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Capitalisme de surveillance : Cambridge Analytica renaît-elle ? Une agence d’espionnage privée arme à nouveau Facebook

16 mai 2022

Temps de lecture : 12 minutes
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Capitalisme de surveillance : Cambridge Analytica renaît-elle ? Une agence d’espionnage privée arme à nouveau Facebook

16 mai 2022

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Malgré les scandales, les enquêtes, les sanctions financières, les excuses et les réglementations, Facebook demeure à ce jour le principal outil de surveillance de masse mondial. Le texte qui suit est une traduction en français d’un article du journaliste d’investigation britannique Kit Klarenberg paru dans MintPress le 11 mai 2022, dans lequel il développe les liens entre Facebook et des sociétés dont vous n’avez sans doute jamais entendu parler. Si nous ne partageons pas certaines de ses vues, l’ensemble constitue une base documentaire plus qu’intéressante en ces temps de guerre de l’information et de surveillance de masse croissantes.

Retour sur Cambridge Analytica

Le 4 avril dernier, les plaig­nants d’un recours col­lec­tif inten­té con­tre Face­book pour ses pra­tiques de partage de don­nées — à la suite de l’é­clate­ment du scan­dale Cam­bridge Ana­lyt­i­ca — ont déposé une nou­velle requête (PDF), accu­sant le géant des médias soci­aux d’avoir délibéré­ment entravé la décou­verte d’in­for­ma­tions révélant l’am­pleur de ses méfaits.

C’est le dernier développe­ment d’une impor­tante polémique qui a com­mencé au cours des pre­miers mois de l’an­née 2017 et qui mon­tre peu de signes de ralen­tisse­ment. En résumé : Cam­bridge Ana­lyt­i­ca a exploité une faille de Face­book pour récolter les don­nées per­son­nelles de dizaine de mil­lions de citoyens améri­cains (jusqu’à 50 mil­lions de per­son­nes sont con­cernées), afin de manip­uler les électeurs au nom d’un cer­tain nom­bre de can­di­dats de droite — y com­pris poten­tielle­ment Don­ald Trump — et de cam­pagnes poli­tiques aux États-Unis et ailleurs.

Voir aus­si : L’affaire Cam­bridge Analytica

Depuis lors, Cam­bridge Ana­lyt­i­ca et sa société mère, SCL Group, ont mis la clef sous la porte, avec des enquêtes offi­cielles sur leurs activ­ités menées dans plusieurs pays, tan­dis que Face­book a été con­damné à une amende record de 5 mil­liards de dol­lars par la Fed­er­al Trade Com­mis­sion pour des vio­la­tions fla­grantes de la con­fi­den­tial­ité de ses util­isa­teurs. L’ensem­ble du dif­férend a soulevé de sérieuses inquié­tudes de la part du pub­lic con­cer­nant la con­fi­den­tial­ité en ligne et l’in­flu­ence néfaste de la pub­lic­ité com­porte­men­tale et du micro­ci­blage, qui per­durent à ce jour.

Cambridge out, Emic in

En sep­tem­bre 2020, l’an­cien PDG de Cam­bridge Ana­lyt­i­ca, l’Anglais Alexan­der Nix, a accep­té un “engage­ment de dis­qual­i­fi­ca­tion” lui inter­dis­ant de diriger des sociétés anonymes bri­tan­niques pen­dant sept ans pour avoir offert des ser­vices con­traires à l’éthique, notam­ment « des pots-de-vin ou des pièges, des cam­pagnes de désen­gage­ment des électeurs, l’ob­ten­tion d’in­for­ma­tions pour dis­créditer les opposants poli­tiques et la dif­fu­sion infor­ma­tions anonymes dans les cam­pagnes politiques. »

En revanche, un cadre supérieur du SCL Group, apparem­ment au cœur de bon nom­bre de ces pra­tiques con­traires à l’éthique — bien qu’il le nie — n’a pas été affec­té par les retombées du scan­dale. En fait, ils ont même immen­sé­ment prospéré dans son sillage.

Une semaine avant la fer­me­ture de Cam­bridge Ana­lyt­i­ca, le 1er mai 2018, Gaby van den Berg — qui, entre autres, a créé la « méthodolo­gie de la dynamique com­porte­men­tale » brevetée et approu­vée par la DARPA (qui analyse et pro­file des publics cibles par­ti­c­uliers afin d’i­den­ti­fi­er des straté­gies opti­males pour influ­encer leurs per­cep­tions et leurs actions) a fondé une nou­velle société à Lon­dres, Emic Con­sult­ing. Depuis, elle a enseigné les tech­niques de guerre de l’in­for­ma­tion de style Cam­bridge Ana­lyt­i­ca aux mil­i­taires du monde entier.

Par exem­ple, les Forces armées cana­di­ennes ont dépen­sé des sommes con­sid­érables pour les ser­vices d’Emic Con­sult­ing en 2019 et 2020. Sa branche du ren­seigne­ment a ensuite été mêlée à une série de scan­dales très médi­atisés tout au long de la pandémie de COVID-19, harce­lant les citoyens avec des opéra­tions psy­chologiques bizarres et exploitant les don­nées d’u­til­isa­teurs sur les réseaux soci­aux sans leur autori­sa­tion, provo­quant un tollé.

Voir aus­si : À la veille des élec­tions de mai 2019 le Par­lement européen fait sa pro­pa­gande con­tre la propagande

Les con­clu­sions d’une enquête ultérieure sur les activ­ités d’es­pi­onnage de l’u­nité étaient absol­u­ment acca­blantes. Bien qu’Emic n’ait pas été men­tion­né, il est presque incon­cev­able que les tac­tiques déployées de manière si con­tro­ver­sée n’aient pas été influ­encées par la hiérar­chie de l’entreprise.

Avantage de positionnement”

Il sem­ble que van den Berg soit impliquée dans d’autres ten­ta­tives d’es­pi­onnage pour influ­encer sub­rep­tice­ment des publics cibles involon­taires. Des fichiers divul­gués exam­inés par Mint­Press la désig­nent comme un mem­bre clé d’une expéri­men­ta­tion secrète de guerre psy­chologique en Syrie, financée par le min­istère bri­tan­nique des Affaires étrangères et fournie par l’obscure société de com­mu­ni­ca­tion Glob­al Strat­e­gy Net­work.

Glob­al Strat­e­gy Net­work a été fondée par un vétéran du MI6, Richard Bar­rett, qui a dirigé les opéra­tions antiter­ror­istes de l’a­gence avant et après le 11 sep­tem­bre, une péri­ode au cours de laque­lle les ser­vices de ren­seigne­ment bri­tan­niques sont devenus intime­ment impliqués dans le mon­strueux pro­gramme d’ex­tra­di­tions de Wash­ing­ton. Les ques­tions abon­dent sur sa com­plic­ité dans la tor­ture de sus­pects ter­ror­istes par la CIA.

Global Strategy en Syrie

Selon ses déc­la­ra­tions au min­istère des Affaires étrangères, Glob­al Strat­e­gy a com­mencé à opér­er en Syrie dès « les pre­miers jours » des ten­ta­tives occi­den­tales de désta­bil­i­sa­tion du gou­verne­ment de Bachar al-Assad, en con­va­in­quant les Syriens, les citoyens occi­den­taux et les États étrangers que l’Ar­mée syri­enne libre était une armée légitime, mod­érée, tout en inon­dant les médias inter­na­tionaux de pro­pa­gande pro-opposition.

La société s’est van­tée d’avoir influ­encé la per­cep­tion du con­flit et des bel­ligérants dans le monde entier grâce à sa pro­duc­tion d’in­for­ma­tions “extrême­ment per­cu­tantes”, ayant été vues par “plusieurs cen­taines de mil­lions de per­son­nes et générant des réac­tions jusqu’au Con­seil de sécu­rité de l’ONU”.

D’après les esti­ma­tions de Glob­al Strat­e­gy, son suc­cès est attribuable à « une pro­gram­ma­tion qui n’est pas conçue le pre­mier jour et livrée “quoi qu’il arrive”, mais qui est plutôt rapi­de­ment itérée et redé­ployée à mesure que la sit­u­a­tion sur le ter­rain et nos adver­saires changent. »

Faisant référence au con­cept mil­i­taire et de ren­seigne­ment con­sis­tant à infil­tr­er la boucle « OODA (Observ­er, Ori­en­ter, Décider, Agir) » d’un enne­mi, Glob­al Strat­e­gy a par­lé de « pénétr­er à l’in­térieur » des proces­sus de prise de déci­sion du gou­verne­ment Assad et des groupes extrémistes en Syrie, « pour faire de bonnes déci­sions plus rapi­de­ment » que leurs adver­saires, « être stratégique­ment proac­t­if et tac­tique­ment réac­t­if » et « obtenir un avan­tage de posi­tion­nement ».

Dans la tête de l’adversaire

La clé de ce proces­sus est l’u­til­i­sa­tion inten­sive par Glob­al Strat­e­gy d’une tech­nolo­gie interne inno­vante. Par exem­ple, ils ont créé “Daesh­board”, qui four­nit une analyse des com­mu­ni­ca­tions des groupes ter­ror­istes, s’ap­puyant forte­ment sur “l’ac­cès his­torique et con­tinu” de l’en­tre­prise aux “groupes de com­mu­ni­ca­tion fer­més” sur Telegram, Rocket.chat et d’autres plate­formes publique­ment cryptées.

En suiv­ant les déc­la­ra­tions publiques de ces groupes et la manière dont leurs “thèmes changent dans le temps et géo­graphique­ment”, Glob­al Strat­e­gy iden­ti­fie les “ten­dances émer­gentes” de la pro­pa­gande extrémiste, “et com­ment les étouf­fer”. Un exem­ple est don­né de cette capac­ité d’intervention avec le nord-est du Nige­ria en sep­tem­bre 2019 : après que les canaux de dis­cus­sion privés de Boko Haram aient indiqué que le groupe ter­ror­iste avait l’in­ten­tion de cibler les chré­tiens, Daesh­board a per­mis à Glob­al Strat­e­gy « d’i­den­ti­fi­er et de visu­alis­er com­ment cette men­ace pre­nait forme » avant même que Boko Haram ne com­mence dûment à exé­cuter des chré­tiens trois mois plus tard, mod­i­fi­ant à son tour ses mes­sages de pro­pa­gande « sur une base heb­do­madaire » pour pro­mou­voir la tolérance religieuse, « devançant ain­si [les efforts de Boko Haram] pour provo­quer un con­flit confessionnel. »

Voir aus­si : Les GAFA vous espi­onnent con­stam­ment, mais le nient

Tout cela est peut-être bien et bon, mais comme nous le ver­rons bien­tôt, l’en­tre­prise a la capac­ité avouée de le faire avec des moti­va­tions beau­coup moins pos­i­tives dans d’autres con­textes, et de cibler des per­son­nes ordi­naires dans le processus.

Daesh­board fonc­tionne en tan­dem avec Mur­mu­rate, un logi­ciel “d’é­coute sociale” per­me­t­tant à Glob­al Strat­e­gy de sur­veiller les con­ver­sa­tions en ligne selon une “ten­dance géo­graphique”, qui donne un aperçu de la façon dont les publics cibles réagis­sent à cer­tains mes­sages, com­ment les répons­es et les dis­cus­sions diver­gent dans dif­férentes régions d’un pays don­né, et “com­ment les audi­ences numériques sont con­nec­tées les unes aux autres.”

Approches de guerre créatives”

Il ne serait absol­u­ment pas sur­prenant que van den Berg ait joué un rôle dans la créa­tion de ces ressources, et en effet d’Ex­Trac — une plate-forme de mégadon­nées com­bi­nant « des don­nées d’at­taque et de com­mu­ni­ca­tion en temps réel avec l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle » et four­nissant des « infor­ma­tions exploita­bles » sur les com­mu­ni­ca­tions des groupes extrémistes vio­lents à l’usage des « décideurs et prati­ciens » de la lutte con­tre le ter­ror­isme et de la « lutte con­tre l’ex­trémisme vio­lent » (CVE) – lancée par Glob­al Strat­e­gy en mars 2021.

Partenaire de l’OTAN

Ce même mois de mars 2021, van den Berg était l’un des deux “experts” qui ont dirigé une dis­cus­sion en ligne organ­isée par le Cen­tre d’ex­cel­lence des com­mu­ni­ca­tions stratégiques de l’OTAN basé à Riga. Par­mi les sujets à l’é­tude fig­u­raient : « Quelles sont les lim­ites des mégadon­nées pour com­pren­dre [sic] nos publics ? » et « L’é­coute sociale peut-elle prédire les comportements ? »

Voir aus­si : État pro­fond ? Ben Nim­mo, cadre de l’OTAN, rejoint Facebook

De toute évi­dence, van den Berg a un intérêt pro­fes­sion­nel intense pour les dis­ci­plines pré­cis­es que Glob­al Strat­e­gy a exploitées. La référence à l’é­coute sociale prédis­ant les com­porte­ments est égale­ment par­ti­c­ulière­ment alléchante, étant don­né que c’est pré­cisé­ment ce que les tech­niques « psy­chographiques » de Cam­bridge Ana­lyt­i­ca ont ten­té d’ac­com­plir, bien qu’ap­parem­ment avec peu de suc­cès. Peut-être, étant don­né l’échec des méth­odes de l’en­tre­prise, van den Berg étudie-t-il de nou­veaux moyens d’at­tein­dre le même objec­tif intrusif.

Quoi qu’il en soit, ce que con­ti­en­nent les rap­ports clients clas­si­fiés d’Ex­Trac est une énigme, bien que cela soit prob­a­ble­ment très sen­si­ble : “L’ac­cès est accordé au cas par cas via des abon­nements”, note le bas de page de son site web, soulig­nant l’ex­clu­siv­ité et le secret de la plate-forme. Il est cepen­dant frap­pant de con­stater que des références répétées aux activ­ités de groupes extrémistes et à leur pub­lic sur Face­book sont présentes dans des éval­u­a­tions de men­aces acces­si­bles publique­ment.

Dans l’un de ces rap­ports, l’ac­tiv­ité extrémiste sur le réseau social est men­tion­née dans le même pas­sage que les dis­cus­sions privées menées via Telegram et “les réseaux hors ligne illicites et les com­mu­ni­ca­tions secrètes”, sug­gérant forte­ment que ce n’est pas le con­tenu Face­book pure­ment “ouvert” qu’Ex­Trac examine.

Un « chercheur » financé par Facebook et un département d’État américain

Il est à not­er sur ce sujet que le nom de Char­lie Win­ter, directeur de recherche d’Ex­Trac, qui dirige l’ini­tia­tive aux côtés “d’an­ciens mem­bres du ren­seigne­ment” anonymes, fig­ure aux côtés de celui de van den Berg dans les fichiers divul­gués de Glob­al Strat­e­gy. Chercheur uni­ver­si­taire de longue date sur les groupes extrémistes, son doc­tor­at – qui a exam­iné com­ment « les groupes mil­i­tants con­tem­po­rains cul­tivent des approches créa­tives de la gou­ver­nance et de la guerre » en ligne – a été directe­ment financé par Facebook.

Face­book a par ailleurs financé son séjour de cinq ans en tant que chercheur au Cen­tre inter­na­tion­al d’é­tude de la rad­i­cal­i­sa­tion de Lon­dres, via son “Online Civ­il Courage Ini­tia­tive”, tout comme le min­istère de l’In­térieur bri­tan­nique et le départe­ment améri­cain de la Sécu­rité intérieure (Home­land Secu­ri­ty Depart­ment). Des e‑mails déclas­si­fiés révè­lent qu’il a don­né des infor­ma­tions en per­son­ne sur la pro­pa­gande de l’É­tat islamique à des représen­tants de ce dernier.

Le man­dat de Win­ter au Cen­tre l’a amené à écrire un livre, The Ter­ror­ist Image, qui a exam­iné 20 000 images “col­lec­tées sur les réseaux secrets de l’É­tat islamique en ligne”. Son con­tenu témoigne d’une con­nais­sance appro­fondie du fonc­tion­nement interne des unités d’élite de pro­pa­gande de l’É­tat islamique et de leurs dis­cus­sions privées via divers­es plate­formes de dis­cus­sion de la part de l’au­teur, y com­pris What­sApp, pro­priété de Facebook.

Tout cela soulève la ques­tion évi­dente de savoir si Glob­al Strat­e­gy accède directe­ment ou indi­recte­ment aux don­nées des util­isa­teurs de Face­book et les mil­i­tarise à la manière exacte de Cam­bridge Ana­lyt­i­ca, avec l’aide de van den Berg, un indi­vidu con­nec­té de manière cen­trale à cette entre­prise et à ses méth­odes malveil­lantes de manip­u­la­tion de masse. Il est à not­er que les deux sociétés (Glob­al Strat­e­gy et Emic) ont ignoré les deman­des répétées de clar­i­fi­ca­tion de la part de Mint­Press.

Organisation commerciale agressive”

Si les don­nées privées de Face­book sont exploitées par Glob­al Strat­e­gy à des fins antiter­ror­istes, on pour­rait dire que la fin jus­ti­fie les moyens, car une telle intru­sion sape les groupes extrémistes bar­bares, empêche une plus grande rad­i­cal­i­sa­tion et évite poten­tielle­ment de futures atrocités.

Cepen­dant, les rétic­ules clan­des­tins de Glob­al Strat­e­gy ne sont pas unique­ment for­més sur les extrémistes et leurs par­ti­sans. Au cours de ses opéra­tions syri­ennes, il a déclaré avoir util­isé Mur­mu­rate pour col­lecter des infor­ma­tions sur les dis­cus­sions en ligne entre des publics cibles au Roy­aume-Uni, y com­pris des réfugiés syriens, qui ont ensuite été ren­voyées au min­istère des Affaires étrangères.

Une telle infrac­tion aveu­gle met en évi­dence un échec plus large des pro­grammes CVE : ils sont fondés sur l’ax­iome erroné et non étayé selon lequel lit­térale­ment toute per­son­ne exposée à la pro­pa­gande extrémiste de quelque manière que ce soit, représente une men­ace ter­ror­iste poten­tielle, “pré-crim­i­nal­isant” ain­si d’in­nom­brables per­son­nes inno­centes — majori­taire­ment des musul­mans — et les trans­for­mant en cibles d’opéra­tions de manip­u­la­tion et de surveillance.

Un filet de collecte de données très large

Compte tenu de la facil­ité et de la flu­id­ité avec lesquelles les mèmes voy­a­gent sur les réseaux soci­aux, un grand nom­bre d’u­til­isa­teurs peu­vent, par inad­ver­tance — et involon­taire­ment — faire par­tie du « pub­lic » d’un groupe extrémiste et ain­si être inclus dans le filet de bal­ayage de Glob­al Strat­e­gy. Sans élu­ci­da­tion de la manière dont ExTrac caté­gorise un « pub­lic » extrémiste, ni même de ce qui con­stitue un « extrémiste », nous n’avons aucun moyen de savoir à quel point sa col­lecte de don­nées est vaste.

Il con­vient toute­fois de not­er que le gou­verne­ment bri­tan­nique a précédem­ment désigné la méfi­ance à l’é­gard des médias grand pub­lic, la croy­ance dans les « théories du com­plot » et la cri­tique du gou­verne­ment, en par­ti­c­uli­er dans le domaine de la poli­tique étrangère, comme des signes de rad­i­cal­i­sa­tion extrémiste poten­tielle. Le Départe­ment de la sécu­rité intérieure US a égale­ment pub­lié des direc­tives offi­cielles fix­ant à peu près les mêmes accusations.

Même si ExTrac ne fait qu’aspir­er leurs infor­ma­tions et com­mu­ni­ca­tions publiques, il est peu prob­a­ble que des indi­vidus respectueux des lois acceptent que leurs don­nées soient secrète­ment col­lec­tées et analysées par un sin­istre marc­hand de pro­pa­gande financé par l’É­tat et dirigé par des agents du ren­seigne­ment ; sans par­ler des fruits de cette recherche, reven­dus à des pro­tag­o­nistes incon­nus à des fins lucra­tives ou incertaines.

Techniques de temps de guerre, appliquées en temps de paix

Le fait que des tech­niques conçues à l’o­rig­ine pour être util­isées en temps de guerre afin d’ef­fectuer un “change­ment de com­porte­ment” sur des cibles enne­mies aient été mis­es en place sur des citoyens a con­sti­tué un élé­ment cen­tral du scan­dale Cam­bridge Ana­lyt­i­ca. ExTrac représente sans ambiguïté un out­il influ­encé par des tech­niques mil­i­taires et de ren­seigne­ment adap­tées à des fins com­mer­ciales, avec des civils sans méfi­ance en ligne de mire.

Voir aus­si : Quand Libéra­tion se fait le relais des ser­vices secrets bri­tan­niques via Bellingcat

En mars 2020, le domaine Daeshboard.net a été enreg­istré à l’aide de Whois­Guard, qui pro­tège l’i­den­tité du tit­u­laire. Il a expiré un an plus tard, bien qu’au­jour­d’hui une recherche Google pour le site Web affiche la page de con­nex­ion client d’Ex­Trac, ce qui implique que les deux sont soit une seule et même chose, soit que ce dernier est une ver­sion tech­nologique­ment évoluée du pre­mier, désor­mais ouverte à une util­i­sa­tion plus large par le secteur privé et les entités étatiques.

La confidentialité de Facebook de nouveau en question

En plus de son amende record de 5 mil­liards de dol­lars à la Fed­er­al Trade Com­mis­sion, Face­book fait encore face à d’autres sanc­tions majeures ailleurs en rai­son de son approche non­cha­lante de la pro­tec­tion des don­nées des util­isa­teurs. Une fois récoltées par Cam­bridge Ana­lyt­i­ca — par­mi tant d’autres — l’en­tre­prise n’avait aucun moyen de savoir où ces don­nées aboutis­saient ou à quelles fins elles étaient utilisées.

Si peu d’élé­ments lais­sent penser que Face­book prenne plus au sérieux la con­fi­den­tial­ité des util­isa­teurs aujour­d’hui, une ques­tion jusqu’à présent ignorée est de savoir si des con­trôles sont en place pour empêch­er des indi­vidus tels que Char­lie Win­ter de partager depuis Face­book des infor­ma­tions sen­si­bles sur la plate-forme et ses utilisateurs.

Les opéra­tions secrètes de Win­ter en Syrie, qui l’ont placé dans des cer­cles si proches de van den Berg, ont été menées par­al­lèle­ment à ses recherch­es sur l’u­til­i­sa­tion des médias soci­aux par les extrémistes, à l’in­vi­ta­tion de Face­book et avec son par­rainage financier. Le réseau social est cité par Glob­al Strat­e­gy comme un vecteur clé de sa pro­pa­gande anti-régime et anti-ISIS. Pen­dant ce temps, Win­ter était égale­ment un con­seiller « expert » d’une autre entre­prise secrète du min­istère des Affaires étrangères, qui ciblait les camps de réfugiés du Liban avec des mes­sages anti-extrémistes.

Le tra­vail de Win­ter sur Face­book, et les con­nais­sances poussées qui en ont découlé, ont peut-être été l’un des fac­teurs qui ont con­duit à son recrute­ment — en par­ti­c­uli­er dans ce dernier cas, étant don­né qu’un élé­ment de la cam­pagne [anti-régime et anti-ISIS] était la créa­tion d’un groupe Face­book privé per­me­t­tant aux habi­tants d’un camp de réfugiés de dis­cuter des prob­lèmes locaux, ce groupe étant « suivi de près » par l’en­tre­pre­neur qui livrait le pro­jet, à l’in­su de ceux qui l’u­til­i­saient. À tout le moins, ses mul­ti­ples rôles simul­tanés représen­tent un énorme con­flit d’intérêts.

Voir aus­si : Con­seil de sur­veil­lance de Face­book, Soros et consanguinité

Les deux opéra­tions du For­eign Office ont été menées sous les aus­pices de la Counter-Daesh Com­mu­ni­ca­tions Cell de Lon­dres. Un exa­m­en interne cinglant de White­hall des actions de la cel­lule en Syrie, non des­tinés au pub­lic, a révélé qu’ils étaient “mal plan­i­fiés, prob­a­ble­ment illé­gaux et coû­tent des vies”.

Des Syriens employés par des sous-trai­tants, tels que Glob­al Strat­e­gy, ont en effet été tués par les groupes extrémistes qu’ils ciblaient. L’am­pleur de l’ef­fu­sion de sang est con­sid­érable. Un opéra­teur “a subi des pertes de per­son­nel de base qui ont endom­magé l’or­gan­i­sa­tion de manière assez fon­da­men­tale”. Une autre a été con­damnée comme « une organ­i­sa­tion com­mer­ciale agres­sive », qui a pris des risques « per­son­nels et poli­tiques » et a mis ses employés en dan­ger en « [allant] trop loin ».

Il n’est pas cer­tain que l’une ou l’autre des descrip­tions fasse référence à Glob­al Strat­e­gy, mais le fait que l’en­tre­prise ait été impliquée dans ce qui était un com­plot claire­ment dan­gereux et peut-être crim­inel sig­ni­fie qu’il est par­ti­c­ulière­ment vital que Face­book pré­cise s’il était au courant de l’im­pli­ca­tion de Win­ter dans celle-ci, si sa rela­tion avec lui per­dure à ce jour, et bien sûr si leur con­nex­ion d’une manière ou d’une autre accorde à ExTrac l’ac­cès aux infor­ma­tions priv­ilégiées de l’u­til­isa­teur privé à son insu ou sans son consentement.

Ce qui est tout à fait clair, cepen­dant, c’est que — mal­gré tous les tol­lés publics, les enquêtes et audi­ences offi­cielles, les sanc­tions finan­cières, les excus­es et la régle­men­ta­tion pro­posée, Face­book reste le pre­mier out­il de sur­veil­lance au monde, armé de toutes sortes de manières malveil­lantes par un cer­tain nom­bre d’élé­ments hos­tiles, dont le pub­lic ne saura prob­a­ble­ment jamais l’am­pleur. Et les mêmes indi­vidus irre­spon­s­ables utilisent les mêmes méth­odes pour le faire, avec le sou­tien notam­ment financier des gou­verne­ments occi­den­taux, et la con­for­mité de Face­book lui-même.

Kit Klaren­berg est un jour­nal­iste d’in­ves­ti­ga­tion et con­tribu­teur de Mint­Presss News qui explore le rôle des ser­vices de ren­seigne­ment dans l’élab­o­ra­tion de la poli­tique et des per­cep­tions. Son tra­vail a déjà été pub­lié dans The Cra­dle, Declas­si­fied UK et Gray­zone. Suiv­ez-le sur Twit­ter : @KitK­laren­berg.

Source : Mint­Press, 11/05/2022
Tra­duc­tion : Ojim, cer­tains inter­titres sont de notre rédaction

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