Ojim.fr
Veille médias
Dossiers
Portraits
Infographies
Vidéos
Faire un don
La fermeture du quotidien hongrois Népszabadság, entre fantasmes des médias français et réalité

22 octobre 2016

Temps de lecture : 3 minutes
Accueil | Veille médias | La fermeture du quotidien hongrois Népszabadság, entre fantasmes des médias français et réalité

La fermeture du quotidien hongrois Népszabadság, entre fantasmes des médias français et réalité

Un grand quotidien de la gauche libertaire qui fait faillite au pays de Viktor Orbán, cela ne peut être que le signe d’une reprise en main du pouvoir aux yeux des journaux français qui s’informent pour la plupart auprès de l’AFP : « Un paysage médiatique proche du modèle russe », c’est-à-dire sous le contrôle du pouvoir politique, pour Libération, « La liberté de la presse en danger » pour Le Monde. Même Le Figaro se pose des questions et La Croix souligne que Népszabadság publiait des articles gênants pour le gouvernement de Budapest. Pour la journaliste de la radio RFI, « le pouvoir hongrois cherche à absorber les quelques journaux critiques qui existent encore ». Pourtant, en matière de diversité des médias, et même après que son principal quotidien de gauche a mis la clé sous la porte, la Hongrie n’a rien à envier à la France, et c’est même le Fidesz qui a imposé le pluralisme dans les médias.

Comme le fai­sait judi­cieuse­ment remar­quer L’Humanité, Nép­sz­abad­ság, « La Lib­erté du peu­ple », avait été depuis 1956 l’organe offi­ciel du Par­ti social­iste ouvri­er hon­grois, c’est-à-dire du par­ti com­mu­niste, avant d’être ven­du au groupe de presse alle­mand Ber­tels­mann dans les années 1989–90, lors de la tran­si­tion démoc­ra­tique. En fait de tran­si­tion démoc­ra­tique, la vente à des investis­seurs occi­den­taux de ce jour­nal comme des autres médias du pays s’est effec­tuée en échange de la promesse faite aux com­mu­nistes de ne pas chang­er les mem­bres de la rédac­tion pen­dant cinq ans. Ayant sup­primé son slo­gan « Pro­lé­taires de tous les pays, unis­sez-vous ! » et s’étant recon­ver­ti du com­mu­nisme au gauchisme libéral-lib­er­taire, Nép­sz­abad­ság a ain­si pu favoris­er le retour aux affaires de la gauche post-com­mu­niste dans les années 1990 puis 2000, et notam­ment de l’oligarque Fer­enc Gyurcsány, le prési­dent du par­ti social­iste hon­grois qui, pre­mier min­istre de 2004 à 2009, a mené son pays au bord d’une fail­lite com­pa­ra­ble à celle de la Grèce, avant que les électeurs ne déci­dent de don­ner leur chance au Fidesz et à son leader Vik­tor Orbán.

Dans les années 1990, Nép­sz­abad­ság était le numéro 1 des quo­ti­di­ens nationaux hon­grois et vendait même plus que tous les autres quo­ti­di­ens réu­nis. Mais les man­i­fes­ta­tions de 2006 con­tre le mono­pole des post­com­mu­nistes dans les médias du pays, quand la foule a pris d’assaut et incendié le siège de la télévi­sion publique MTV, a mar­qué le début du déclin de ce jour­nal qui avait été reven­du en 2003 au groupe suisse Ringi­er, avant de devenir la pro­priété de Vien­na Cap­i­tal Part­ners après la fusion en 2014 de Ringi­er et d’Axel Springer. Le groupe Medi­a­works, qui regroupe les médias hon­grois du nou­veau pro­prié­taire, a soudaine­ment annon­cé le 8 octo­bre la fer­me­ture du jour­nal Nép­sz­abad­ság, jus­ti­fi­ant cette déci­sion par la baisse bru­tale des ventes, de 74 % en dix ans, et les fortes pertes accu­mulées total­isant plus de 16 mil­lions d’euros. Ce n’est donc pas le Fidesz ni Vik­tor Orbán qui ont for­cé cette fer­me­ture, mais bien les lecteurs qui ont déserté le jour­nal. Et par­mi les quelques cen­taines de man­i­fes­tants qui protes­taient sous la pluie le 8 au soir devant le siège du par­lement hon­grois, il y avait une pro­por­tion impor­tante de jour­nal­istes, y com­pris étrangers.

Le groupe Medi­a­works con­serve en Hon­grie ses 13 jour­naux régionaux et plusieurs mag­a­zines nationaux con­sacrés au sport et à l’automobile. Son quo­ti­di­en Nép­sz­abad­ság avait déjà subi plusieurs cures d’amaigrissement, tant au niveau du con­tenu, réduit de moitié, que de son équipe de jour­nal­istes. Medi­a­works sem­ble avoir voulu prof­iter du démé­nage­ment des rédac­tions de ses jour­naux pour cette fer­me­ture sur­prise de son titre phare, évi­tant ain­si une pos­si­ble grève avec occu­pa­tion des locaux.

Le plu­ral­isme médi­a­tique s’en trou­ve-t-il affaib­li en Hon­grie ? Certes, la dom­i­na­tion des quo­ti­di­ens de droite est ren­for­cée par cette fer­me­ture, mais l’exemple du grand quo­ti­di­en con­ser­va­teur Mag­yar Nemzet mon­tre qu’un jour­nal peut être de droite et très cri­tique à l’égard du gou­verne­ment. Par ailleurs, c’est tou­jours le titre gauchiste-lib­er­taire HGV qui domine dans le secteur des heb­do­madaires d’actualités et la chaîne européiste et lib­er­taire RTL, très anti-Fidesz, qui domine dans le secteur de la télévi­sion. Com­parée à la France, la Hon­grie reste un mod­èle de plu­ral­isme médi­a­tique, même sans le quo­ti­di­en Nép­sz­abad­ság qui n’était plus tiré qu’à moins de quar­ante mille exem­plaires, con­tre plus de 700 000 quand il béné­fi­ci­ait du mono­pole de l’information écrite à l’époque com­mu­niste.

Crédit pho­to : DR

Sur le même sujet

Related Posts

None found

Derniers portraits ajoutés

Yann Barthès

PORTRAIT — Avec sa belle gueule et sa décon­trac­tion cor­ro­sive, Yann Barthès est devenu en quelques années le gen­dre idéal de la mère de famille con­seil­lère déco dans le Marais, ou son fan­tasme télé le plus avouable.

Christophe Barbier

PORTRAIT — Ex-Patron de L’Express (2006–2016), Christophe Bar­bi­er a ren­du omniprésents dans le débat pub­lic sa sil­hou­ette svelte et son écharpe rouge. Est-il vrai­ment de gauche, comme il l’a longtemps soutenu ?

Éric Brunet

PORTRAIT — Né en juil­let 1964 à Chi­non (Indre et Loire) d’un père ingénieur à EDF et d’une mère compt­able, Éric Brunet est un chroniqueur, ani­ma­teur radio et essay­iste français con­nu pour son engage­ment à droite et son sou­tien incon­di­tion­nel à Nico­las Sarkozy.

Salhia Brakhlia

PORTRAIT — Sal­hia Brakhlia a apporté, avec suc­cès, les méth­odes con­tro­ver­sées du Petit Jour­nal sur BFMTV. Le mélange détonne.

Caroline Monnot

PORTRAIT — Car­o­line Mon­not est une jour­nal­iste aimant se représen­ter sur les réseaux soci­aux avec une tête d’autruche, libre à cha­cun d’en faire sa pro­pre inter­pré­ta­tion. Elle tra­vaille au jour­nal Le Monde depuis 25 ans, chef adjointe du ser­vice poli­tique, elle se con­cen­tre prin­ci­pale­ment sur les rad­i­cal­ités poli­tiques.