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Syrie : un premier bilan de la guerre médiatique

Syrie : premier bilan de la guerre médiatique

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Du bellicisme au doute, les grands médias européens, Italie en tête, ont opéré un virage dans la couverture de la guerre en Syrie. Assad est-il en train de gagner la bataille médiatique ?

Crédit photo : james_gordon_losangeles via Flickr (cc)

Le 1er septembre dernier, le ministre de l’Information du gouvernement syrien, Omran al Zohbi, recevait la délégation italo-syrienne du « Fronte Europeo per la Siria » à Damas et leur tenait ces propos : « Ce qui est mené contre la Syrie c’est aussi, et peut-être surtout, une guerre médiatique. Notre système d’information subit une attaque sans précédent, on nous a notamment interdit la transmission d’images et d’informations à travers des satellites comme Arab Sa; on ne peut plus désormais diffuser au reste du monde une vision des choses et de la situation différente de celle imposée par nos ennemis. Sans compter des millions de dollars de dégâts dans nos infrastructures d’information et l’assassinat d’un grand nombre de nos journalistes… » Des paroles graves qui décrivaient bien alors l’état de siège et d’isolement vécu par les institutions du régime de Bachar El Assad. Même si le « non » du Parlement anglais semblait éloigner une éventuelle intervention américaine, les images de l’attaque chimique présumée de Ghouta du 21 août remplissaient encore les pages des journaux et les écrans des principaux médias occidentaux.

« Il y a des stations qui jouent un rôle déterminant dans la crise syrienne – expliquait notamment al Zohbi – comme Al-Jazeera, Al-Arabya, les chaînes musulmanes fondamentalistes et certaines stations en Turquie, ainsi bien sûr que les principaux réseaux occidentaux. Tout ce matraquage contribue à fournir une image distordue de la Syrie, diabolisée et éloignée de la réalité, qui cache ou minimise, par exemple, la présence de terroristes d’Al Quaeda et du Front Al Nusra parmi les soit disant rebelles. De la même façon, ces canaux de propagande ne parlent pas des massacres et des égorgements massifs perpétrés sans distinction par ces dits « rebelles » ».

Doutes croissants…

Dégâts à l'entrée d'une école militaire syrienne assiégée par les "rebelles" au nord d'Alep. Photo prise le 16 décembre 2012. Source : syriafreedom via Flickr (cc)

Dégâts à l’entrée d’une école militaire syrienne assiégée par les « rebelles » au nord d’Alep. Photo prise le 16 décembre 2012. Source : syriafreedom via Flickr (cc)

Avec un mois de distance et de recul, ces phrases, qui pouvaient sembler alors être des paroles de propagande tenus par le ministre d’une dictature acculée, semblent être validées par l’analyse et l’évolution de la situation. De la même façon que les scenarii diplomatiques et géopolitiques ont changé, avec l’hypothèse d’une guerre qui s’éloigne de plus en plus, l’information (surtout occidentale) semble elle aussi aujourd’hui fournir un tableau différent du discours manichéen produit jusque là. Cette évolution est essentiellement due aux doutes croissants sur l’usage d’armes chimiques par le régime et au rôle de plus en plus évident joué par des formations fondamentalistes islamistes au sein de l’opposition à Bachar El Assad. Ainsi, on entend désormais de plus en plus de voix du « monde des médias » tenir des propos assez proches de ceux du ministre al Zohbi.

Une évolution presque inespérée, quand on repense que lors des chaudes journées de fin août, alors que les « raids ciblés » semblaient imminents, les seuls journalistes directement en contact avec les autorités syriennes en mesure de fournir une information alternative à l’internationale, hormis les médias étatiques syriens comme Sana Tv ou Al Ikhbariyah, étaient les russes, bien isolés pour tenter de faire entendre une voix dissidente dans le concert international anti-Assad. Un travail cependant non négligeable, l’interview au président syrien réalisée par Izvestija et les émissions de Russia Today, seule chaîne « all news » en mesure de défier les grands émetteurs occidentaux, avait permis de maintenir un faible mais réel contrepoids médiatique au déferlement belliciste occidental.

La contre-attaque médiatique de Bachar

À partir du mois de septembre, c’est Bachar El Assad lui-même qui semble avoir changé de stratégie de communication. Conscient du fait qu’une grande partie de l’information en Europe et aux États-Unis était produite sans la présence d’envoyés spéciaux en Syrie ou, dans le « meilleur » des cas, avec des journalistes engagé du côté des rebelles (il suffit de penser qu’une agence comme France Presse dans les jours les plus critiques de la crise syrienne se fiait uniquement aux informations provenant du siège rebelle de Nicosia et à deux envoyés spéciaux à Alep, n’ayant, comme la majorité des médias, aucun homme à Damas), le président de la République Arabe de Syrie a commencé à accorder de grandes interviews dans des médias occidentaux et a décidé de laisser aux journalistes étrangers une plus grande liberté de mouvement dans les territoires contrôlés par le régime.

Du Figaro, à CBS et Fox News en passant par Rai News 24, Assad a alors conduit une véritable « contre-attaque » médiatique, menée en même temps que l’action diplomatique.

Après les hésitations des alliés historiques des Américains face à une intervention armée et l’isolement de plus en plus grand de Barack Obama et François Hollande, l’interposition russe après le G20 de Saint-Pétersbourg et la solution diplomatique de la livraison des armes chimiques de la part du régime, l’attaque semble désormais évitée et le président Assad tire ainsi les bénéfices d’une attitude plus ouverte au dialogue.

Le régime de Bachar El Assad a également bénéficié du large effondrement de l'image des « rebelles ». Crédit : arsskeptica (cc)

Le régime de Bachar El Assad a également bénéficié du large effondrement de l’image des « rebelles ». Crédit : arsskeptica (cc)

Parallèlement, le régime de Bachar El Assad a également bénéficié du large effondrement de l’image des « rebelles ». Avec des vidéos comme celle de l’exécution sommaire de plusieurs soldats de l’armée syrienne, diffusée par le New York Times et relayée par des titres italiens pourtant alignés depuis toujours sur des positions philo-atlantistes comme le Corriere della Sera, ou avec des actions comme l’enlèvement du journaliste italien Domenico Quirico et de son collègue belge Pierre Piccinin, l’image de « combattants démocratiques » qu’on cherchait à leur donner jusque là a été largement taillée en brèche.

« Les groupes radicaux islamistes veulent créer un califat »

Le drame vécu pendant 5 mois de détention par l’Italien et le Belge est d’ailleurs exemplaire. L’expérience « sur le terrain » peut en effet nettement faire évoluer la vision des choses idéologiquement prédéfinie, les deux journalistes ayant été originellement envoyés par des titres ayant une ligne éditoriale « anti-Assad » et interventionniste.

« Ça me coûte parce que, depuis des mois, je suis l’armée libre syrienne dans sa lutte pour la démocratie, mais dans une conversation entre les rebelles, on a clairement entendu que ce n’est pas Assad qui a utilisé des armes chimiques » : telles ont été les premières paroles de Piccinin après sa libération.

Certes, le Belge a ensuite été démenti par son camarade de détention, Quirico, envoyé spécial de La Stampa, quotidien aligné sur des positions pro rebelles depuis la première heure, mais celui-ci n’a néanmoins pas pu s’empêcher de reconnaître que « la révolution laïque des débuts est devenue quelque chose d’autre. Les groupes radicaux islamistes veulent créer un califat et l’étendre à tout le Moyen Orient et à l’Afrique du Nord et je suis surpris de voir que les États-Unis envisagent d’intervenir pour aider ces groupes ».

Les principaux quotidiens conservateurs italiens contre l’intervention

Paroles fortes que celles de Quirico, qui, dans un pays comme l’Italie, ont eu un puissant écho et qui se sont ajoutées à une situation déjà par elle-même inédite sur le plan de l’information, avec les deux principaux quotidiens du champ conservateur que sont Libero et Il Giornale (ce dernier étant la propriété de Berlusconi), prenant clairement position contre une possible intervention militaire. Et ce sont bien les envoyés du quotidien de la famille Berlusconi qui ont été des plus actifs dans la relation des attaques subies par les communautés chrétiennes de Syrie de la part des rebelles, et notamment du « massacre de Maaloula » du 20 septembre dernier, véritable « nettoyage ethnique » opéré par les terroristes jihadistes. Une condition tragique que celle des chrétiens en Syrie, qui aura contribué probablement à la forte prise de position du Pape, illustrée par de nombreux appels contre la guerre et des journées de jeun et de prière.

Dans son ensemble la crise syrienne représente sans doute un tableau à la lecture complexe sous l’angle politique et diplomatique mais également médiatique. Il semble pourtant indéniable que, malgré le déséquilibre des forces en présence, le gouvernement de Bachar Assad a, ces deux derniers mois, remporté d’importantes batailles sur le théâtre des combats de l’information.

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