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Le New York Times en proie à la guerre culturelle « trans »

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27 juillet 2023

Temps de lecture : 9 minutes
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Le New York Times en proie à la guerre culturelle « trans »

Temps de lecture : 9 minutes

Pre­mière dif­fu­sion le 22 févri­er 2023

Entre la vieille garde attaché au journalisme traditionnel et la jeune garde militante adepte de l’idéologie du genre, le conflit est désormais ouvert au New York Times. Ouvert et même porté sur la place publique avec la publication le 15 février 2023 d’une lettre signée par un millier environ (au 17 février) de journalistes, chroniqueurs, contributeurs et lecteurs qui reprochent à la rédaction le questionnement par certains collègues dans les colonnes du journal des applications pratiques de la théorie du genre poussées par le lobby « trans ».

Les « standards » du NYT

Voici un exem­ple de reproche pour com­pren­dre le type de griefs adressé à Philip B. Cor­bett, directeur adjoint de la rédac­tion en charge des « stan­dards » au New York Times :

« Le récent arti­cle de Katie Bak­er inti­t­ulé “When Stu­dents Change Gen­der Iden­ti­ty and Par­ents Don’t Know” (Quand les élèves changent d’identité sex­uelle et que les par­ents ne le savent pas) présente de manière erronée la bataille sur le droit des enfants à une tran­si­tion en toute sécu­rité. L’article ne pré­cise pas que les actions en jus­tice inten­tées par des par­ents qui veu­lent que l’école révèle l’identité trans de leurs enfants font par­tie d’une stratégie juridique pour­suiv­ie par des groupes haineux anti­trans. Ces groupes ont iden­ti­fié les per­son­nes trans­gen­res comme étant une “men­ace exis­ten­tielle pour la société” et cherchent à rem­plac­er le sys­tème d’éducation publique améri­cain par un enseigne­ment chré­tien à domi­cile, un con­texte clé que Bak­er n’a pas don­né aux lecteurs du Times. »

Soins médicaux en ligne de mire

Un autre reproche fait à la direc­tion du New York Times, c’est que cer­tains de ses arti­cles sont util­isés devant les tri­bunaux pour défendre les lois des États inter­dis­ant les traite­ments médi­caux de change­ment de sexe à des­ti­na­tion des mineurs :

« L’année dernière, le pro­cureur général de l’Arkansas a déposé un mémoire d’amicus curi­ae pour défendre la loi de l’Alabama sur la com­pas­sion et la pro­tec­tion des enfants vul­nérables, qui érig­erait en crime, pas­si­ble de dix ans d’emprisonnement, le fait pour tout prestataire de soins médi­caux d’administrer cer­tains soins médi­caux d’affirmation du genre (y com­pris des blo­queurs de puberté) à un mineur qui diverge du sexe qui lui a été attribué à la nais­sance. Le mémoire cite trois arti­cles dif­férents du New York Times pour jus­ti­fi­er son sou­tien à la loi : Bazelon, “The Bat­tle Over Gen­der Ther­a­py” (La bataille autour de la thérapie de genre), Azeen Gho­rayshi, “Doc­tors Debate Whether Trans Teens Need Ther­a­py Before Hor­mones” (Les médecins débat­tent pour savoir si les ado­les­cents trans ont besoin d’une thérapie avant les hor­mones »), et Ross Douthat, “How to Make Sense of the New L.G.B.T.Q. Cul­ture War” (Com­ment com­pren­dre la nou­velle guerre cul­turelle LGBTQ). Pas plus tard que le 8 févri­er 2023, le témoignage de l’avocat David Beg­ley devant l’assemblée lég­isla­tive de l’État du Nebras­ka en faveur d’un pro­jet de loi sim­i­laire citait en les approu­vant les reportages du Times et s’appuyait sur sa répu­ta­tion de “jour­nal offi­ciel” pour jus­ti­fi­er la crim­i­nal­i­sa­tion des soins d’affirmation du genre. »

Appel à la censure généralisée sur le sujet trans

Ce qu’exigent les sig­nataires de la let­tre, c’est donc ni plus ni moins la cen­sure des arti­cles et édi­to­ri­aux ou autres chroniques remet­tant en cause le bien-fondé des thérapies de change­ment de sexe admin­istrées aux mineurs, mal­gré leurs effets sou­vent irréversibles (comme la stérilité).

« En tant que penseurs, nous sommes déçus de voir le New York Times suiv­re l’exemple des groupes haineux d’extrême droite en présen­tant la diver­sité des gen­res comme une nou­velle con­tro­verse jus­ti­fi­ant une nou­velle lég­is­la­tion puni­tive. Les blo­queurs de puberté, les traite­ments hor­monaux sub­sti­tu­tifs et les chirur­gies d’affirmation du genre sont des formes de soins stan­dard pour les per­son­nes cis et trans depuis des décen­nies », affir­ment ain­si dans la novlangue de l’idéologie du genre les sig­nataires de la let­tre. Et ils en prof­i­tent pour rap­pel­er au pas­sage à la direc­tion du jour­nal le passé « homo­phobe » du New York Times. Exem­ple : « En 1963, le New York Times a pub­lié en pre­mière page un arti­cle inti­t­ulé “Growth of Overt Homo­sex­u­al­i­ty in City Pro­vokes Wide Con­cern” (Le développe­ment de l’homosexualité affichée en ville sus­cite une grande inquié­tude), dans lequel on pou­vait lire que les homo­sex­uels con­sid­éraient leur pro­pre sex­u­al­ité comme “une mal­adie innée et incur­able” — une mal­adie que les sci­en­tifiques, annonçait le Times, pen­saient désor­mais pou­voir “guérir”. » Ou encore la règle en vigueur au New York Times jusqu’en 1987 sur l’utilisation du mot « gay », qui, à la base, veut dire « gai » en anglais : « Ne pas utilis­er le mot gay comme syn­onyme d’homosexuel, sauf s’il appa­raît dans le nom offi­ciel et en majus­cules d’une organ­i­sa­tion ou dans une cita­tion. »

Autant de crimes con­tre la pen­sée woke actuelle qui fait la part belle à l’idéologie du genre.

Voir aus­si : Le New York Times met­tra une majus­cule à “Black”

Les employés du NYT, de trans en transe

Dans un pre­mier temps, il s’agissait, à en croire les médias qui ont les pre­miers pub­lié l’information, d’une let­tre signée par « près de 200 con­tribu­teurs ». « Près de 200 col­lab­o­ra­teurs du NYT sig­nent une let­tre reprochant au jour­nal de suiv­re les “groupes haineux d’extrême droite” sur la ques­tion des trans­sex­uels. », titrait ain­si Fox News sur son site le même jour.

« Comme l’a rap­porté Fox News Dig­i­tal en novem­bre dernier, le Times a été con­fron­té à un “retour de bâton” pour l’un de ses récents arti­cles qui exam­i­nait “les con­séquences poten­tielles des inhib­i­teurs de la puberté” », écrivait alors le site de la grande chaîne de télévi­sion con­ser­va­trice améri­caine. « Ce retour de bâton s’est con­crétisé par une let­tre du 15 févri­er signée par d’éminents jour­nal­istes et auteurs de gauche, dont Ed Yong, Lucy Sante, Rox­ane Gay et Rebec­ca Sol­nit. (…) Les auteurs libéraux cha­grinés ont noté que, bien que “de nom­breux jour­nal­istes du Times cou­vrent équitable­ment les ques­tions rel­a­tives aux trans­gen­res”, ils sont “éclip­sés par ce qu’un jour­nal­iste a cal­culé comme étant plus de 15 000 mots de cou­ver­ture en pre­mière page du Times débat­tant de la per­ti­nence des soins médi­caux pour les enfants trans­gen­res pub­liés au cours des huit derniers mois seule­ment”. »

Les prob­lèmes du New York Times avec le lob­by trans et LGBT étaient con­nus avant cette let­tre ouverte du 15 févri­er 2023, puisque le même site de Fox News titrait le 15 novem­bre dernier : « Un arti­cle du New York Times sur les inhib­i­teurs de puberté ali­mente les cri­tiques dans le débat sur les trans­gen­res : “Une décen­nie de retard sur cette his­toire” », avec le sous-titre : « Les pro­gres­sistes accusent le NYT de “trans­pho­bie”, tan­dis que d’autres font l’éloge de cette cou­ver­ture tar­dive. »

Depuis des années, les thès­es de l’idéologie du genre et leur mise en pra­tique auprès des enfants et ado­les­cents sont très régulière­ment cri­tiquées sur la chaîne Fox News.

Guerre culturelle et groupes d’influence

Dans un arti­cle pub­lié le 16 févri­er, Le Tele­graph, un jour­nal bri­tan­nique claire­ment pro­gres­siste et « LGBT-friend­ly » mais devenu au fil des ans de plus en plus cri­tique des dérives du lob­by trans et de ses vel­léités total­i­taires, explique « com­ment le New York Times a été englouti dans une guerre cul­turelle trans » (c’est le titre de l’article).

« Cette semaine, plus de 180 écrivains ont rédigé une let­tre accu­sant le New York Times de fomenter “le sec­tarisme et la pseu­do-sci­ence” dans sa cou­ver­ture des ques­tions trans­gen­res, tan­dis que les mil­i­tants LGBT ont organ­isé une man­i­fes­ta­tion au pied de la tour du jour­nal à Man­hat­tan », racon­te l’auteur de l’article du Tele­graph. « Cette rébel­lion est une réac­tion très publique à la récente cou­ver­ture du New York Times. Pour­tant, ce n’est que le dernier con­flit d’une guerre cul­turelle interne, stim­ulée par un fos­sé généra­tionnel, qui men­ace de déchir­er le jour­nal. »

Plus loin, on peut lire que « dans le même temps, plus de 100 organ­i­sa­tions ont signé une autre let­tre accu­sant le Times de “dif­fuser des infor­ma­tions erronées et préju­di­cia­bles sur les per­son­nes et les prob­lèmes trans­gen­res”. Un porte-parole du Times s’est défendu con­tre ces cri­tiques, déclarant : “Notre jour­nal­isme s’efforce d’explorer, d’interroger et de refléter les expéri­ences, les idées et les débats de la société — pour aider les lecteurs à les com­pren­dre. Notre reportage a fait exacte­ment cela et nous en sommes fiers”. »

Le Guardian britannique aussi

Le Tele­graph remar­que aus­si qu’un con­flit sim­i­laire avait éclaté au sein de la rédac­tion du Guardian, un jour­nal bri­tan­nique de gauche (proche des tra­vail­listes), quand plus de 300 mem­bres de la rédac­tion avaient signé une let­tre pour se plain­dre d’un édi­to­r­i­al rédigé par la jour­nal­iste Suzanne Moore. Celle-ci a plus tard expliqué dans les colonnes du Tele­graph (proche des tories) com­ment elle avait été, au Guardian, « trahie et mal­menée pour avoir dit que les femmes ne devaient pas être réduites au silence » face aux reven­di­ca­tions du lob­by trans. Dans un autre arti­cle pub­lié en décem­bre dernier, Moore dénonçait le fait que « le Guardian cache la vérité sur la ques­tion trans ».

Selon le Tele­graph, au con­traire du Guardian bri­tan­nique, le jour­nal améri­cain New York Times a décidé, après s’être lais­sé sur­pren­dre par l’élection de Don­ald Trump, d’attirer « des chroniqueurs plus con­ser­va­teurs pour ten­ter d’élargir ses points de vue et repouss­er les accu­sa­tions selon lesquelles il était aveuglé par sa vision libérale. » Atten­tion de bien com­pren­dre ici le mot « libéral » à la mode anglo-sax­onne, c’est-à-dire au sens de progressiste/libertaire.

Un pre­mier clash a alors eu lieu après la pub­li­ca­tion d’un édi­to­r­i­al par un séna­teur répub­li­cain qui appelait à déploy­er la troupe pour réprimer les man­i­fes­ta­tions con­séc­u­tives à la mort de George Floyd. Les réac­tions pass­able­ment énervées de nom­breux mem­bres de la rédac­tion à cet édi­to­r­i­al ont poussé vers la sor­tie deux chroniqueurs con­ser­va­teurs qui venaient de rejoin­dre le New York Times, le chroniqueur James Ben­net et la chroniqueuse Bari Weiss. Cette dernière avait alors estimé dans sa let­tre de démis­sion que « un nou­veau con­sen­sus a émergé dans la presse, mais peut-être surtout dans ce jour­nal : la vérité n’est pas un proces­sus de décou­verte col­lec­tive, mais une ortho­dox­ie déjà con­nue d’une poignée de gens éclairés dont le tra­vail con­siste à informer tous les autres” ».

Voir aus­si : Chas­se aux blancs dans les médias améri­cains, les têtes tombent

Une con­stata­tion qui s’applique sans doute aus­si à bien des rédac­tions dans les médias français. De l’autre côté de l’Atlantique, sur « la terre des gens libres » (the land of the free, comme les habi­tants des États-Unis d’Amérique se com­plaisent à appel­er leur pays), l’avenir nous dira si, en ce qui con­cerne le New York Times, l’explosion de ce nou­veau con­flit va met­tre défini­tive­ment fin à la ten­ta­tive entre­prise après l’élection de Don­ald Trump d’introduire une toute petite dose de plu­ral­isme d’opinions au sein d’un jour­nal de la gauche libérale libertaire.

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