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De la “pandémie médiatique” : entretien avec François-Bernard Huyghe

7 mai 2020

Temps de lecture : 3 minutes
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De la “pandémie médiatique” : entretien avec François-Bernard Huyghe

Nous avons déjà présenté plusieurs ouvrages du médiologue François-Bernard Huyghe qui vient de publier en mai une nouvelle édition actualisée de son opus Fake news (“Manip, Infox et Infodémie”) aux éditions VA Press. Entretien.

Question : Vous venez de publier une nouvelle édition de Fake news, version entièrement remaniée de votre livre sur les « infox ». Il y a une telle actualité du faux qu’il faille compléter l’édition de l’année dernière ?

François-Bernard Huyghe : Il y a même urgence ! La preuve : après avoir fait adopter une « loi con­tre le manip­u­la­tion de l’information » (en 2018), le gou­verne­ment a envis­agé de créer une plate­forme « Dés­in­fox coro­n­avirus » pour con­tr­er rumeurs et affab­u­la­tions rel­a­tives à l’épidémie et sug­gér­er de “bonnes” sources. Selon le mot de Debord, le sys­tème libéral “ne veut être jugé que sur ses enne­mis” ; vis­i­ble­ment, le macro­nisme a choisi le reg­istre “Fakes, com­plo­tisme, délire haineux et fan­tasmes extrémistes” pour dis­qual­i­fi­er toute parole cri­tique. Plutôt qu’à une cen­sure du con­tenu (inter­dire de dire x ou y), on agit désor­mais sur le code (infor­ma­tions véri­fiées — devinez par qui — ver­sus manip­u­la­tions ne rel­e­vant pas de l’opin­ion mais de la mal­fai­sance). Le citoyen est invité à intéri­oris­er les normes du poli­tique­ment cor­rect et de l’au­then­tique­ment cor­rect. Il y a un enjeu idéologique con­sid­érable. Même si le pro­jet mal ficelé a été aban­don­né, la ten­ta­tion de réguler le code demeure.

Bien enten­du, dire cela ce n’est pas nier qu’il pro­lifère des expli­ca­tions déli­rantes, des pho­tos truquées, des révéla­tions imag­i­naires, des thès­es dou­teuses ou des pré­dic­tions invraisem­blables sur la pandémie. Il a même fal­lu inven­ter un néol­o­gisme pour désign­er le phénomène : infodémie. La prop­a­ga­tion du faux par­al­lèle à celle du virus.

Vous dites même que la crise prend une dimension géopolitique ?

Oui, il y a comme des strates dans la més­in­for­ma­tion rel­a­tive au Covid-19 :

- Il y a d’abord le phénomène ances­tral de la rumeur ou de la pen­sée mag­ique en péri­ode de cat­a­stro­phe : remèdes mir­a­cles, boucs-émis­saires désignés, réc­its sur­prenants sur “la vérité qu’on nous cache”, expli­ca­tions bricolées etc. se répan­dent spon­tané­ment.

- Une com­posante “médi­ologique”, dis­ons liée aux tech­nolo­gies de l’in­for­ma­tion. Les réseaux soci­aux qui per­me­t­tent à cha­cun de s’ex­primer, de dif­fuser, mais aus­si de se dis­simuler, sont favor­ables par nature aux dis­cours alter­nat­ifs, éventuelle­ment aux trucages, et tou­jours aux emballe­ments col­lec­tifs. Surtout ici dans un domaine où le dis­cours “sci­en­tifique” ou l’étab­lisse­ment des “faits” don­nent lieu à inter­pré­ta­tions hasardeuses.

- Out­re la dimen­sion poli­tique nationale (un gou­verne­ment don­nant des ver­sions con­tra­dic­toires mais tou­jours “appuyées sur les sci­en­tifiques” à quelques jours de dis­tance), il y a un enjeu géopoli­tique. Pour faire sim­ple : les Chi­nois, après avoir un peu cafouil­lé au début de l’épidémie, lan­cent une grande opéra­tion de charme (soft pow­er) sur le thème nous avons bien maîtrisé et notre mod­èle est uni­versel. Côté améri­cain ou dans les milieux atlantistes on riposte : les Chi­nois ont men­ti, ils manip­u­lent l’opin­ion mon­di­ale, non à l’hégé­monie de Pékin. Une guerre inter­na­tionale de l’in­for­ma­tion est en cours.

Au fait, comment reconnaît-on une “fake news” ?

Il faut que ce soit une nou­velle (un réc­it, une cita­tion une pho­to de quelque chose qui se serait pro­duit) et qu’elle soit fausse. Ce qui en général se recon­naît à ce qu’elle con­tred­it la logique, ou les autres témoignages, ou les sources orig­inelles. Ou encore si l’on peut prou­ver la fab­ri­ca­tion : il y a des logi­ciels, des ONG, des rubriques “fact-check­ing” des médias qui passent leur journée à véri­fi­er et la prob­a­bil­ité qu’un faux avéré ne soit pas sig­nalé en ligne en quelques min­utes est très faible.

Mais après avoir exam­iné le mes­sage, il faut aus­si faire son auto-exa­m­en. Ne pas qual­i­fi­er de fake tout ce qui relève de l’in­ter­pré­ta­tion des idées ou de l’an­tic­i­pa­tion du futur, ne pas qual­i­fi­er de manip­u­la­tion tout ce qui con­tred­it nos croy­ances (ni ne tenir pour démon­tré tout ce qui les ren­force)…

Vous qui êtes un défenseur de la langue française vous avez placé un glossaire anglais (ou globish) des mots employés à ce sujet ?

Oui, bien for­cé : tout ce débat sur les fake news (qui auraient fait élire Trump ou provo­qué le Brex­it) s’est dévelop­pé aux États-Unis après 2016 ; et les médias et cen­tres de recherch­es état­suniens ont pro­duit énor­mé­ment de néol­o­gismes à ce sujet. Deman­dez-vous pourquoi les Européens se sen­tent oblig­és de penser puis d’adopter ces idées et ce vocab­u­laire.

Fake news : Manip, Infox et Infodémie en 2021, For­mat Kin­dle, VA Press, mai 2021 (6,49 €)

Pho­to : cap­ture d’écran vidéo Géos­traté­gia via YouTube

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