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Un média de droite censuré en Pologne dans l’indifférence générale sur fond de guerre en Ukraine

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9 mars 2023

Temps de lecture : 9 minutes
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Un média de droite censuré en Pologne dans l’indifférence générale sur fond de guerre en Ukraine

Temps de lecture : 9 minutes

Que n’a‑t-on entendu de cris d’alarme et de protestations depuis l’arrivée du parti social-conservateur Droit et Justice (PiS) au pouvoir en Pologne à la faveur des élections de 2015 ! Même chose pour la Hongrie depuis le retour de Viktor Orbán aux affaires en 2010 et sa reconduction à une large majorité à chaque nouvelle élection parlementaire.

Quelques exem­ples relevés ces dernières années par l’Observatoire du Journalisme :

Une enquête biaisée de l’U.E.

À tel point même que le Par­lement européen a tenu à enquêter, de manière certes assez biaisée, sur la lib­erté des médias en Pologne lors d’une vis­ite effec­tuée en 2018 dans le cadre de la pré­pa­ra­tion d’un rap­port devant ouvrir la voie à une procé­dure de sanc­tion pour vio­la­tion de l’État de droit.

En Pologne-même, les médias libéraux et de gauche ont plusieurs fois tiré la son­nette d’alarme (et ce sont d’ailleurs sou­vent eux qui ont alerté leurs parte­naires français). Par exem­ple quand le gou­verne­ment polon­ais a voulu impos­er une taxe sur la pub­lic­ité dans les médias. Plusieurs d’entre eux, et pas des moin­dres, avaient même organ­isé une grève des paru­tions pen­dant un jour il y a deux ans. Et les grands médias français avaient bien enten­du relayé l’information, comme ils l’avaient fait quelques années plus tôt pour la Hon­grie et sa pro­pre taxe sur la pub­lic­ité, en ressas­sant l’idée que les gou­verne­ments con­ser­va­teurs (générale­ment appelés « nation­al­istes » ou « ultra-con­ser­va­teurs ») d’Europe cen­trale chercheraient à brid­er la lib­erté d’expression et le plu­ral­isme médi­a­tique. Rebe­lote quand le PiS polon­ais a voulu align­er sa lég­is­la­tion sur les lég­is­la­tions française et alle­mande, en imposant comme con­di­tion pour qu’une télévi­sion puisse émet­tre sur la TNT qu’elle appar­ti­enne à hau­teur d’au moins 51 % des parts à des pro­prié­taires de l’Espace économique européen (EEE). En France, la barre est fixée plus haut, à 80 %, mais c’est pour la Pologne que l’idée a sus­cité un tol­lé. Elle a été aban­don­née depuis.

Le site d’un magazine conservateur censuré par les autorités

En revanche, quand un mag­a­zine libéral-con­ser­va­teur (libéral en économie, con­ser­va­teur pour les ques­tions socié­tales), Najwyższy Czas! (« Il est grand temps ! »), voit son site, qui était vis­ité par plusieurs cen­taines de mil­liers de lecteurs chaque mois, blo­qué par les autorités sans déci­sion de jus­tice et sans même être infor­mé des motifs du blocage ni même de l’administration qui a procédé à ce blocage, c’est l’omerta ou l’indifférence totale qui pré­vaut au sein de ces mêmes médias. La même réac­tion avait pu être observée lorsque c’est une télévi­sion inter­net de droite (claire­ment plus à droite que le PiS et de plus – hor­reur ! – encore plus vigoureuse­ment hos­tile aux reven­di­ca­tions du lob­by LGBT), wRealu24, qui avait été blo­quée. Dans les deux cas, on soupçonne des arti­cles ou déc­la­ra­tions ou émis­sions jugés trop favor­ables à la Russie ou trop cri­tiques de l’Ukraine, dans le con­texte de la guerre en cours dans le pays voisin, d’être à l’origine du blocage.

Silence des médias de gauche

Pour­tant, si le gou­verne­ment polon­ais peut blo­quer un quel­conque média sans même l’accuser de pra­tiques illé­gales ni engager une procé­dure judi­ci­aire à son encon­tre, cela veut dire que la lib­erté de la presse est vrai­ment men­acée aujourd’hui en Pologne. Mais alors, si les grands médias libéraux et de gauche qui hys­téri­saient pour pas grand-chose ces dernières années ne dis­ent rien cette fois, quelle con­clu­sion pou­vons-nous en tir­er ? Sans doute celle que l’on soupçon­nait déjà : ce qui importe aux yeux de ces pré­ten­dus défenseurs de la démoc­ra­tie, ce n’est pas tant la lib­erté de la presse et le plu­ral­isme médi­a­tique que de préserv­er la dom­i­na­tion de leur obé­di­ence idéologique dans le paysage médi­a­tique, et ce dans l’ensemble de l’Union européenne.

Une seule exception à la loi du silence

Le seul média polon­ais que l’on pour­rait qual­i­fi­er de « main­stream », ou de « média de grand chemin » et qui par­le de cette affaire, c’est l’hebdomadaire con­ser­va­teur Do Rzeczy, avec notam­ment une brève et un entre­tien avec Tomasz Som­mer, le rédac­teur en chef de Najwyższy Czas! pub­liés sur son site Inter­net les 10 et 11 févri­er, dès après le blocage sur­venu le 9 févri­er du site de son con­cur­rent. Ont ensuite suivi deux grands arti­cles pub­liés dans deux numéros con­sé­cu­tifs du mag­a­zine papi­er de Do Rzeczy : « Le débran­chage de la lib­erté de parole », dans le numéro du 20 févri­er 2023, et « Quand les ‘médias libres’ ont détourné le regard » dans le numéro du 27 févri­er 2023.

Les autres médias qui ont par­lé de cette affaire sont des médias plus mar­gin­aux et sont tous classés à droite comme Do Rzeczy. On compte par­mi ces quelques médias de droite qui en ont par­lé l’hebdomadaire du célèbre syn­di­cat polon­ais Sol­i­dar­ité (Sol­i­darność), Tysol.

Perte de la moitié des lecteurs et des revenus

Pour­tant, si le biheb­do­madaire Najwyższy Czas! est lié à la per­son­nal­ité excen­trique et volon­tiers provo­ca­trice du lib­er­tarien Janusz Kor­win-Mikke, il s’agit d’un des plus anciens mag­a­zines poli­tiques en Pologne, son pre­mier numéro étant paru en 1990, au moment de la tran­si­tion de la dic­tature com­mu­niste à la démoc­ra­tie par­lemen­taire et à l’économie de marché. Depuis le début du mois de févri­er, son site n’est plus acces­si­ble que depuis l’étranger, ce qui veut dire que ses lecteurs rési­dant en Pologne doivent utilis­er une con­nex­ion VPN pour con­tin­uer à le con­sul­ter. D’après les déc­la­ra­tions de son rédac­teur en chef, cela lui a fait per­dre la moitié de ses lecteurs et donc aus­si des revenus pub­lic­i­taires vitaux.

La con­sti­tu­tion polon­aise inter­dit la cen­sure préven­tive, mais la loi sur les télé­com­mu­ni­ca­tions autorise les ser­vices spé­ci­aux à faire blo­quer un site Inter­net en cas de men­ace pour la sécu­rité de l’État ou l’ordre pub­lic. Tomasz Som­mer déclare être cer­tain que le ser­vice à l’origine du blocage est l’Agence pour la sécu­rité intérieure (ABW), l’agence de con­tre-espi­onnage polon­aise, et il a écrit au pre­mier min­istre et au min­istre de l’Intérieur pour deman­der des éclair­cisse­ments, sans toute­fois obtenir aucune réponse.

Kafka à Varsovie

Le jour­nal­iste Jan Fiedor­czuk pré­cise dans Do Rzeczy, dans l’article inti­t­ulé « Quand les ‘médias libres’ ont détourné le regard » : « Le site Web de l’un des plus anciens mag­a­zines poli­tiques polon­ais, au ton antigou­verne­men­tal évi­dent, a été fer­mé d’un jour à l’autre. Le pro­prié­taire du site n’a reçu aucune com­mu­ni­ca­tion ni aucun aver­tisse­ment, et l’ensemble de la sit­u­a­tion a un goût presque kafkaïen. Som­mer lui-même ne sait pas pourquoi son site a été cen­suré ni quel arti­cle a motivé cette déci­sion. En fait, il ne sait même pas qui est respon­s­able du blocage, car ses allé­ga­tions con­tre l’ABW reposent sur des preuves cir­con­stan­cielles plutôt que sur des preuves directes. »

On sait toute­fois que c’est bien l’ABW qui avait blo­qué l’accès aux sites wRealu24.pl et wRealu24.tv en mai dernier, une déci­sion que l’hebdomadaire Do Rzeczy avait déjà été le seul grand média à dénoncer.

Liberté de la presse et censures

Do Rzeczy s’inquiète aujourd’hui ouverte­ment pour la lib­erté de la presse sous un gou­verne­ment qu’il cri­tique sou­vent, mais dont il est toute­fois plus proche que des gou­verne­ments libéraux ou de gauche précé­dents. Ain­si qu’on peut le lire dans l’article de Fiedor­czuk : « Il appa­raît donc que quelqu’un peut envahir l’espace médi­a­tique polon­ais et décider de manière autonome qui a le droit de par­ticiper au débat pub­lic et qui doit être privé de ce priv­ilège. Et ce en dehors de l’ordre juridique (vide : arti­cle 54 de la Con­sti­tu­tion), en dehors du con­trôle démoc­ra­tique. De plus, tout cet inci­dent a été com­plète­ment ignoré tant par les politi­ciens (sans compter Kon­fed­er­ac­ja, qui a fait une con­férence à la Diète sur le sujet) que par les médias (sans compter l’hebdomadaire “Do Rzeczy” et quelques sites Web). Et c’est juste­ment sur le monde jour­nal­is­tique, davan­tage que sur toute autre chose, que cette affaire est la plus révéla­trice. »

Kon­fed­er­ac­ja est l’alliance des nation­al­istes et des lib­er­tariens à la Diète, la cham­bre basse du par­lement polon­ais, avec une dizaine de députés qui for­ment l’opposition de droite du PiS, les autres par­tis d’opposition étant situés sur l’aile gauche du par­ti de Jarosław Kaczyńs­ki. C’est de ce groupe Kon­fed­er­ac­ja que le média Najwyższy Czas! est le plus proche idéologique­ment, mais c’est aus­si le groupe qui pen­dant la pandémie de Covid était le plus engagé en faveur de la défense des lib­ertés civiques et de la lib­erté d’expression (notam­ment des médecins qui, comme en France, ont été réprimés par les autorités – et le sont encore pour cer­tains – quand ils osaient sor­tir du rang à pro­pos de la vac­ci­na­tion con­tre le Covid et de la poli­tique gou­verne­men­tale pour lut­ter con­tre la pandémie).

Le jour­nal­iste de Do Rzeczy con­tin­ue son arti­cle en com­para­nt alors juste­ment le silence des médias face à la cen­sure man­i­feste­ment con­traire à l’État de droit qui a visé Najwyższy Czas!, et avant lui la webtélé wRealu24, à l’hystérie de ces mêmes médias face à des mesures ou des propo­si­tions de mesures du PiS qui étaient cer­taine­ment bien moins dan­gereuses pour la lib­erté d’expression et le pluralisme.

Quant à son col­lègue Tomasz Row­ińs­ki, qui est égale­ment rédac­teur en chef du trimestriel Chris­tian­i­tas, il com­para­it une semaine plus tôt, dans son arti­cle inti­t­ulé « Le débran­chage de la lib­erté de parole », la cen­sure actuelle à celle, offi­cielle et légale, qui avait court dans la Pologne d’avant-guerre : « Dans la Sec­onde République, où la cen­sure exis­tait, la rai­son de la con­fis­ca­tion d’un jour­nal était expliquée aux édi­teurs, alors que le site du biheb­do­madaire “Najwyższy Czas!” a tout sim­ple­ment été coupé des inter­nautes. Et l’on ne sait même pas quel ser­vice spé­cial a fait cela ni pour quelles raisons. »

Jusqu’ici, le site du biheb­do­madaire Najwyższy Czas! apparu en Pologne à la chute du com­mu­nisme n’avait eu les hon­neurs que d’une cen­sure par la Big Tech améri­caine.

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