christophe Guil­luy dis­pose quant à lui d’un long entre­tien dans Le Figaro pour exprimer à nou­veau ses analy­ses que les événe­ments ne cessent de con­firmer. Il avait déjà béné­fi­cié d’une impor­tante cou­ver­ture dans Le Point du 27 mars et dans Mar­i­anne, le lende­main, à l’occasion de la repub­li­ca­tion de son ouvrage Frac­tures français­es (François Bourin), devenu en qua­tre ans une référence incon­tourn­able. Ces deux intel­lectuels, Guil­luy et Michéa, qui ne se situent ni l’un ni l’autre à droite (par­fois accusés de faire le jeu des « néo-réacs » et sans cesse cités depuis des années par le chroniqueur Éric Zem­mour), sem­blent par­mi les seuls à avoir élaboré les out­ils intel­lectuels adéquats pour analyser la sit­u­a­tion sociale et poli­tique con­tem­po­raine. Leur influ­ence dans la presse dom­i­nante, jusque là mar­ginale, se fait soudaine­ment très prég­nante, accrédi­tant avec eux les francs-tireurs qui s’en récla­ment, pour­tant tou­jours traités par les mêmes médias avec une grande méfi­ance quand ce n’est pas avec dégoût. Ain­si le Nou­v­el Obs, revue habituée à faire des listes de « fachos » à chaque ren­trée, accorde en mai dernier une longue inter­view à Guil­luy, grand inspi­ra­teur, pour­tant, des pré­sumés « fachos », puisqu’il met en valeur la pré­car­ité iden­ti­taire, telle qu’elle accom­pa­gne la pré­car­ité sociale à l’ère du libéral­isme déchaîné et des flux migra­toires qui l’accompagnent.

Mea culpa

De grandes fig­ures de la gauche médi­a­tique ou poli­tique se livrent même à leur mea cul­pa. Meh­di Ouraoui, ex-directeur de cab­i­net d’Harlem Désir, pub­lie : Marine Le Pen, notre faute : essai sur le délite­ment répub­li­cain (Michalon), le respon­s­able social­iste dénonçant une « caste au pou­voir qui ne sert plus qu’elle-même. » Cet argu­ment, que d’aucuns qual­i­fieraient de pop­uliste s’il était avancé par Marine Le Pen, se retrou­ve bien dans la bouche d’un haut respon­s­able social­iste. Mais comme le dit le même Taguieff dans Du dia­ble en poli­tique, récem­ment pub­lié (CNRS édi­tions), cette objec­ti­va­tion des caus­es de la « mon­tée » du FN est égale­ment une illu­sion ; c’est en effet oubli­er que ces « lead­ers poli­tiques ou per­son­nal­ités médi­a­tiques […] font eux-mêmes par­tie des caus­es qu’ils veu­lent élim­in­er » (p. 154). Jean-François Kahn, l’ancien patron de Mar­i­anne, pub­lie quant à lui : Marine Le Pen vous dit : Mer­ci ! (Plon), accu­sant les respon­s­ables poli­tiques et médi­a­tiques d’avoir fait le jeu du Front Nation­al par leur déni, leur aveu­gle­ment idéologique et leur ter­ror­isme intel­lectuel. La con­fronta­tion qui l’a opposé à Aymer­ic Caron dans l’émission « On n’est pas couché », de Lau­rent Ruquier, le 7 juin, était remar­quable­ment révéla­trice. Caron, cible exacte des thès­es de Jean-François Kahn, enfer­mé dans l’assurance imper­turbable de ses réflex­es pure­ment idéologiques, finit par exas­pér­er même le présen­ta­teur. Ain­si, deux hommes de gauche (Ruquier et Kahn) s’emportaient-ils con­tre un troisième, car­i­ca­ture des gardes-chiourmes du poli­tique­ment cor­rect, bien oblig­és de s’effarer devant le désas­tre où une telle pos­ture avait mené leurs idées.

Bilan transitoire

L’arrivée du FN en tête des élec­tions européennes sonne de fait la fin du bipar­tisme en France. Cette recon­fig­u­ra­tion du champ poli­tique entraîne égale­ment une délégiti­ma­tion sans précé­dent du pou­voir médi­a­tique. Devant l’évidence, ce pou­voir se voit acculé à l’autocritique. Le « logi­ciel » d’analyse du réel périmé, la caste médi­a­tique est con­trainte à un pénible tra­vail de révi­sion. Mais un renou­veau du tra­vail médi­a­tique est il pos­si­ble sans l’émergence de nou­veaux tal­ents ?

Crédit pho­to : andy-how­ell via Flickr (cc)

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