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Cinq questions à François-Bernard Huyghe sur l’art de la guerre idéologique
Publié le 

12 janvier 2020

Temps de lecture : 4 minutes
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Cinq questions à François-Bernard Huyghe sur l’art de la guerre idéologique

François-Bernard Huyghe, médiologue, directeur de recherche à l’Iris a déjà écrit une trentaine d’ouvrages parmi lesquels La Soft idéologie (Robert Laffont), La Désinformation (Armand Colin), Dans la tête des gilets jaunes (V.A. Editions), Fake news (V.A. Editions). Il vient de publier aux éditions du Cerf L’Art de la guerre idéologique, sur lequel nous l’avons interrogé.

On par­le d’un épuise­ment des grands réc­its, d’un désen­chante­ment vis-à-vis des mythes mobil­isa­teurs. Par­ler d’idéologie en 2020 est-il encore d’actualité ?

François-Bernard Huyghe : Plus per­son­ne ne croit, comme à la la fin du XX° siè­cle, qu’une des deux grandes utopies opposées doive l’emporter bien­tôt : ou bien le com­mu­nisme ou bien la société libérale d’abondance, avec fin de l’histoire. Il y a un mythe pour lequel cer­taines minorités sont encore prêtes à don­ner leur vie : le cal­i­fat dji­hadiste promet le salut de l’âme et la con­quête de la Terre qui devra se soumet­tre à la loi divine. Il ne sépare pas guerre idéologique de guerre tout court.

Un autre mythe se répand, surtout chez les jeunes, la ter­reur cli­ma­tique : ou bien nous freinons le réchauf­fe­ment (mais com­ment ? par des «modes de vie » par des change­ments poli­tiques autori­taires imposant la pénurie ?) ou tous les vivants péris­sent. C’est plutôt une dystopie (le con­traire d’utopie) : un monde effroy­able auquel nous pou­vons, au mieux, espér­er échap­per.

Enfin les caté­gories droite/gauche sont ren­dues obsolètes par la mon­té des pop­ulismes. Ils récla­ment à la fois la sécu­rité et la pro­tec­tion de leur iden­tité par l’autorité du peu­ple. Face à eux, les pro­gres­sistes sont le par­ti du plus du même : plus de libéral­isme économique et de libéral­isme « socié­tal », plus d’ouverture au monde, plus de droits indi­vidu­els ou com­mu­nau­taires, plus de gou­ver­nance, etc. Les pre­miers vivent dans la colère : ce qu’ils aiment dis­parait, dont la Nation. Les sec­onds vivent dans la peur : tout allait si bien et voilà que les pop­ulistes ou les pays illibéraux répan­dent des « fan­tasmes »!

Puisque l’idéologie est encore prég­nante dans notre quo­ti­di­en, com­ment se propage t’elle ? A‑t-elle une ou des straté­gies ?

F.B.H. : Par principe, s’il y a deux idéolo­gies, une doit être dom­i­nante (celle des dom­i­nants) ; elle s’appuie sur les pou­voirs et les insti­tu­tions, sou­vent avec trans­mis­sion ver­ti­cale, via l’église, l’école, les puis­sants et les offi­ciels… Puis on a décou­vert, surtout après 68, com­ment des courant d’idées pou­vaient se propager via des élites cri­tiques, les médias, l’art, la mode, les nou­velles mœurs, une con­tre-cul­ture ludique, hos­tile à toute autorité (affaire d’hégémonie cul­turelle aurait dit Gram­sci). Or voici, en par­ti­c­uli­er avec les réseaux soci­aux, qu’une parole pop­uliste, d’en bas, con­teste la représen­ta­tion offi­cielle mais aus­si la pré­dom­i­nance des « bobos » moral­isa­teurs. Et comme cette force tend à gag­n­er des élec­tions et obtient une vis­i­bil­ité dans la rue ou dans les cybere­space, cela inquiète le bloc éli­taire. Il réag­it, notam­ment en dénonçant les « idées de haine », les stéréo­types, le com­plo­tisme, les fakes, les idées archaïques…

Le pou­voir de l’idéologie dépend, certes des intérêts matériels de classe ou de l’éducation de qui la pro­fesse, mais aus­si des visions, y com­pris morales et esthé­tiques, que parta­gent spon­tané­ment les gens qui se ressem­blent. Sans oubli­er la capac­ité d’imposer le silence (ou le ridicule) à l’adversaire.

Vous con­sacrez un chapitre aux intel­lectuels, la fig­ure sar­tri­enne ou fou­cal­di­enne de l’intellectuel phare inspire t’elle encore nos con­tem­po­rains ? Si oui, quel est le rôle actuel des intel­lectuels ?

F.B.H. : Sartre incar­nait l’intellectuel général­iste : il indique la bonne démarche révo­lu­tion­naire (indi­vidu­elle et poli­tique) pour guider le peu­ple. Fou­cault inci­tait plutôt l’intellectuel dit spé­ci­fique, com­pé­tent dans un domaine, à démon­ter les mécan­ismes du pou­voir (donc l’idéologie qui les dis­sim­u­lait). En ce sens, il est tou­jours à la mode de se réclamer de Fou­cault ou de la « French the­o­ry » (surtout aux USA) ; il s’agit de démas­quer le patri­ar­cat, l’oppression sex­uelle, les men­tal­ités colo­niales et se présen­ter en libéra­teur (mais de quoi ? et pour quel nou­veau rap­port ?). Bref, toutes les oppres­sions sauf sociales.

Par ailleurs, l’intellectuel pub­lic est con­cur­rencé par l’expert ou la grande con­science médi­a­tique, chargés d’indiquer les « lignes rouges » à ne pas franchir et les indig­na­tions à partager. Pour ma part, je serais flat­té si vous me con­sid­ériez comme un intel­lectuel « orwellien ». Fonc­tion : résis­ter à la pres­sion con­formisante, notam­ment du lan­gage, dire ce que l’on voit et défendre la décence com­mune. Ce n’est déjà pas si mal.

Vous par­lez d’« influ­ence sans fron­tières », pou­vez-vous pré­cis­er ?

F.B.H. : L’influence idéologique fran­chit les fron­tières. Ce fut longtemps une inter­na­tionale com­mu­niste relayée par les idiots utiles. Ce fut aus­si le soft pow­er améri­cain répan­dant à tra­vers la marchan­dise et les médias un mod­èle mon­di­al auquel s’identifier partout. Mais l’influence inter­na­tionale est main­tenant liée à la tech­nolo­gie numérique : on croy­ait dans les années 90 (voire au moment du print­emps arabe) que tous les citoyens pour­raient s’exprimer sur le Net et for­mer un pou­voir pop­u­laire incon­trôlable. Depuis, on a vu com­ment des pays comme la Chine con­trô­lent les idées aus­si par la sur­veil­lance numérique. Ou com­ment, dans nos pays occi­den­taux, les grands du Net (GAFA, etc.) savent élim­in­er via leurs algo­rithmes les dis­cours dits « de haine, de dés­in­for­ma­tion, non appro­priés ».

Puisque décidé­ment nous n’en avons pas fini avec l’idéologie, com­ment la démas­quer voire la com­bat­tre ?

F.B.H. : Per­son­ne n’en est indemne mais cha­cun peut au moins essay­er de repér­er les mécan­ismes idéologiques, chez l’autre et chez soi. D’abord les pas­sions (pom­peuse­ment bap­tisées valeurs) qu’elles dis­simu­lent. Ensuite le fait qu’elles pensent pour nous en four­nissant une expli­ca­tion qui marche à tous les coups. Mais aus­si en se rap­pelant en quelle com­pag­nie nous met­tent nos con­vic­tions (ceux qui pensent spon­tané­ment comme nous) et quels adver­saires elles nous désig­nent (la pop­u­lace, les rich­es, les archaïques, les agents de l’étranger, les bobos hyp­ocrites, etc.). On peut partager des con­stats sur le com­ment sans adhér­er au même but : ain­si, être d’accord avec Char­lie con­tre la cen­sure des asso­ci­a­tions de ver­tus promptes à s’indigner au nom des vic­times et du poli­tique­ment cor­rect, (ONG et lyn­chages en ligne), sans souhaiter le même monde que Char­lie.

Quant à vain­cre l’idéologie adverse, cela sup­pose d’abord un mes­sage per­suasif, mais aus­si des médias pour capter du temps de cerveau humain. Il faut aus­si adapter le dis­cours à un milieu qui soit récep­tif à vos thès­es. Et surtout, il faut des relais : des groupes humains, plus ou moins organ­isés prêts à ampli­fi­er le mes­sage et à impos­er un cer­tain code d’interprétation aux autres.

François-Bernard Huyghe, L’Art de la guerre idéologique, Cerf édi­teur, 2019, 173p, 14 €

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