Les patrons de la presse nationale. Tous mauvais

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Jean Stern est en colère. Journaliste de grand talent et d’expérience, ayant roulé sa bosse aux Presses de la Manche, à Libération, à la Tribune, fondateur de Gai Pied, il a le sentiment de s’être fait flouer et le fait savoir dans un petit/grand livre roboratif, nourrissant, écrit d’une plume allègre et enlevée. Un livre qui – contrairement au titre – n’est pas écrit sous l’angle des individus mais sous celui du capital.

La majorité de la presse ayant plus ou moins collaboré change de mains à la Libération. Un équilibre officieux s’établit : aux communistes du syndicat du Livre l’imprimerie, aux gaullistes, aux socialistes et démocrates-chrétiens les rédactions. L’aide à la presse (créée en 1942 par un certain Pierre Laval) se systématise et joue son effet d’opium (« À défaut de réfléchir, l’État paie »). Tout le monde a oublié un point : cette presse n’a pas de capital.

Petit à petit le capital va revenir. En 1995 le couple infernal Colombani/Plenel se met en place au Monde et va le conduire au bord de l’abîme. Les « journalistes managers » comme les appelle Jean Stern mettent en place sous l’ombre d’Alain Minc une politique d’expansion à tout prix. « Le Monde devient rapidement un monstre bureaucratique, une machine obèse ». La machine infernale des Obligations Remboursables en Actions (les trop fameuses ORA) est mise en marche. Le trio BNP, Bergé, Niel, Pigasse profite d’une trésorerie exsangue pour prendre le pouvoir (voir l’infographie du Groupe Le Monde sur notre site). Libération prend le même chemin sous la férule de Serge July, la banque Rothschild remplaçant ici la banque Lazard.

Les investissements de la finance dans la presse ne lui coûtent rien. Dans un chapitre parfait Stern en démonte le mécanisme. Un investissement dans la presse est exonéré d’ISF car il s’agit d’une « œuvre de l’esprit ». Mieux encore, les holdings passives ou actives permettent de diminuer la fiscalité des entreprises qui détiennent la presse déficitaire. Les Échos sont en perte. Ces pertes remontent dans une holding détenant des actifs profitables, les pertes vont s’imputer au total des bénéfices, les diminuer d’autant et réduire ainsi l’impôt global, le tour est joué. Les actionnaires s’y retrouvent sur le plan financier. Mais les lecteurs ? Mais les journalistes ? Tout le monde investit sur le contenant (l’imprimerie) et désinvestit sur le contenu (les enquêtes, l’investigation, les bureaux à l’étranger). Le risque de conflits d’intérêts augmente, un formatage s’installe (à notre avis sous-estimé par Stern, on pourrait parler de pensée unique).

« Épilogue ? Tous à la ferme ? ». Dans une profession en voie de précarisation, les fermes de contenus prolifèrent. Les pigistes travaillant à domicile fournissent au kilomètre du « contenu » rémunéré au clic. Demand Media outre Atlantique dispose de 10000 rédacteurs en chambre sur les sujets les plus variés. En France Relax News dispose déjà de 75 salariés et de 150 pigistes. Parmi les actionnaires de Relax News, Matthieu Pigasse et Serge Dassault.

Jean Stern, Les patrons de la presse nationale. Tous mauvais, La fabrique éditions, 191 pp., 13 €, 2012.

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