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40 ans de Libération : des maos aux bobos

8 janvier 2014

Temps de lecture : 21 minutes
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40 ans de Libération : des maos aux bobos

Temps de lecture : 21 minutes

L’histoire de Libération est avant tout l’histoire d’une génération. Alors que le quotidien emblématique d’une certaine intelligentsia de gauche parisienne fête ses quarante ans, c’est l’occasion pour l’OJIM de revenir sur son histoire, laquelle résume à elle seule la formation, les mutations, le rayonnement et le déclin de toute une génération et son idéologie dominante.

40 ans de Libération : des maos aux bobosLe jour­nal fut fondé le 4 jan­vi­er 1973 dans le bap­tême d’une con­férence de presse avec Sartre pour par­rain, au cours de laque­lle Jean-Claude Vernier, Serge July et Philippe Gavi annonçaient leur volon­té de créer un nou­veau type de presse éman­cipé de la pres­sion des ban­ques et de la pub­lic­ité, d’offrir au peu­ple un jour­nal qui ne le méprise pas mais libère sa parole. Quar­ante ans plus tard, Libé, con­trôlé par Édouard de Roth­schild, homme d’affaires héri­ti­er du célèbre ban­quier, est devenu pré­cisé­ment le sym­bole d’une doxa essen­tielle­ment partagée par les élites médi­ati­co-poli­tiques, com­bat la « libéra­tion de la parole » et craint plus que tout le déchaîne­ment des bas instincts du peu­ple. Com­ment un tel ren­verse­ment a‑t-il pu se pro­duire ? C’est qu’à l’analyse, l’histoire de Libéra­tion traduit, plutôt qu’un quel­conque mou­ve­ment d’émancipation du peu­ple, celui de l’avènement d’une nou­velle classe dirigeante et de son idéolo­gie, celle de baby­boomers gal­vanisés par mai 68 qui allaient pren­dre le pou­voir dans de nom­breux secteurs clés de la société française et l’exercer presque sans partage à par­tir des années 80. L’histoire de Libé, c’est donc avant tout celle d’une généra­tion, aujourd’hui épuisée, décli­nante, men­acée, qui avait suc­cédé à celle forgée par la Résis­tance et le mythe gaullien. Tout com­mence tou­jours par un mythe : celui qui amorcera l’ascension de Libé et des baby­boomers, c’est mai 68, et c’est d’ici qu’il faut par­tir pour racon­ter leur histoire.

Dans le feu d’une révolution manquée

Si mai 68 nous paraît a pos­te­ri­ori une révo­lu­tion accom­plie, une rup­ture déci­sive après quoi s’est imposée une nou­velle morale, une nou­velle élite et un nou­veau rap­port au monde, il faut néan­moins garder à l’esprit que tel ne fut pas le sen­ti­ment des pro­tag­o­nistes de cette « révo­lu­tion » après que les événe­ments se furent pro­duits. Et c’est bien com­préhen­si­ble : les émeutes étu­di­antes de mai sont suiv­ies, le 30 mai, par une man­i­fes­ta­tion mon­stre d’un mil­lion de per­son­nes en sou­tien au Général, et par la vic­toire écla­tante de ce dernier aux élec­tions lég­isla­tives du 23 et 30 juin. Les étu­di­ants trot­skystes et maos, qui désir­aient la révo­lu­tion au sens de celle d’octobre 17 en Russie, ne lais­sent après leur action qu’un pou­voir ren­for­cé dans sa légitim­ité et sont ren­voyés à leurs chères études, comme si venait sim­ple­ment de son­ner la fin de la récréa­tion. Si les idées de mai 68 vont bel et bien finir par tri­om­pher, ce sera donc par un biais indi­rect. La révo­lu­tion aura lieu, mais sous la forme d’une revanche sur cette révo­lu­tion man­quée. D’une cer­taine manière, le cas de fig­ure est presque à l’opposé de celui qu’on put observ­er avec la Révo­lu­tion française, où une révo­lu­tion poli­tique rad­i­cale ache­va la longue dif­fu­sion des idées des Lumières. A l’inverse, c’est à par­tir de l’échec d’une révo­lu­tion poli­tique que vont se dif­fuser les idées de 68 et que celles-ci vont boule­vers­er la société française sous l’égide, notam­ment, d’un quo­ti­di­en mythique : Libéra­tion.

La Gauche prolétarienne

Dans l’émission de France Cul­ture, « Con­cor­dances des temps », datant du 25 novem­bre 2006, Jean-Claude Vernier, l’un des fon­da­teurs de Libé, et Lau­rent Mar­tin, spé­cial­iste de l’histoire des médias, nous offrent un éclairage pas­sion­nant sur la nais­sance du quo­ti­di­en. Celle-ci a donc lieu, comme nous le racon­te ce dernier, dans « un cli­mat extrême­ment ten­du, puisque depuis 68, ceux qui ont espéré le Grand Soir et qui ne l’ont pas vu se réalis­er, essaient de pro­longer cette espèce de ten­sion et de pas­sion révo­lu­tion­naire (…). Donc, un cer­tain nom­bre de gens qui n’ont pas aban­don­né leur rêve de 68 fondent des jour­naux, fondent des grou­pus­cules, en par­ti­c­uli­er le groupe (…) de la Gauche pro­lé­tari­enne, qui est un de ces groupes gauchistes nés non pas pen­dant mai 68, mais dans le sil­lage de mai 68. » Serge July appar­tient alors à ce grou­pus­cule clan­des­tin (car inter­dit par le min­istre de l’intérieur de l’époque, Ray­mond Mar­cellin), où il agit sous pseu­do­nyme, et se trou­ve donc claire­ment dans un cadre d’activisme révolutionnaire.

L’affaire de Bruay-en-Artois

Une anec­dote que rap­porte l’historien nous éclaire sur l’atmosphère qui règne dans ces franges mil­i­tantes : Serge July, jugé trop mondain par ses cama­rades, est envoyé à Douai en jan­vi­er 71 pour « s’imprégner de la base ». Là, il prend par­ti avec son groupe dans l’affaire de Bru­ay-en-Artois : « c’est une affaire finale­ment assez sor­dide, une fil­lette qui est vio­lée et assas­s­inée dans le coron et évidem­ment les gens de ce groupe maoïste pensent que le coupable est tout désigné, il s’agit d’un notaire… » Serge July écrit alors dans La Cause du peu­ple, que le notaire, Mr. Leroy, est for­cé­ment coupable puisque le soir du meurtre, il mangeait huit cent grammes de viande… Dans un réflexe essen­tial­iste et par une argu­men­ta­tion tau­tologique aus­si sim­pliste que ceux qui pous­saient les intel­lectuels anti­sémites à désign­er Drey­fus coupable parce que juif, Leroy est coupable parce que bour­geois, et l’instinct épu­ra­teur qui en découle est égale­ment assez effrayant. Ain­si, se référant à un arti­cle du Nou­v­el Obser­va­teur de mars 1981, Jean-Noël Jeanneney, l’animateur de « Con­cor­dances de temps », rap­porte com­ment July aurait répliqué à une mil­i­tante émet­tant des doutes quant au fait de désign­er le notaire à la vin­dicte pop­u­laire : « c’est parce que tu as peur, toi, fille de bour­geois, de voir la tête de ton père au bout d’une pique. ». L’affaire restera en tout cas classée sans suite.

L’APL du 18 juin 1971

Il ne s’agit pas ici, à l’instar des méth­odes pra­tiquées par cer­tains jour­nal­istes de gauche, de faire porter à July aujourd’hui les erre­ments rad­i­caux de sa jeunesse, d’autant qu’il voulut rapi­de­ment Libéra­tion en rup­ture avec ces pra­tiques, mais sim­ple­ment de don­ner à com­pren­dre l’atmosphère qui prési­da à la nais­sance du quo­ti­di­en. Libéra­tion va en effet représen­ter une muta­tion, en phas­es suc­ces­sives, de cet élan révo­lu­tion­naire vio­lent des orig­ines. Et la pre­mière phase de cette muta­tion, c’est la créa­tion de l’APL, l’Agence de Presse Libéra­tion, le 18 juin 1971. La date, bien évidem­ment, n’est pas anodine, mais exprime claire­ment la manière dont l’agence se définit en sit­u­a­tion de résis­tance con­tre le pou­voir. Elle per­met égale­ment à l’APL de sub­stituer, en quelque sorte, le sym­bole qu’elle voudrait devenir au sym­bole qui fonde le pres­tige du pou­voir gaulliste, l’appel du 18 juin 1940. L’APL com­mence du reste déjà à agir, moins comme un organe de lutte rad­i­cale, que comme un relais entre la marge et les insti­tu­tions. Lau­rent Mar­tin, tou­jours : « Dis­ons que l’APL avait voca­tion a fournir les infor­ma­tions (…) sur tout le mou­ve­ment social qui se déroulait à l’époque non seule­ment à la presse mil­i­tante, qui, elle, exis­tait déjà depuis 1968 (…), mais aus­si à la presse dite bour­geoise, à la presse tra­di­tion­nelle, à la presse classique. »

Du deuil de 68 à une nouvelle stratégie de conquête

Or, l’un des événe­ments qui va faire con­naître l’APL au grand pub­lic est juste­ment celui qui amorce le bas­cule­ment défini­tif de la lutte immé­di­ate à la lutte médi­a­tique. En mars 1972, Pierre Overney, mil­i­tant maoïste de Renault, de l’usine de Flins, est abat­tu de sang froid par le chef du ser­vice d’ordre lors d’une alter­ca­tion. La direc­tion plaide la légitime défense, mais un jeune lycéen a pu pren­dre des pho­tos du drame et, via l’APL, celles-ci vont être dif­fusées dans les grands médias et démen­tir totale­ment les allé­ga­tions de la firme. Coup de maître pour l’agence, donc. Mais d’un autre côté, si les obsèques de Pierre Overney, le 4 mars, sont suiv­ies par deux cent mille per­son­nes, « cer­tains y ont vu les obsèques du mou­ve­ment de 68 », explique Jean-Noël Jeanneney. Et Lau­rent Mar­tin de pré­cis­er : « Quelqu’un comme Ben­ny Lévy, Pierre Vic­tor, le chef de la Gauche pro­lé­tari­enne, sent qu’il y a un dan­ger de bas­cule­ment dans la révolte vio­lente qui va causer des morts. Donc, il va essay­er d’infléchir le mou­ve­ment maoïste en par­ti­c­uli­er vers, dis­ons, d’autres formes d’action, et en par­ti­c­uli­er le jour­nal­isme. » De l’Agence de Presse Libéra­tion va naître, l’année suiv­ante, le quo­ti­di­en du même nom.

Libération : une synthèse sous le patronage de Sartre

Cet « infléchisse­ment », qui doit à la fois, désor­mais, éviter la révo­lu­tion vio­lente et attein­dre ses objec­tifs par d’autres moyens, s’affirmera grâce à un amal­game entre l’option qu’incarne Jean-Claude Vernier et celle que représente Philippe Gavi, un ancien d’HEC. La pre­mière con­sis­terait à « faire un jour­nal par le peu­ple, pour le peu­ple, et dont le con­tenu serait com­posé essen­tielle­ment des infor­ma­tions que feraient remon­ter les mil­i­tants des comités Libéra­tion, puisqu’on passe finale­ment sans tran­si­tion qua­si­ment des comités mao aux comités Libéra­tion » (Lau­rent Mar­tin). La sec­onde est de faire un jour­nal pro­fes­sion­nel capa­ble de rivalis­er avec la presse tra­di­tion­nelle. Et c’est Serge July qui va accom­plir la syn­thèse, de par sa légitim­ité de mil­i­tant maoïste, en ral­liant finale­ment la sec­onde option. La syn­thèse a lieu sous le haut patron­age de Jean-Paul Sartre qui définit ain­si, face à Jacques Chan­cel sur France Inter, en 1973, les objec­tifs du jour­nal : « Nous avons une seule opin­ion cer­taine, nous croyons à la démoc­ra­tie directe et nous voulons que le peu­ple par­le au peu­ple. » Quand Jacques Chan­cel fait remar­quer au philosophe, qu’en ter­mes de diver­sité d’opinions, la rédac­tion de Libéra­tion ne compte pas de gens de droite, celui-ci lui rétorque : « Il est évi­dent que les gens de droite n’ont pas dans l’idée de don­ner la parole au peu­ple. » Encore une tau­tolo­gie d’époque qui ne peut aujourd’hui que nous faire sourire, à l’heure où le soci­o­logue Christophe Guil­luy mon­tre com­ment le socle élec­toral de la gauche est essen­tielle­ment con­sti­tué des class­es aisées des grandes villes prof­i­tant de la mon­di­al­i­sa­tion cap­i­tal­iste… Néan­moins, ce besoin de « démoc­ra­tie directe » peut sem­bler par­faite­ment légitime au début des années 70, alors que l’ORTF s’assimile peu ou prou à un média d’État aux mains du régime gaulliste.

Première version : l’utopie 70’s

Le jour­nal qui naît alors est en par­faite adéqua­tion avec l’esprit de cette jeunesse révélée à l’Histoire en mai 68 : utopiste, manichéenne, éprou­vant une cer­taine fas­ci­na­tion pour les total­i­tarismes de gauche, mais plutôt vertueuse quant à ses principes. Tan­dis que des étu­di­ants hip­pies fondent des com­mu­nautés ou aban­don­nent leur car­rière promise pour aller élever des chèvres en Ardèche, les jour­nal­istes de Libé, ne sub­venant à leurs besoins que grâce aux con­tri­bu­tions de leurs lecteurs (donc très mal), ne pra­tiquent aucune hiérar­chie des salaires et s’organisent eux-mêmes selon un sys­tème de démoc­ra­tie directe. « Serge July lui-même est à la tête vague­ment d’une direc­tion qui n’ose pas dire son nom : on l’appelle une “unité de déci­sion” », explique Lau­rent Mar­tin. Tout cela est égale­ment typ­ique d’un cer­tain con­texte socio-économique : nous sommes dans la dernière décen­nie des « trente glo­rieuses », le culte de la con­som­ma­tion provoque des réac­tions de rejet bien com­préhen­si­bles, et dans le même temps, la prospérité du pays ne per­met pas de soulever des mass­es mis­éreuses pour faire la révo­lu­tion. Reste une grande lat­i­tude pour expéri­menter, sans crainte réelle de l’avenir, des solu­tions alter­na­tives. La nos­tal­gie des révo­lu­tions vio­lentes porte Libé à saluer la vic­toire des Khmers rouges en avril 75, en plaçant en une : « Phnom Penh : sept jours de fête pour une libéra­tion. » Le jour­nal qui se fera porte-flam­beau de la lutte pré­ten­du­ment antifas­ciste, se réjouit donc, à l’époque, de l’avènement d’un régime qui exter­min­era en quelques années plus de 20% de la pop­u­la­tion de son pays…

Le social ou les mœurs

Libéra­tion est véri­ta­ble­ment le lieu où se vit la muta­tion de la gauche mod­erne. Aus­si, dès les années 70, s’amorce ce mou­ve­ment de tran­si­tion de la lutte sociale à la ques­tion des mœurs. Si l’« Affaire Lip », en 1974, per­met au jour­nal de réalis­er un beau tra­vail sur le ter­rain et d’accompagner cette aven­ture assez émou­vante d’ouvriers licen­ciés qui repren­nent en main leur pro­pre usine en se lançant dans l’autogestion, une crise s’ensuit pour­tant au sein de la rédac­tion, entre mil­i­tants purs et durs d’un côté, et ten­ants du jour­nal­isme pro­fes­sion­nel de l’autre, menant au rem­place­ment pro­gres­sif des pre­miers, du moins les plus intran­sigeants d’entre eux. Déjà, toute­fois, la lutte se déplace sur le ter­rain des mœurs : le fémin­isme, l’homosexualité et… la pédophilie (qui a – lit­térale­ment – « bonne presse » dans les années 70) devi­en­nent des dossiers impor­tants pour la rédac­tion. Quitte à créer une rup­ture avec le lec­torat ouvri­er, comme en témoigne encore Lau­rent Mar­tin : « Ils (cer­tains rédac­teurs de Libéra­tion) se heur­tent effec­tive­ment à cette autre frac­tion de la rédac­tion qui sont les maos et qui, eux, voient d’un assez mau­vais œil, finale­ment, cette éman­ci­pa­tion par le corps en par­ti­c­uli­er, con­sid­érant qu’il y a là un dan­ger d’effrayer les mass­es ouvrières, qui n’ont pas cet affran­chisse­ment par rap­port aux normes morales… » Affran­chisse­ment tel, à l’époque, que les célèbres « petites annonces » de Libé, rédigées dans un lan­gage très cru, peu­vent être ouverte­ment pédophiles, tan­dis que cer­tains arti­cles sont gaiement titrés : « Câlins enfan­tins ». En 2010, au sujet d’un doc­u­men­taire à charge con­tre l’Église catholique réal­isé par Paul Mor­eira, Ondine Mil­lot titre dans Libé : « Quand l’Église se tait ». On ne peut que con­venir qu’au con­traire de l’Église, Libé, durant des années, ne s’était pas tu au sujet de la pédophilie, mais en avait clairon­né la promotion.

La fin du premier Libé

Mais la fin des années 70 va sig­ni­fi­er pour Libéra­tion, comme pour toute la généra­tion que le jour­nal incar­ne de manière symp­to­ma­tique, la fin des utopies. D’abord, cesse la com­plai­sance que le jour­nal entrete­nait pour le ter­ror­isme (s’il était d’extrême gauche). Après avoir refusé de con­damn­er les actions de la fameuse RAF (Frac­tion Armée Rouge) de la bande à Baad­er, Libé finit par titr­er en une : « RAF/RFA, la guerre des mon­stres », le 18 octo­bre 1977, suite au car­nage final des ter­ror­istes. Ce change­ment de cap ne se fera pas sans provo­quer l’ire de nom­breux lecteurs qui vien­nent faire le siège du jour­nal. Mais Serge July ne cède pas. Celui-ci, d’ailleurs, dès 1978, devient un invité réguli­er du Club de la presse, et par là, la fig­ure émer­gente d’une rédac­tion cen­sée être com­posée exclu­sive­ment d’égaux. Le mou­ve­ment s’accélère et sont rapi­de­ment sapés tous les principes fon­da­teurs du pre­mier Libé. Plus de mode auto­ges­tion­naire, re-hiérar­chi­sa­tion des salaires et des postes, intro­duc­tion de la pub­lic­ité et de cap­i­taux extérieurs… De févri­er à mai 1981, le jour­nal cesse de paraître, se restruc­ture et ressur­git sous une forme tout à fait neuve, du côté de la presse clas­sique et mieux, depuis l’élection de François Mit­ter­rand à la prési­dence de la République le 10 mai, du côté du pouvoir.

Seconde version : les années 80, réalisme et paillettes

Les années 80, si elles mar­quent le début d’une longue réces­sion économique, mar­quent égale­ment l’ascension ful­gu­rante d’une nou­velle gauche dont Libé, rompant avec ses racines maoïstes, se fait le porte-voix : « sociale-démoc­rate à ten­dance lib­er­taire. » S’amorce ain­si le rem­place­ment d’un con­sen­sus his­torique par un autre. Celui de l’après-guerre, résul­tat de l’alliance entre les acteurs de la Libéra­tion, le con­sen­sus gaul­lo-com­mu­niste, va être pro­gres­sive­ment rem­placé par l’alliance des enfants de 68, le con­sen­sus libéral-lib­er­taire décrit par le philosophe Jean-Claude Michéa. D’un côté, la droite liq­uide plus ou moins la nation et l’héritage gaulliste pour vir­er franche­ment libérale, de l’autre la gauche au pou­voir délaisse la réforme sociale pour s’attaquer à réformer les mœurs, alors que le PC autre­fois si puis­sant débute sa descente dans les ves­tiges de l’Histoire. D’ouvriériste, la gauche devient médi­a­tique, s’approprie la plu­part des postes clés dans ce domaine, avec le sou­tien du pou­voir mit­ter­ran­di­en qui régn­era sur toute la décen­nie. Libéra­tion, dans un con­texte aus­si favor­able, attein­dra son pic de dif­fu­sion en 1988 en frôlant les 200 000 exemplaires.

L’arme du « tout-culturel »

Si July essuie de nom­breuses cri­tiques des anciens soix­ante-huitards qui lui reprochent de trahir tous les principes sur lesquels s’était fondé le jour­nal, celui-ci se défend avec cet argu­ment que l’on peut aisé­ment qual­i­fi­er de mau­vaise foi : « Ce n’est pas moi qui ait changé, c’est le monde » ! En fait, plus exacte­ment, il jus­ti­fie l’introduction de la pub­lic­ité (le 16 févri­er 1982) avec cette phrase : « Non, Libéra­tion ne change pas ; c’est la pub­lic­ité qui a changé. Elle est un art. On ne sait plus très bien où com­mence la cul­ture et où finit la pub­lic­ité. Sans elle, Libéra­tion eût été incom­plet. » (cf. Ben­jamin Dor­mann, Ils ont acheté la presse, Jean Picol­lec, 2012). Voici encore un pro­pos extra­or­di­naire­ment symp­to­ma­tique qui annonce le « tout-cul­turel » de Jack Lang. N’importe quelle per­son­ne ayant reçu un min­i­mum d’éducation sait faire la dif­férence entre une pub pour du sham­po­ing et une toile de Van Gogh. Pas Libé. Pas la gauche des années 80 qui ne sait plus où s’achève la cul­ture et où com­mence la réclame, où s’achève la cul­ture et où com­mence la pro­pa­gande. Table rase des pous­siéreux clas­siques ou des « human­ités », table rase de la déférence pour la grande lit­téra­ture, la grande musique ou les grands penseurs, du Beau et du Vrai recher­chés pour eux-mêmes, vient l’ère du « tout-cul­turel », c’est-à-dire de la cul­ture comme embal­lage d’une idéolo­gie ou d’un pro­duit au ser­vice du con­sen­sus libéral-lib­er­taire. En out­re, les années 80 représen­tent l’âge d’or des pub­ards et des com­mu­ni­cants, et Libé, par sa maque­tte, son losange rouge, ses célèbres titres à base de calem­bours et son lan­gage volon­tiers relâché, affirme un nou­veau style d’une red­outable efficacité.

Troisième version : les années 90, triomphe et déclin

Cepen­dant, le deux­ième septen­nat de Mit­ter­rand va s’accompagner d’une perte de vitesse sig­ni­fica­tive puis d’un ren­verse­ment de la courbe des ventes de Libéra­tion. Cher­chant des alter­na­tives, une nou­velle for­mule, Libéra­tion 3, est lancée en 1994 mais se révèle un échec qui enfonce encore davan­tage le jour­nal et l’oblige à faire appel à Claude Mag­giori et à con­fi­er 60% de son cap­i­tal au groupe Chargeurs. Ain­si, comme l’écrit Jean Stern, entre 1982 et 1996, Libéra­tion perd toute son indépen­dance. Néan­moins, Libé a‑t-il encore besoin d’une quel­conque indépen­dance ? Pour s’opposer fon­da­men­tale­ment à quoi ? La croisade des années 80 est achevée, ses idées règ­nent dans la plu­part des postes de pou­voir, le con­sen­sus libéral-lib­er­taire est pleine­ment instal­lé. Au moment où les idées de Libé s’institutionnalisent de manière implicite sous la forme d’une Pen­sée Unique qui irradie presque tous les cer­cles du pou­voir, le lec­torat de Libé décline, sans doute parce qu’il s’agit égale­ment du moment où le peu­ple com­mence de divorcer des élites, le mag­istère du jour­nal dans la France « d’en haut » s’accompagnant d’un désaveu pro­gres­sif de la France « d’en bas ». Les mil­i­tants maos sont devenus des jour­nal­istes « in », et ceux-ci sont désor­mais des nota­bles des médias qui n’assument pas leur statut, per­dent le peu­ple, et s’apprêtent à vieil­lir en bobos.

Les années 2000 : fusion et crispation

Entre 2001 et 2005, la dif­fu­sion de Libéra­tion encaisse un recul de 20%. Le déclin s’accélère, rompu seule­ment par les unes anti-Le Pen durant la cam­pagne prési­den­tielle de 2002. Le lende­main du pre­mier tour, la fameuse pho­to du vis­age de leader fron­tiste mar­qué d’un « NON » en let­tres cap­i­tales, fait dif­fuser le jour­nal à 700 000 exem­plaires (300% d’augmentation). Sym­bole élo­quent, encore une fois, la généra­tion qui a pris le pou­voir cul­turel et trahi les idéaux ini­ti­aux de la gauche ne trou­ve plus d’autre jus­ti­fi­ca­tion que dans l’antifascisme pavlovien, folk­lorique et par­o­dique pour con­serv­er ses prében­des. Autre sym­bole élo­quent, Serge July fait appel à Édouard de Roth­schild en 2005 pour éviter la fail­lite de son jour­nal. L’année suiv­ante, le 30 juin, Serge July quitte le jour­nal pour le sauver, selon ses dires, et obtem­pér­er aux con­di­tions posées par Roth­schild. La rédac­tion fait mine de s’inquiéter de per­dre une indépen­dance qu’elle n’a plus depuis dix ans. July rem­placé par Roth­schild avec l’accord du pre­mier, cela annonce déjà le mariage de Car­la Bruni avec Nico­las Sarkozy en 2008 : la fusion com­plète, enfin réal­isée, entre la droite libérale et la gauche lib­er­taire. Ain­si, ce qui sem­ble un scan­dale ou une anom­alie à beau­coup n’est en réal­ité qu’une con­clu­sion stricte­ment logique d’un proces­sus enclenché depuis plusieurs décen­nies et qui trou­ve là son achèvement.

2010 : paradoxes terminaux

Depuis le départ de Serge July, Lau­rent Jof­frin a eu la direc­tion de Libé, fait la cam­pagne de Ségolène Roy­al en 2007 et enrayé légère­ment la chute des ventes en 2010 et 2011, lais­sant cette année-là son poste à Nico­las Demor­and. Le déclin s’est depuis de nou­veau con­fir­mé et fin 2013, le quo­ti­di­en prévoit une perte nette de 1,3 mil­lion d’euros, alors qu’Édouard de Roth­schild et les héri­tiers de l’éditeur ital­ien Car­lo Car­ra­ci­o­lo annon­cent vouloir se désen­gager. Devant cette débâ­cle bien réelle, le quo­ti­di­en s’empêtre tou­jours davan­tage dans sa pro­pre mytholo­gie comme un vieil­lard cher­chant dés­espéré­ment à ral­lumer la flamme de sa jeunesse. Aus­si, après la mort du jeune Clé­ment Méric en juin dernier, Libé a‑t-il employé tous les moyens pour recy­cler le cadavre du jeune homme en icône, et pour régler ain­si ses pro­pres prob­lèmes de légitim­ité : met­tre en scène une hypothé­tique men­ace fas­ciste qui ferait pass­er Libé, comme à ses débuts, pour un organe de résis­tance et non pour un organe de col­lab­o­ra­tion avec le pou­voir. Le 15 novem­bre dernier, le fan­tasme du vieil­lard sem­bla se réalis­er. Un homme au crâne rasé entra dans la rédac­tion pour faire feu. C’est tout Libé qui serait « méri­cisé », mar­tyr du fas­cisme ressus­cité, accrédité dans ses délires ! Cepen­dant, cru­elle ironie de l’histoire, on décou­vrit cinq jours plus tard l’identité réelle du tireur, Abdel­hakim Dekhar, un vieux mil­i­tant d’extrême gauche qui avait déjà été mêlé à l’ « affaire Rey Maupin » vingt ans plus tôt, un « antifa », dont Libé, deux jours avant d’en être vic­time, approu­vait les méth­odes vio­lentes dans ses pro­pres colonnes, un révo­lu­tion­naire qui sem­blait incar­n­er la ver­sion sénile des pre­miers rédac­teurs du Libé des années 70 et qui tirait sur le Libé des années 2010 au nom de l’antifascisme déli­rant, un mil­i­tant enfin qui, comme les rédac­teurs du jour­nal, voy­ait du fas­cisme partout, mais lui, même jusque dans Libé. Après la tragédie, la farce.

À quand le requiem ?

Dérouler l’histoire de Libéra­tion, c’est dérouler, en accéléré, l’histoire de la généra­tion 68, une généra­tion finale­ment sat­urée d’imaginaire, qui s’est forgée sur la mythi­fi­ca­tion d’une révo­lu­tion ratée, a régné par le « tout-cul­turel », et s’achève aujourd’hui dans le résis­tan­tial­isme d’opérette. Sauf qu’entre temps, sur un plan très con­cret, cette généra­tion aura accouché d’un nou­veau con­sen­sus his­torique red­outable, le con­sen­sus libéral-lib­er­taire, ayant lam­iné toutes les anci­ennes struc­tures famil­iales, sociales, nationales selon lesquelles les hommes avaient jusque là tou­jours vécu, une tab­u­la rasa plus for­mi­da­ble qu’aucun Bolchevik ne l’aurait jamais rêvé. Si un jour­nal­iste appar­tenant à une nou­velle généra­tion désir­ait, aujourd’hui, com­bat­tre un pou­voir jugé inique et cryp­to-total­i­taire, si un jour­nal­iste d’une nou­velle généra­tion se retrou­vait dans une atti­tude com­pa­ra­ble à celle qu’adoptèrent les jour­nal­istes du pre­mier Libéra­tion, et souhaitait, par con­séquent, ren­dre la parole au peu­ple et com­bat­tre la presse aux ordres, il est fort pos­si­ble qu’il agi­rait sur un média Inter­net financé par ses pro­pres lecteurs afin, comme au temps du pre­mier Libé, d’échapper à la dou­ble pres­sion de la finance et de la pub­lic­ité. Et s’il se pen­chait sur l’histoire de Libé, sur l’histoire, donc, de la généra­tion qui l’a précédé, il est assez prob­a­ble qu’il la jugerait aus­si périmée que Serge July et ses acolytes durent juger la généra­tion gaulli­enne, si bien que son papi­er fini­rait sans aucun doute à la manière d’une orai­son funèbre. Quar­ante ans, c’est long. À quand le requiem ?

MD