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Les Mémoires de Snowden en librairie, une analyse

8 janvier 2020

Temps de lecture : 6 minutes
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Les Mémoires de Snowden en librairie, une analyse

Edward Snowden, dont vous trouverez le portrait ici, a publié un livre Mémoires vives paru en France aux éditions du Seuil à l’automne 2019 et dont nous avons commenté la sortie à l’époque. Nous reproduisons un article de fin décembre 2019 analysant cette parution, sur le site Les Crises d’Olivier Berruyer, lui-même traduit de l’américain (The Deep State Blog, Jefferson Morley, 25/10/2019). Les intertitres sont de notre rédaction.

Edward Snowden, métamorphe

Edward Snow­den, de son pro­pre aveu, grandit comme un « méta­mor­phe ». Son père tra­vail­lait comme garde-côte, sa mère pour les tri­bunaux du Mary­land. Mais les appari­tions de ses par­ents dans le nou­veau recueil de sou­venirs de Snow­den, Per­ma­nent Record, sont fugaces et super­fi­cielles. Les influ­ences les plus durables sur sa vie – ses unités socio­cul­turelles parentales pour ain­si dire – étaient la fonc­tion publique et l’Internet. Il ne sem­ble pas avoir aspiré à autre chose qu’à tra­vailler à l’intersection des deux.

Le titre du livre fait référence à la fois au but de Snow­den et à ses craintes. Il espère racon­ter l’histoire défini­tive de la façon dont il est devenu un lanceur d’alerte et soulign­er ce qu’il con­sid­ère comme un grand dan­ger : c’est-à-dire que le gou­verne­ment améri­cain ait un dossier per­ma­nent de la vie de cha­cun en ligne. Il veut immor­talis­er son odyssée comme étant une mise en garde con­tre un pou­voir gou­verne­men­tal démesuré.En tant que mem­bre de la pre­mière généra­tion à avoir gran­di sur Inter­net, la per­son­nal­ité de Snow­den sem­ble par­fois plus numérique qu’analogique. Il n’avait pas d’auditoire, ni de meilleur ami, pas plus que de men­tor. Il était plus à l’aise au sein des com­mu­nautés virtuelles de jeu. Il ne se sou­vient que peu du lycée, si ce n’est d’avoir dor­mi en classe après être resté toute la nuit, éveil­lé, en ligne. Ses par­ents ont divor­cé et il a dû faire face au « silence et aux men­songes » qui en ont résulté.

« J’ai réa­gi en me ren­fer­mant sur moi-même », écrit-il. « Je me suis retroussé les manch­es et ai décidé de devenir une autre per­son­ne, un méta­mor­phe met­tant le masque de tous ceux que j’aimais et dont j’avais besoin à l’époque. Au sein de la famille, j’étais fiable et sincère. Avec mes amis, joyeux et insou­ciant. »

Ses réal­ités sont virtuelles, elle n’appartiennent pas au vivant. Il suit une for­ma­tion d’ingénieur infor­ma­tique et obtient sa cer­ti­fi­ca­tion en tant que tech­ni­cien. Lorsqu’il devient admin­is­tra­teur de sys­tèmes sous con­trat à la Nation­al Secu­ri­ty Agency puis à la CIA, il trou­ve la cul­ture du tra­vail agréable, du moins au début.

« La com­mu­nauté du ren­seigne­ment essaie de don­ner à ses employés un cer­tain anony­mat de base, une sorte de page blanche sur laque­lle inscrire le secret et l’art de l’imposture ». Il appelle cela le « cryptage humain » et admet que sa vie était codée. « [M]es pre­mières ten­ta­tives de piratage visaient à soulager mes névros­es », admet-il. « Plus j’en savais sur la fragilité de la sécu­rité infor­ma­tique, plus je m’inquiétais des con­séquences de faire con­fi­ance à une machine non fiable. »

Vient le 11 septembre

La vie du spé­cial­iste de la tech­nolo­gie cryp­tée a été boulever­sée par les atten­tats du 11 sep­tem­bre. Au début, il a soutenu l’entrée en guerre des États-Unis con­tre Al-Qaï­da. « Le plus grand regret de ma vie, c’est mon sou­tien irréfléchi et incon­di­tion­nel à cette déci­sion » dit-il. Il voulait juste qu’on le félicite pour autre chose que ses com­pé­tences en infor­ma­tique. « Je voulais mon­tr­er que je n’étais pas seule­ment un cerveau dans un bocal » écrit-il. « J’avais aus­si un cœur et des mus­cles ». Il s’enrôle dans l’armée, mais pen­dant l’entraînement de base, ses jambes frag­iles le trahissent. Il est réfor­mé pour raisons médi­cales.

Com­ment être plus qu’un cerveau dans un bocal ? Le com­bat per­son­nel de Snow­den est de trou­ver un sens au-delà des lim­ites de son édu­ca­tion en ligne. Il est loy­al à son dou­ble sur Inter­net, même s’il admet que c’est pathé­tique. Lors de sa pre­mière demande pour une habil­i­ta­tion sécu­rité, il décide de ne pas effac­er ses mes­sages « suprême­ment idiots » postés dans dif­férents groupes de dis­cus­sion (il se rap­pelle avoir pré­con­isé le bom­barde­ment des pays qui tax­aient les jeux vidéo).

Puis il ren­con­tre Lind­say, étu­di­ante en art de 19 ans, – où cela ? – par le biais d’un ser­vice de ren­con­tres en ligne, bien sûr. Elle était, dit-il, « absol­u­ment vol­canique ». Il la juge « sexy », bien qu’il recon­naisse main­tenant qu’elle était « gauche, bizarre et attachante de timid­ité ». Quand ils se ren­con­trent en per­son­ne, ils sont par­faite­ment com­pat­i­bles. Elle l’écoute et cri­tique sa garde-robe minable. A part Snow­den, elle est la seule per­son­ne dans le livre qui prenne quelque peu vie.

C’est un homme ordi­naire de l’ère numérique. Avec une petite amie et une habil­i­ta­tion sécu­rité, il est « au som­met du monde ». Il n’avait aucune opin­ion poli­tique cohérente, seule­ment « un méli-mélo des valeurs avec lesquelles j’ai été élevé » – c’est-à-dire l’attirance pour la fonc­tion publique – « et les idéaux que j’ai ren­con­trés en ligne, qui étaient vague­ment lib­er­taires ».

Idéalisme et absence de cynisme

Mais juste­ment, ce même manque d’éducation supérieure qui le rend naïf le rend aus­si idéal­iste quant au fonc­tion­nement des agences de sécu­rité nationale. Dénué de pré­ten­tion, il manque aus­si de cynisme. Sans idéolo­gie, il ne fait pas de ratio­nal­i­sa­tions. Alors que ses col­lègues aident à faire fonc­tion­ner la machine de sur­veil­lance mon­di­ale de la NSA sans ques­tions ni réti­cences, il s’interroge sur cette chose que l’on appelle la Con­sti­tu­tion. Il se met à en par­courir une copie à son bureau. Quand ses col­lègues réalisent ce qu’il lit, se sou­vient-il, « ils fai­saient la gri­mace et bat­taient en retraite ».

Snow­den fait des obser­va­tions inci­sives sur les faib­less­es de la com­mu­nauté du ren­seigne­ment améri­caine (CR).

Au sujet de l’utilisation général­isée des sous trai­tants : « Il est inimag­in­able qu’une grande banque ou même une com­pag­nie de médias soci­aux embauchent des gens de l’extérieur pour tra­vailler au niveau des sys­tèmes. Dans le con­texte du gou­verne­ment améri­cain, cepen­dant, restruc­tur­er vos agences de ren­seigne­ment pour que vos sys­tèmes les plus sen­si­bles soient gérés par quelqu’un qui ne tra­vaille pas vrai­ment pour vous est ce qui a été con­sid­éré comme de l’innovation ».

Au sujet du manque d’introspection des tech­ni­ciens : « Rien n’inspire plus d’arrogance qu’une vie passée à con­trôler des machines inca­pables de cri­ti­quer. »

Et à pro­pos de ses col­lègues com­plaisants. « Peu importe qu’ils soient entrés dans la CR par patri­o­tisme ou par oppor­tunisme : une fois entrés dans la machine, ils sont devenus des machines eux-mêmes. »

Lanceur d’alerte

Devenir lanceur d’alerte devient le chemin emprun­té par Snow­den pour devenir quelqu’un. Il souscrit au qua­trième amende­ment. Son tra­vail l’amène à s’inquiéter du « droit des gens d’être pro­tégés con­cer­nant leur per­son­ne, leur domi­cile, leurs doc­u­ments et leurs effets per­son­nels, con­tre les perqui­si­tions et saisies abu­sives ». Il est sur­pris et per­plexe que per­son­ne d’autre ne sem­ble se souci­er que son employeur sai­sisse l’équivalent numérique de « doc­u­ments » de cen­taines de mil­lions de per­son­nes chaque jour sans quelque preuve que ce soit d’un acte répréhen­si­ble. Lorsque le directeur James Clap­per, lors d’une audi­tion au Sénat, nie que la NSA ait recueil­li les méta­don­nées de cen­taines de mil­lions de per­son­nes, Snow­den, qui a un accès d’administrateur sys­tème de grande portée, sait que Clap­per ment. Il décide d’agir.

Snow­den devient un voleur de secrets, c’est pourquoi cer­tains l’accusent d’espionnage. Alors qu’il par­court les réseaux de la NSA à la recherche de doc­u­men­ta­tion sur le régime de sur­veil­lance, il sait com­ment cou­vrir ses traces numériques. Il accu­mule un énorme cor­pus de secrets: de puis­sants pro­grammes de sur­veil­lance por­tant des noms comme TURBINE, TURMOIL [TOURMENTE, NdT], PRISM et XKEYSCORE [X‑CLE-DE-LECTURE, NdT], des ordres secrets de la Cour de Sur­veil­lance du Ren­seigne­ment Étranger (FISA court) et des mémoran­dums internes de la NSA.

Fuite à Hong-Kong

Les mémoires de Snow­den vac­il­lent quelque peu à la fin. Il s’enfuit à Hong Kong avec son pré­cieux butin, une his­toire racon­tée avec plus de vivac­ité et de per­spi­cac­ité dans le doc­u­men­taire de Lau­ra Poitras, Cit­i­zen­four [« Car­refour citoyen », NdT]. Il con­fie toutes les déci­sions con­cer­nant la pub­li­ca­tion des dossiers de la NSA à Poitras et Glenn Green­wald (qui ont ensuite fondé The Inter­cept), Ewen MacAskill du Guardian et Bart Gell­man du Wash­ing­ton Post.

Le réc­it de Snow­den dans lequel il s’efface, réfute effi­cace­ment les théories de con­spir­a­tion à son sujet – qu’il a dis­paru pen­dant un cer­tain temps à Hong Kong, qu’il a don­né des doc­u­ments aux Russ­es, que des vies ont été per­dues à cause de ses actions. Il passe égale­ment sous silence un développe­ment qui aurait per­tur­bé un dénon­ci­a­teur plus égo­cen­trique (p. ex. Julian Assange). Il est ironique de penser que le dossier le plus com­plet de la per­for­mance de Snow­den – la col­lec­tion com­plète des dossiers de la NSA qu’il a con­sti­tuée – est main­tenant inac­ces­si­ble.

Archives inaccessibles

En début d’année, The Inter­cept a con­gédié le per­son­nel qui gérait les archives Snow­den, ce qui a amené Poitras à dire qu’elle était « dégoûtée ». Bien que The Inter­cept ait pro­duit des mil­liers de doc­u­ments et des dizaines d’articles sur Snow­den, par­fois en col­lab­o­ra­tion avec des organ­ismes de presse de pre­mier plan en Alle­magne, en Aus­tralie et ailleurs, la plu­part des archives Snow­den n’ont jamais été pub­liées.

Aujourd’hui, on ne sait pas quand et com­ment d’autres jour­nal­istes et his­to­riens pour­ront y avoir accès. J’ai demandé à First Look Media, société mère de The inter­cept, de me fournir plus d’information et je pub­lierai leur com­men­taire quand je le recevrai, si et quand je le reçois.

Aucune insti­tu­tion académique ne peut pren­dre en charge ces archives en rai­son de men­ace de pour­suites judi­ci­aires de la part du gou­verne­ment. Tout comme Snow­den et son épouse Lind­say à Moscou, l’ensemble de doc­u­ments le plus exhaus­tif sur la sur­veil­lance de masse de la NSA gît dans les limbes. Ce n’est pas secret, mais ce n’est pas pub­lic non plus. Snow­den a partagé son his­toire, mais l’histoire plus large de la sur­veil­lance de masse en Amérique n’a pas encore été racon­tée.

Ces archives rassem­blent tous les doc­u­ments divul­gués par l’ancien con­tractuel de la NSA Edward Snow­den, ils ont par la suite été pub­liés par The Inter­cept et d’autres médias. Ce n’est qu’une infime par­tie des doc­u­ments de la NSA sub­til­isés par Snow­den.

Les archives Snow­den sont le fruit d’une col­lab­o­ra­tion de recherche entre Cana­di­an Jour­nal­ists for Free Expres­sion (CJFE) et le pro­jet Pol­i­tics of Sur­veil­lance à la Fac­ulté de l’information de l’Université de Toron­to.

Source : The Deep State, Jef­fer­son Mor­ley, 25/10/2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Tra­duc­tion libre­ment repro­ductible en inté­gral­ité, en citant la source.

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