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Pologne : un deux poids, deux mesures assumé par nos médias

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5 février 2024

Temps de lecture : 10 minutes
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Pologne : un deux poids, deux mesures assumé par nos médias

Temps de lecture : 10 minutes

En Pologne, le journal d’extrême-centre Gazeta Wyborcza qui coche toutes les cases de la bien-pensance (pro-UE, pro-immigration, pro-LGBT, etc.) faisait pleurnicher dans les chaumières des équipes de rédaction des grands médias français quand le gouvernement du PiS, issu des élections de l’automne 2015, lui avait retiré la manne des annonces de l’État et des sociétés publiques. Son cas était avancé comme un exemple des supposées attaques du gouvernement conservateurs contre le pluralisme médiatique en Pologne.

L’extrême-centre polonais persécute les médias conservateurs

Aucun de ces médias ne vient aujourd’hui pleur­er sur le sort des jour­naux de droite aux­quels le nou­veau gou­verne­ment Tusk retire aujourd’hui de la même manière la manne des annonces pub­lic­i­taires de l’État et des sociétés publiques. Pas plus qu’ils ne s’offusquaient quand ces mêmes médias de droit étaient déjà privés de pub­lic­ités sous les gou­verne­ments précé­dents de Don­ald Tusk. Et aucun d’entre eux ne s’offusque non plus de la cam­pagne menée en ce moment par Gaze­ta Wybor­cza pour exiger des annon­ceurs qu’ils retirent leurs pub­lic­ités de la télévi­sion privée TV Repub­li­ka. Seule chaîne d’information de droite restant en Pologne, TV Repub­li­ka a récupéré une large par­tie des téléspec­ta­teurs de la chaîne d’info en con­tin­ue publique, TVP Info, après la reprise en main mus­clée des médias publics polon­ais par le gou­verne­ment de Don­ald Tusk.

Le par­ti-pris des grands médias français n’est plus à prou­ver, mais les événe­ments en Pologne nous en don­nent un exem­ple fla­grant et nous mon­trent bien ce que valait toute la rhé­torique sur les atteintes à l’État de droit et aux valeurs démoc­ra­tiques en Pologne jusqu’à décem­bre dernier et en Hon­grie jusqu’à aujourd’hui.

Janvier 2016/janvier 2024, changement de ton

Alors que la prise de con­trôle des médias publics par le PiS en jan­vi­er 2016, en pas­sant par une loi votée au par­lement, avait sus­cité une lev­ée de boucliers à Brux­elles et le début des cri­tiques des médias français con­tre ces vilains « pop­ulistes de droite », la prise de con­trôle des mêmes médias par le gou­verne­ment de Don­ald Tusk en violant la loi en vigueur et en util­isant la force, avec l’aide d’agences de sécu­rité privées recrutées pour l’occasion, sus­cite des com­men­taires beau­coup plus com­préhen­sifs. Et cela même si la cour con­sti­tu­tion­nelle polon­aise a mis en avant la vio­la­tion de la Con­sti­tu­tion que représen­tait cette prise de con­trôle des médias publics et même si les tri­bunaux chargés de la tenue du reg­istre des sociétés en Pologne ont refusé d’inscrire à ce reg­istre les nou­veaux dirigeants nom­més par le min­istre de la Cul­ture, du fait du car­ac­tère illé­gal et incon­sti­tu­tion­nel fla­grant de ces nominations.

Le Figaro au diapason de l’extrême-centre

Ain­si, pour Le Figaro, « quinze jours après son retour à la tête du gou­verne­ment polon­ais en décem­bre dernier, qui met­tait fin à huit ans de pou­voir aux mains des pop­ulistes con­ser­va­teurs du par­ti Droit et jus­tice (PiS), Don­ald Tusk s’en était pris de façon spec­tac­u­laire aux médias publics polon­ais qu’il accu­sait d’être à la sol­de du gou­verne­ment déchu. Ce sont désor­mais les juges du Tri­bunal con­sti­tu­tion­nel polon­ais qui s’en mêlent, jugeant cette réforme des médias publics «illé­gale» — ces juges étant eux-mêmes soupçon­nés par l’Union européenne d’être sous l’influence du PiS. »

On remar­que que le mot « illé­gale » est mis entre guillemets et la légitim­ité du Tri­bunal con­sti­tu­tion­nel polon­ais est mise en doute (« soupçon­né d’être sous l’influence du PiS »). On lit d’ailleurs plus loin dans le même arti­cle : « En réal­ité, le Tri­bunal con­sti­tu­tion­nel lui-même est perçu par les pro-européens et adver­saires du PiS comme une instance sous l’influence de l’ancien pou­voir pop­uliste. »

En 2016, les mêmes médias n’avaient pas remar­qué que, après huit ans de gou­verne­ments de la Plate­forme civique de Don­ald Tusk, le Tri­bunal con­sti­tu­tion­nel était sous l’influence de l’ancien pou­voir libéral. For­cé­ment, les juges de ce tri­bunal sont cha­cun élu pour neuf ans à la majorité sim­ple de la cham­bre basse du par­lement, et donc une majorité qui se main­tient au pou­voir pen­dant huit ans a une majorité de juges de son bord au Tri­bunal con­sti­tu­tion­nel. Est-ce si éton­nant et si scan­daleux que cela ? Le Figaro n’est-il pas au courant du mode de nom­i­na­tion des « sages » du Con­seil con­sti­tu­tion­nel en France ain­si que de sa com­po­si­tion actuelle ?

« Après les médias publics, c’est donc aux juges con­sti­tu­tion­nels que Don­ald Tusk devra s’attaquer s’il veut pour­suiv­re sa reprise en main du pays », nous dit Le Figaro. On l’imagine donc écrire sur le même ton appro­ba­teur, si jamais Marine Le Pen et le Rassem­ble­ment nation­al rem­por­tent les prochaines élec­tions prési­den­tielles et lég­isla­tives en France, « après les médias publics, c’est donc aux juges con­sti­tu­tion­nels que Marine Le Pen devra s’attaquer si elle veut pour­suiv­re sa reprise en main du pays ».

Manifestation de protestation sous-estimée

Et quand des dizaines de mil­liers de Polon­ais ont man­i­festé à Varso­vie con­tre la méth­ode util­isée pour pren­dre le con­trôle des médias publics, mais aus­si pour le plu­ral­isme médi­a­tique (large­ment amoin­dri à la télé par le pas­sage for­cé des médias publics dans le camp gau­cho-libéral) et la remise en lib­erté de deux députés du PiS (dont le vice-prési­dent du par­ti) arrêtés en vio­la­tion d’une déci­sion de la Cour suprême (cour de cas­sa­tion) polon­aise qui inval­idait l’extinction de leur man­dat de député par le prési­dent de la Diète, et donc main­te­nait leur immu­nité par­lemen­taire, Le Figaro titrait : « Pologne : l’opposition man­i­feste à Varso­vie con­tre les réformes de l’administration pro-UE ». Et il évo­quait des mil­liers de man­i­fes­tants là où ils étaient de toute évi­dence des dizaines de milliers.

Un relais d’Adam Bodnar issu de la galaxie Soros

Le Figaro, tou­jours, avait relayé les aver­tisse­ments du Médi­a­teur polon­ais des droits civiques, Adam Bod­nar, dans un arti­cle de mai 2021 inti­t­ulé « La Pologne vire à l’État ‘non démoc­ra­tique’ prévient son Médi­a­teur des droits. » Adam Bod­nar est un mil­i­tant de gauche, pro-LGBT, ce qu’il a prou­vé en tant que médi­a­teur des droits nom­mé par la majorité libérale sor­tante juste avant les élec­tions de 2015. Aupar­a­vant, il était à la tête de la Fon­da­tion Helsin­ki des droits de l’homme, une ONG financée, entre autres, par l’Open Soci­ety Foun­da­tions de George Soros. Comme les autres grands jour­naux français, Le Figaro ne dit toute­fois pas mot de la grave crise de l’État de droit déclenchée par le min­istre de la Jus­tice Adam Bod­nar, en poste depuis le 13 décem­bre, quand il a décidé à la mi-jan­vi­er de limoger le pro­cureur nation­al sans deman­der son avis au prési­dent de la République Andrzej Duda, issu du PiS. La loi polon­aise régis­sant les rap­ports du min­istre de la Jus­tice avec le par­quet exige l’aval du prési­dent pour le limo­geage du pro­cureur nation­al et l’aval du pro­cureur nation­al pour le limo­geage des pro­cureurs des niveaux inférieurs. Qu’à cela ne tienne, le min­istre de Don­ald Tusk a d’abord exigé que lui soient con­fié toutes les enquêtes qui venaient d’être ouvertes par le par­quet sur les agisse­ments du min­istre de la Cul­ture vis-à-vis des médias publics avant de rem­plac­er le pro­cureur nation­al et de limoger les pro­cureurs par dizaines sans se souci­er de la loi.

La coali­tion dirigée par Don­ald Tusk sait qu’elle n’a pas la majorité des trois cinquièmes néces­saires pour ren­vers­er un éventuel veto du prési­dent Duda et elle ne perd donc pas son temps à vot­er des lois. Mais du coup, en ter­mes de vio­la­tions de l’État de droit, entre la prise de con­trôle des médias, l’arrestation de deux députés du PiS et la prise de con­trôle du par­quet, le gou­verne­ment de Don­ald Tusk est sans con­teste allé beau­coup plus loin en un mois que le PiS en huit ans de pouvoir.

Libération et Le Monde d’accord avec l’extrême centre liberticide

« De fait, depuis l’intronisation du nou­veau gou­verne­ment en décem­bre, la Pologne vit une crise insti­tu­tion­nelle », explique gen­ti­ment Libéra­tion.

« Un nou­veau parox­ysme a été atteint ce mar­di 9 jan­vi­er. La police a fait irrup­tion dans le palais prési­den­tiel pour arrêter Mar­iusz Kamińs­ki et Maciej Wąsik, deux anciens min­istres du PiS, qui avaient ten­té d’y trou­ver refuge pour éviter d’être con­duits en prison où ils doivent purg­er une peine de deux ans pour abus de pou­voir. L’épisode a mis en lumière la con­cur­rence de légitim­ité entre les insti­tu­tions tou­jours aux mains de fidèles du PiS et celles loyales au nou­veau gou­verne­ment, ou en tout cas à l’État de droit. »

En 2016, de nom­breuses insti­tu­tions étaient tou­jours aux mains des fidèles des libéraux et cela ne choquait per­son­ne. C’est assez nor­mal dans une démoc­ra­tie qu’il faille gag­n­er plusieurs élec­tions de suite pour éten­dre pro­gres­sive­ment son con­trôle sur les insti­tu­tions et c’est aus­si le cas en France. Il n’y a qu’à voir l’influence des social­istes sur nos insti­tu­tions français­es alors qu’ils ne représen­tent plus rien élec­torale­ment. Mais quand ce sont les con­ser­va­teurs qui per­dent des élec­tions, il faudrait apparem­ment purg­er immé­di­ate­ment toutes les insti­tu­tions au nom du rétab­lisse­ment de la démoc­ra­tie et de l’État de droit, y com­pris en violant les lois et la constitution.

Dans un « décryptage » pub­lié le 31 jan­vi­er, Le Monde, explique juste­ment à ses lecteurs que « le pre­mier min­istre polon­ais, Don­ald Tusk, s’emploie à rétablir l’État de droit depuis son arrivée à la tête du gou­verne­ment, en décem­bre 2023. Un com­bat de tous les jours dans ce pays où le par­ti nation­al­iste pop­uliste Droit et jus­tice (PiS), au pou­voir durant huit ans, con­tin­ue de dis­pos­er de solides relais. » Et Le Monde nous explique cela sous un titre plutôt inquié­tant pour la démoc­ra­tie : « La Pologne refait sa révo­lu­tion, trente-cinq ans après sa sor­tie du com­mu­nisme. »

Le jour­nal cite plus loin « Adam Mich­nik, qui joua un rôle de pre­mier plan dans l’élaboration de la feuille de route de 1989 et observe, à 77 ans, cette deux­ième tran­si­tion inédite depuis son bureau débor­dant de livres au siège de Gaze­ta Wybor­cza, le jour­nal qu’il a fondé, en mai 1989, pour faire tomber le com­mu­nisme » (en fait Mich­nik ne l’a pas fondé, mais en a rapi­de­ment pris le con­trôle à la chute du com­mu­nisme en roulant dans la farine le syn­di­cat Sol­i­darność, qui en était pro­prié­taire à l’origine).

Rares auront donc été, dans les médias français, les arti­cles cri­tiques des manières de Don­ald Tusk et de sa coali­tion des libéraux, du cen­tre et de la gauche.

Quelques articles à contre-courant

Il y a bien eu un arti­cle du Jour­nal du Dimanche inti­t­ulé « Le tour­nant autori­taire de Don­ald Tusk », un autre de Valeurs Actuelles inti­t­ulé « Pologne : La TV publique occupée, fer­mée et inter­dite de dif­fu­sion par le gou­verne­ment Tusk », mais à part cela il faut aller chercher sur les médias Inter­net, tels Boule­vard Voltaire (« La Pologne est-elle dev­enue une démoc­ra­tie illibérale ? », Breizh Info, avec la tra­duc­tion d’un entre­tien avec le prési­dent de TVP World, la chaîne anglo­phone de la télévi­sion publique (qui n’émet plus depuis le 20 décem­bre), qui nous explique que « La Pologne ressem­ble désor­mais à une république bananière », ou encore le site Atlanti­co qui titrait le 11 jan­vi­er : « Virage autori­taire – Pologne : l’Europe fini­ra-t-elle par s’émouvoir du tour­nant de plus en plus autori­taire pris par le libéral Don­ald Tusk ? ».

Ceci alors que chez nos amis bri­tan­niques, qui jouis­sent d’un plus grand plu­ral­isme au sein de leurs grands médias, un jour­nal main­stream comme The Tele­graph titrait le même jour (le 11 jan­vi­er, au soir de la grande man­i­fes­ta­tion de l’opposition à Varso­vie), « Les fana­tiques pro-UE se taisent sur le nou­veau virage illibéral de la Pologne », avec, en chapô: « Le retour de Don­ald Tusk au poste de pre­mier min­istre a été célébré à Brux­elles. Pour­tant, les tac­tiques qu’il a adop­tées sont juste­ment celles que l’UE con­damnait précédem­ment. »

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