Ojim.fr
PUBLICATIONS
Yann Barthès, Dilcrah, Netflix, Frontex, Bellingcat... Découvrez les publications papier et numériques de l'Observatoire du journalisme.
→ En savoir plus
PUBLICATIONS
Yann Barthès, Dilcrah, Netflix, Frontex, Bellingcat... Découvrez les publications papier et numériques de l'Observatoire du journalisme.
→ En savoir plus
Facebook : liste noire secrète des « Individus et organismes dangereux (DIO) »

23 novembre 2021

Temps de lecture : 20 minutes
Accueil | Veille médias | Facebook : liste noire secrète des « Individus et organismes dangereux (DIO) »

Facebook : liste noire secrète des « Individus et organismes dangereux (DIO) »

Temps de lecture : 20 minutes

The Intercept est un site américain « liberal » au sens anglo-saxon du terme, c’est-à-dire progressiste. Il a publié en octobre 2021 un long article sur les individus et les organisations classés « dangereux » par Facebook. Même si le contexte américain est fort différent du contexte européen, même si certaines analyses nous semblent biaisées, il nous a semblé intéressant de livrer à nos lecteurs la traduction en français de ce document brut.

Depuis 2012 Face­book empêche les inter­nautes de s’ex­primer libre­ment, sous cou­vert de les pro­téger du ter­ror­isme. De cette même époque date, dans les règles régis­sant la com­mu­nauté de Face­book, la mise au ban d’« organ­ismes étant con­nus pour leurs activ­ités ter­ror­istes ou crim­inelles. » Ce règle­ment a pris depuis des pro­por­tions démesurées pour résul­ter dans une poli­tique rel­a­tive à toute per­son­ne ou organ­isme con­sid­érés comme « DIO » (Dan­ger­ous Indi­vid­u­als and Orga­ni­za­tions — Indi­vidus et organ­ismes dan­gereux) : un ensem­ble de restric­tions sur ce que près de 3 mil­liards d’u­til­isa­teurs de Face­book ont le droit d’ex­primer à pro­pos de per­son­nes ou d’en­tités jugées hors cadre, dont la liste déjà très con­séquente, ne cesse d’augmenter.

Un système inexplicable qui punit de manière disproportionnée certaines communautés

Cette liste noire regroupe plus de 4 000 per­son­nes et organ­ismes : per­son­nal­ités poli­tiques, écrivains, organ­i­sa­tions car­i­ta­tives, hôpi­taux, morceaux de musique et per­son­nages his­toriques. Des juristes et des défenseurs des lib­ertés civiles en ont demandé la pub­li­ca­tion afin que les util­isa­teurs sachent quand leurs mes­sages risquent d’être sup­primés ou leur compte sus­pendu pour avoir pris une posi­tion favor­able à un élé­ment listé. Face­book a refusé à plusieurs repris­es de le faire, affir­mant que cela met­trait en dan­ger ses employés et per­me­t­trait aux entités inter­dites de con­tourn­er sa poli­tique, sans pour autant fournir d’in­for­ma­tions sur une men­ace spé­ci­fique pour son per­son­nel. Par ailleurs, son con­seil de sur­veil­lance a formelle­ment recom­mandé à plusieurs repris­es de pub­li­er la liste, le doc­u­ment étant d’in­térêt public.

Face­book met les util­isa­teurs dans une posi­tion presque impos­si­ble en leur dis­ant qu’ils ne peu­vent pas pub­li­er sur des groupes et des indi­vidus dan­gereux tout en refu­sant d’i­den­ti­fi­er publique­ment qui l’en­tre­prise con­sid­ère comme tels”, a déclaré Faiza Patel, codi­rec­trice du Cen­tre Bren­nan pour la lib­erté de la jus­tice. La liste et les règles afférentes sem­blent claire­ment incar­n­er les inquié­tudes améri­caines, les préoc­cu­pa­tions poli­tiques et les ori­en­ta­tions de la poli­tique étrangère des États-Unis depuis le 11 sep­tem­bre même si la poli­tique DIO vise théorique­ment à pro­téger tous les util­isa­teurs de Face­book et s’ap­plique aus­si à ceux qui rési­dent en dehors des États-Unis (la grande majorité). Toute per­son­ne ou organ­i­sa­tion fig­u­rant sur la liste est con­sid­érée comme un enne­mi ou une men­ace par l’Amérique ou ses alliés ; plus de la moitié d’en­tre elles sont des ter­ror­istes étrangers pré­sumés, au sujet desquels toute dis­cus­sion est soumise aux censeurs les plus sévères de Facebook.

Les inter­dic­tions sur les com­men­taires visant les mil­ices antigou­verne­men­tales, à pré­dom­i­nance blanche, sont beau­coup moins strictes que celles con­cer­nant les groupes et les indi­vidus réper­toriés comme ter­ror­istes, prin­ci­pale­ment issus du Moyen-Ori­ent et d’Asie du Sud, les musul­mans ou les mem­bres d’or­gan­ismes crim­inels vio­lents, majori­taire­ment com­posés de Noirs et de Lati­nos. Face­book traite “d’une main de fer cer­taines com­mu­nautés et d’une main plus mesurée cer­taines autres”, a déclaré Ángel Díaz, pro­fesseur à la fac­ulté de droit de l’U­CLA qui recherche et écrit sur l’im­pact des poli­tiques de mod­éra­tion de Face­book sur les com­mu­nautés marginalisées.

Le directeur des poli­tiques de Face­book pour la lutte con­tre le ter­ror­isme et les organ­i­sa­tions dan­gereuses, Bri­an Fish­man, a expliqué que l’en­tre­prise gar­dait la liste secrète car « [c]‘est un espace accusatoire, nous essayons d’être aus­si trans­par­ents que pos­si­ble, tout en priv­ilé­giant la sécu­rité, en lim­i­tant les risques juridiques et en empêchant ces groupes de con­tourn­er nos règles. Il a ajouté : « Nous ne voulons pas de ter­ror­istes, de groupes haineux ou d’or­gan­i­sa­tions crim­inelles sur notre plate-forme, c’est pourquoi nous les inter­dis­ons et sup­p­ri­mons les con­tenus qui les louent, les représen­tent ou les sou­ti­en­nent. Une équipe de plus de 350 spé­cial­istes se con­cen­tre sur le blocage de ces organ­i­sa­tions et l’é­val­u­a­tion des men­aces émer­gentes. Nous inter­dis­ons actuelle­ment des mil­liers d’or­gan­i­sa­tions, dont plus de 250 groupes de supré­macistes blancs, aux niveaux les plus élevés de nos poli­tiques et met­tons régulière­ment à jour notre cadre de mesures et la liste des organ­i­sa­tions devant être interdites. »

Après le géno­cide au Myan­mar, Face­book a recon­nu être prob­a­ble­ment devenu le sys­tème le plus puis­sant jamais mis en place pour la dis­tri­b­u­tion algo­rith­mique mon­di­ale de l’inci­ta­tion à la vio­lence. Ne rien faire face à cette réal­ité serait con­sid­éré comme une nég­li­gence grossière par une grande par­tie du pub­lic – alors même que les ten­ta­tives de l’en­tre­prise pour con­trôler la lib­erté d’ex­pres­sion de mil­liards d’in­ter­nautes dans le monde sont large­ment con­sid­érées comme de l’au­to­cratie. La liste représente la ten­ta­tive d’une entre­prise privée, forte d’une con­cen­tra­tion de pou­voir his­torique­ment sans précé­dent, d’emprise sur la lib­erté d’ex­pres­sion mondiale.

La liste est divisée en caté­gories : Haine, Crime, Ter­ror­isme, Mou­ve­ments soci­aux mil­i­tarisés et Acteurs externes vio­lents. Ces caté­gories ont été artic­ulées en un sys­tème à trois niveaux selon des règles énon­cées par Face­book fin juin dernier, chaque niveau cor­re­spon­dant à des restric­tions de la lib­erté d’ex­pres­sion. Con­ceptuelle­ment larges, elles con­cer­nent en fait cer­tains groupes raci­aux ou religieux bien précis.

Des niveaux qui déterminent ce que les utilisateurs sont autorisés à exprimer sur les entités interdites

Quiconque fig­u­rant sur la liste noire n’a pas le droit de s’ex­primer sur les plate-formes de Face­book et les util­isa­teurs ne sont pas autorisés à se présen­ter en tant que mem­bres d’un groupe y étant répertorié.

Le niveau 1 est le plus strict. Tout sem­blant d’éloge ou de sou­tien envers les groupes et les per­son­nes y appar­tenant, même non vio­lents, est inter­dit. Il com­prend les groupes pré­sumés ter­ror­istes, haineux et crim­inels et leurs mem­bres pré­sumés, le ter­ror­isme étant défi­ni comme « l’or­gan­i­sa­tion ou l’inci­ta­tion à la vio­lence con­tre des civils » et la haine comme « déshu­man­isant ou pré­con­isant à plusieurs repris­es des préju­dices con­tre » des per­son­nes ayant des car­ac­téris­tiques pro­tégées. La caté­gorie crim­inelle de niveau 1 est presque entière­ment con­sti­tuée de gangs de rue améri­cains et de car­tels de drogue — prin­ci­pale­ment com­posés de Noirs et de Latinos.

La caté­gorie ter­ror­iste, qui représente 70 % du niveau 1, regroupe majori­taire­ment des organ­i­sa­tions et des indi­vidus du Moyen-Ori­ent et d’Asie du Sud. Face­book tient la plu­part des noms de cette caté­gorie directe­ment du gou­verne­ment améri­cain : près de 1 000 références men­tion­nent comme source de désig­na­tion le « SDGT », ou Spe­cial­ly Des­ig­nat­ed Glob­al Ter­ror­ists, une liste tenue par le Min­istère des Finances et créé par George W. Bush au lende­main des atten­tats du 11 sep­tem­bre. Autres sources citées, le Ter­ror­ism Research & Analy­sis Con­sor­tium, une base de don­nées privée d’ex­trémistes vio­lents pré­sumés, et SITE, une opéra­tion privée de traque du ter­ror­isme, au passé con­tro­ver­sé. “Un mot arabe peut avoir qua­tre ou cinq sens dif­férents”, déclarait Michael Scheuer, ancien chef au sein de la CIA du groupe de tra­vail con­cer­nant Ous­sama ben Laden, au New York­er Times en 2006, sig­nalant que SITE choi­sis­sait prob­a­ble­ment en général la “tra­duc­tion la plus guer­rière”. Il sem­blerait que Face­book, mal­gré une affir­ma­tion con­traire, ait tra­vail­lé avec ses homo­logues de la Big Tech pour établir la liste noire : une référence com­por­tait une note indi­quant qu’elle avait été « com­plétée » par un mem­bre haut placé du per­son­nel de Google qui tra­vail­lait aupar­a­vant sur les ques­tions liées au terrorisme.

Près de 500 groupes haineux sont réper­toriés au niveau 1, dont plus de 250 organ­i­sa­tions supré­macistes blanch­es référencées par Fish­man, mais Faiza Patel, du Bren­nan Cen­ter, a noté que des cen­taines de groupes de mil­ices de droite à pré­dom­i­nance blanche, sim­i­laires aux groupes haineux, sont « traités légère­ment » et placés au niveau 3. Ce niveau rassem­ble des groupes non vio­lents mais qui, s’é­tant livrés à plusieurs repris­es à des dis­cours de haine, pour­raient le devenir rapi­de­ment, ou cer­tains ayant enfreint à plusieurs repris­es les règles DIO. Les util­isa­teurs de Face­book sont libres de dis­cuter des références de niveau 3.

« Les listes sem­blent créer deux sys­tèmes dis­parates, les sanc­tions les plus lour­des étant appliquées aux régions et com­mu­nautés forte­ment musul­manes », écrit Patel. Les dif­férences entre les niveaux 1 et 3 « font penser que Face­book – comme le gou­verne­ment améri­cain – con­sid­ère les musul­mans comme les plus dangereux ».

Les mil­ices anti-gou­verne­men­tales, par­mi celles qui sont traitées « plus légère­ment », “présen­tent la men­ace [l’ex­trémisme vio­lent domes­tique] la plus meur­trière” pour les États-Unis, selon cer­tains respon­s­ables du ren­seigne­ment et de nom­breux chercheurs, car elles dis­posent d’un cap­i­tal poli­tique et d’un sou­tien con­sid­érable de la droite améri­caine. Par exem­ple, un mou­ve­ment qui prône une sec­onde guerre de Séces­sion est référencé comme mou­ve­ment social mil­i­tarisé, ce qui le soumet aux règles rel­a­tive­ment indul­gentes du niveau 3.

Un porte-parole de Face­book a caté­gorique­ment nié que l’en­tre­prise accorde un traite­ment spé­cial aux groupes d’ex­trême droite améri­cains : « Quand les groupes améri­cains cor­re­spon­dent à notre déf­i­ni­tion de ter­ror­istes, ils sont désignés comme tels (par exem­ple, la divi­sion Atom­waf­fen ou l’Or­dre nation­al-social­iste). Lorsqu’ils cor­re­spon­dent à notre déf­i­ni­tion des groupes haineux, ils sont désignés comme des organ­i­sa­tions haineuses (par exem­ple, Proud Boys ou Patri­ot Front) ».

Il a qual­i­fié le traite­ment des mil­ices par Face­book de régle­men­ta­tion agres­sive plutôt que de relâche­ment, affir­mant que la liste con­cer­nant 900 de ces groupes « est par­mi les plus solides » au monde : « La caté­gorie des Mou­ve­ments soci­aux mil­i­tarisés a été dévelop­pée en 2020 explicite­ment pour élargir l’éven­tail des organ­ismes soumis à nos poli­tiques DOI. Notre poli­tique con­cer­nant les mil­ices est la plus forte de l’in­dus­trie. » Il a ajouté : « Il con­vient de not­er que notre approche des groupes haineux de la supré­matie blanche et des organ­i­sa­tions ter­ror­istes est bien plus agres­sive que celle de n’im­porte quel gou­verne­ment. Notre déf­i­ni­tion du ter­ror­isme est détail­lée et a été élaborée avec la con­tri­bu­tion impor­tante d’ex­perts et d’u­ni­ver­si­taires. Elle est indépen­dante de la reli­gion, de la région, des per­spec­tives poli­tiques ou de l’idéolo­gie. Nous avons désigné de nom­breuses organ­i­sa­tions basées en dehors du Moyen-Ori­ent et de l’Asie du Sud comme ter­ror­istes, en Amérique du Nord et en Europe occi­den­tale (comme l’Or­dre nation­al-social­iste, la Divi­sion Feuerkrieg ou l’Ar­mée répub­li­caine irlandaise). Sur la liste noire, cepen­dant, le nom­bre de groupes ter­ror­istes réper­toriés basés en Amérique du Nord ou en Europe occi­den­tale ne s’élève qu’à quelques dizaines sur plus d’un millier.

Bien que la liste noire com­prenne une rib­am­belle de com­man­dants de l’État islamique et de mil­i­tants d’Al-Qaï­da dont le côté menaçant n’est pas sujet à con­tro­verse, il serait dif­fi­cile de soutenir que cer­taines références con­stituent un dan­ger pour qui que ce soit. Face­book copi­ant sa poli­tique de sanc­tions sur celle des États-Unis – une poli­tique qui vise à punir les adver­saires inter­na­tionaux plutôt que de déter­min­er la « dan­gerosité », c’est ain­si que des entre­pris­es comme l’Iran Trac­tor Man­u­fac­tur­ing Com­pa­ny (n.d.t. : Entre­prise des tracteurs d’I­ran) et le Pales­tine Relief and Devel­op­ment Fund (n.d.t. : Fonds de sec­ours et de développe­ment de la Pales­tine), une organ­i­sa­tion d’aide basée au Roy­aume-Uni, sont classés par­mi les organ­i­sa­tions ter­ror­istes de niveau 1. « Lorsqu’une plate-forme mon­di­ale choisit d’align­er ses poli­tiques sur les États-Unis — qui ont longtemps exer­cé leur hégé­monie sur une très grande par­tie du monde (et en par­ti­c­uli­er, au cours des vingt dernières années, sur de nom­breux pays à pré­dom­i­nance musul­mane), elle ne fait que recréer ces mêmes dif­férences de pou­voir et priv­er de leur autonomie des groupes et des indi­vidus déjà vul­nérables », a déclaré Jil­lian York, direc­trice de la lib­erté d’ex­pres­sion inter­na­tionale à l’Elec­tron­ic Fron­tier Foundation/EFF.

La déf­i­ni­tion expan­sive de « dan­gereux » pour Face­book con­cerne tout autant des morceaux de musique, chaînes de télévi­sion, stu­dios de jeux vidéo, com­pag­nies aéri­ennes ou la fac­ulté de médecine tra­vail­lant sur le vac­cin iranien Covid-19 tout comme de nom­breux per­son­nages his­toriques décédés depuis longtemps (Joseph Goebbels et Ben­i­to Mus­soli­ni, par exemple).

Lignes directrices confuses

Des doc­u­ments internes guident les mod­éra­teurs tout au long du proces­sus de cen­sure con­cer­nant les per­son­nes et les groupes mis sur liste noire, étab­lis­sant ce que sig­ni­fie « louer », « soutenir » ou « représen­ter » un mem­bre de la liste et expli­quant en détail com­ment iden­ti­fi­er les com­men­taires inter­dits. Face­book four­nit aux util­isa­teurs un ensem­ble de direc­tives mais ne pub­lie que des exem­ples peu pré­cis de la sig­ni­fi­ca­tion de ces ter­mes, plutôt que des déf­i­ni­tions. En interne par con­tre, sont don­nés non seule­ment des déf­i­ni­tions, mais aus­si des exem­ples beau­coup plus détail­lés, ain­si qu’une liste ver­tig­ineuse d’hy­pothès­es et de cas lim­ites pour aider à déter­min­er com­ment traiter un élé­ment de con­tenu signalé.

L’ef­fec­tif mon­di­al de con­trôle de con­tenu de Face­book, une armée de sous-trai­tants payés à l’heure et sou­vent trau­ma­tisés par la nature graphique de leur tra­vail, est cen­sé utilis­er ces déf­i­ni­tions et exem­ples pour déter­min­er si un mes­sage con­stitue un « éloge » inter­dit ou atteint le seuil de « sou­tien », entre autres, éval­u­ant les pro­pos de mil­liards de per­son­nes issues de cen­taines de pays et d’in­nom­brables cul­tures, au moyen d’une grille d’é­val­u­a­tion ordon­née et imposée par la Sil­i­con Val­ley. Bien que ces mod­éra­teurs fonc­tion­nent en tan­dem avec des sys­tèmes de logi­ciels automa­tisés, déter­min­er ce qui est « éloge » et ce qui ne l’est pas, relève sou­vent du juge­ment per­son­nel. « Cela laisse la lourde tache d’es­say­er de sécuris­er Face­book à des mod­éra­teurs de con­tenu exter­nal­isés, sous-payés et sur­chargés de tra­vail, oblig­és de faire de leur mieux dans leur sit­u­a­tion géo­graphique, leur langue et leur con­texte spé­ci­fiques », a déclaré Martha Dark, direc­trice de Fox­glove, un groupe d’aide juridique qui tra­vaille avec des modérateurs.

Selon les doc­u­ments internes de Face­book, les util­isa­teurs sont autorisés à par­ler des entités de niveau 1 tant que ce dis­cours est neu­tre ou cri­tique, tout com­men­taire con­sid­éré comme posi­tif pou­vant être inter­prété comme un « éloge ». Il est inter­dit de  faire quoi que ce soit qui « cherche à faire penser les autres de manière plus pos­i­tive » ou à « légitimer » une per­son­ne ou un groupe de niveau 1 ou à « s’align­er » sur leur cause ; « les déc­la­ra­tions présen­tées sous la forme d’un fait sur les moti­va­tions de l’en­tité » sont accept­a­bles, mais tout ce qui « glo­ri­fie l’en­tité en util­isant des adjec­tifs, des phras­es, des images, etc. » ne l’est pas. Les util­isa­teurs sont autorisés à dire qu’une per­son­ne que Face­book con­sid­ère comme dan­gereuse ” n’est pas une men­ace, per­ti­nente ou digne d’at­ten­tion “, mais ils ne peu­vent pas dire qu’ils ” sou­ti­en­nent ” une per­son­ne qu’ils pensent avoir été incluse à tort sur la liste — cela étant con­sid­éré comme s’align­er. Les mod­éra­teurs doivent décider eux-mêmes ce qui con­stitue une « glo­ri­fi­ca­tion » dan­gereuse par rap­port à un « dis­cours neu­tre » ou ce qui compte comme « débat uni­ver­si­taire » ou « dis­cours infor­matif et édu­catif » — pour des mil­liards de personnes.

Déter­min­er quel con­tenu répond aux déf­i­ni­tions est une « lutte », selon un mod­éra­teur de Face­book tra­vail­lant en dehors des États-Unis qui a répon­du aux ques­tions de The Inter­cept sous cou­vert d’anonymat. Cette per­son­ne a déclaré que les ana­lystes « ont générale­ment du mal à recon­naître le dis­cours poli­tique et la con­damna­tion ». Par ailleurs, « [L]es représen­ta­tions fic­tives [d’in­di­vidus dan­gereux] ne sont autorisées que si elles sont partagées dans un con­texte de con­damna­tion ou d’in­for­ma­tion, ce qui sig­ni­fie que le partage d’une pho­to de film, par exem­ple, pour­ra être inter­dit, tout comme celui d’un mème avec l’ac­teur jouant Pablo Esco­bar. Ces dif­fi­cultés sont d’au­tant plus grandes qu’un mod­éra­teur doit essay­er d’é­val­uer com­ment ses col­lègues jugeraient le mes­sage, puisque leurs déci­sions respec­tives sont com­parées. “Un ana­lyste doit essay­er de prévoir quelle déci­sion un con­trôleur de la qual­ité ou une majorité de mod­éra­teurs prendraient, ce qui n’est sou­vent pas si facile”, a déclaré le même modérateur.

Les règles de Face­book con­stituent “un risque sérieux pour le débat poli­tique et la lib­erté d’ex­pres­sion”, selon Patel, en par­ti­c­uli­er dans le monde musul­man, où les groupes réper­toriés par la DIO font par­tie du tis­su sociopoli­tique. Ce qui ressem­ble à de la glo­ri­fi­ca­tion dans un bureau aux États-Unis, “dans un cer­tain con­texte, pour­rait être con­sid­éré [comme] de sim­ples déc­la­ra­tions de faits”, a con­venu York de l’EFF. « Les per­son­nes vivant dans des endroits où les soi-dis­ant groupes ter­ror­istes jouent un rôle dans la gou­ver­nance doivent pou­voir dis­cuter de ces groupes avec nuance, et la poli­tique de Face­book ne le per­met pas. » Le mod­éra­teur préc­ité, qui tra­vaille hors des États-Unis, a con­venu que la liste reflète une con­cep­tion améri­can­isée du dan­ger : « Les désig­na­tions sem­blent être basées sur des intérêts améri­cains », ce qui « ne représente pas la réal­ité poli­tique de ces pays ».

La déf­i­ni­tion de Face­book du « groupe de sou­tien aux actes de vio­lence au sein des man­i­fes­ta­tions », une sous-caté­gorie de Mou­ve­ments soci­aux mil­i­tarisés, cen­sure d’une manière par­ti­c­ulière­ment déroutante. Ce type de groupe con­cerne tout “acteur en marge de l’é­tat” qui s’en­gage à “représen­ter [ou] dépein­dre … des actes de vio­lence de rue con­tre des civils ou des forces de l’or­dre”, ain­si que “des incendies crim­inels, des pil­lages ou autres destruc­tions de biens privés ou publics . ” Telle qu’elle est rédigée, cette poli­tique per­me­t­trait à Face­book d’ap­pli­quer cette éti­quette à pra­tique­ment n’im­porte quelle organ­i­sa­tion de presse cou­vrant – représen­tant ou décrivant donc — une man­i­fes­ta­tion de rue qui entraîne des dom­mages matériels, ou de punir tout télécharge­ment des pho­tos de ces actes.

D’après Díaz, Face­book devrait expli­quer com­ment sont appliquées les règles liées aux man­i­fes­ta­tions. L’en­tre­prise sup­primera-t-elle immé­di­ate­ment les pages d’or­gan­i­sa­tion de man­i­fes­ta­tions dès qu’un incendie ou d’autres dom­mages matériels se pro­duiront ? “Les normes qu’ils artic­u­lent ici sug­gèrent que [la liste DIO] pour­rait inclure de nom­breux man­i­fes­tants act­ifs” selon elle. Con­for­mé­ment à la DIO, deux organ­ismes de médias ant­i­cap­i­tal­istes, Crime­thinc et It’s Going Down, ont été inter­dits par Face­book en 2020 et désignés comme mou­ve­ments soci­aux mil­i­tarisés et « mil­ices armées ». Un représen­tant de It’s Going Down a déclaré que “les médias de tout le spec­tre poli­tique rap­por­tent des affron­te­ments dans la rue, des grèves, des émeutes et des destruc­tions de biens mais il sem­blerait que si Face­book n’aime pas l’analyse… ou l’opin­ion don­née sur les raisons pour lesquelles des mil­lions de per­son­nes sont descen­dues dans la rue l’été dernier pen­dant la pandémie (le plus grand défer­lement de l’his­toire des États-Unis), vous êtes tout sim­ple­ment exclu du débat. » It’s going down a spé­ci­fique­ment nié être une mil­ice armée ou un mou­ve­ment mil­i­tarisé, se con­sid­érant plutôt comme une plate-forme médi­a­tique « présen­tant des infor­ma­tions, des opin­ions, des analy­ses et des pod­casts d’un point de vue anar­chiste ». Un représen­tant de Crime­thinc a égale­ment nié que le groupe soit armé ou mil­i­tarisé, le décrivant comme un média et un édi­teur de livres.

Les direc­tives internes lais­sent égale­ment des lacunes déroutantes. La plate-forme ayant joué un rôle sen­si­ble dans la facil­i­ta­tion d’un géno­cide au Myan­mar, l’un des dirigeants de l’en­tre­prise, Alex Warof­ka, a écrit : “Nous con­venons que nous pou­vons et devons faire plus” pour “empêch­er que notre plate-forme ne soit util­isée pour fomenter la divi­sion et inciter à la vio­lence hors ligne”. Une inter­dic­tion néan­moins très rel­a­tive, Face­book per­me­t­tant expressé­ment cer­tains appels à la vio­lence. Une déc­la­ra­tion telle que : « Nous devri­ons envahir la Libye » est con­sid­érée comme juste, car, selon le porte-parole de Face­book : « Le but de cette dis­po­si­tion est de per­me­t­tre un débat sur la stratégie mil­i­taire et la guerre, qui est une réal­ité du monde dans lequel nous vivons ». Il a cepen­dant recon­nu qu’elle per­me­t­trait des appels à la vio­lence con­tre un pays, une ville, ou un groupe ter­ror­iste, don­nant par ailleurs comme exem­ple de com­men­taire autorisé dans la dernière caté­gorie une déc­la­ra­tion ciblant un indi­vidu : « Nous devri­ons tuer Ous­sama ben Laden ».

Suppressions sévères de la liberté d’expression sur le Moyen-Orient

L’ap­pli­ca­tion de cette poli­tique con­duit à des résul­tats sur­prenants pour une entre­prise qui revendique la « libre expres­sion » comme principe fon­da­men­tal. En 2019, citant sa poli­tique DIO, Face­book a blo­qué un sym­po­sium uni­ver­si­taire en ligne, celui-ci met­tant en vedette Leila Khaled, liée à deux détourne­ments d’avion dans les années 1960 au cours desquels aucun pas­sager n’a été blessé. Khaled, aujour­d’hui âgée de 77 ans, est référencée comme ter­ror­iste sur la liste actuelle de Face­book. En févri­er, le con­seil de sur­veil­lance interne de l’en­tre­prise a décidé d’an­nuler la déci­sion de sup­primer un arti­cle met­tant en cause l’emprisonnement du révo­lu­tion­naire kurde de gauche Abdul­lah Öcalan, listé DIO, enlevé par les forces de ren­seigne­ment turques en 1999 avec l’aide des États-Unis. En juil­let, la jour­nal­iste Rania Khalek a pub­lié sur Insta­gram la pho­to d’un pan­neau d’af­fichage à l’ex­térieur de l’aéro­port inter­na­tion­al de Bag­dad sur lequel on voy­ait le général iranien Qas­sim Suleimani et le com­man­dant mil­i­taire irakien Abu Mah­di al-Muhan­dis, tous deux assas­s­inés par les États-Unis et tous deux sur la liste DIO. La pho­to a été rapi­de­ment sup­primée pour avoir enfreint la poli­tique con­cer­nant la «vio­lence ou les organ­i­sa­tions dan­gereuses». Dans un cour­riel, Khalek a déclaré à The Inter­cept : « Mon inten­tion était de mon­tr­er mon envi­ron­nement » et « le fait que [le pan­neau d’af­fichage soit] si bien placé à l’aéro­port où ils ont été assas­s­inés mon­tre com­ment ils sont perçus même par les autorités irakiennes ».

Plus récem­ment, la poli­tique de Face­book est entrée en col­li­sion avec le ren­verse­ment par les Tal­ibans du gou­verne­ment soutenu par les États-Unis en Afghanistan : la plate-forme a annon­cé qu’il était inter­dit aux Tal­ibans d’être présents sur ses appli­ca­tions. L’en­tre­prise se per­met de cen­sur­er la direc­tion poli­tique d’un pays tout entier et d’im­pos­er de sérieuses con­traintes à la lib­erté du pub­lic d’en dis­cuter ou même de la décrire. En mai, l’en­tre­prise a sup­primé des mes­sages de Pales­tiniens voulant doc­u­menter la vio­lence de l’É­tat israélien à la mosquée Al Aqsa, troisième site sacré de l’Is­lam, ses mod­éra­teurs l’ayant con­fon­due avec une organ­i­sa­tion référencée sur la liste noire dont le nom con­tient le terme “Al-Aqsa”, un terme com­mun à plusieurs organ­ismes. Le mois dernier, Face­book a cen­suré un util­isa­teur égyp­tien qui avait pub­lié un arti­cle de presse sur les Brigades Al-Qas­sam, l’ac­com­pa­g­nant en légende d’un « Ooh » en arabe. Al-Qas­sam n’ap­pa­raît pas sur la liste noire et son pro­pre Con­seil de sur­veil­lance a écrit que “Face­book n’a pas été en mesure d’ex­pli­quer pourquoi deux éval­u­a­teurs ont jugé que le con­tenu vio­lait la poli­tique de l’entreprise”.

Alors que les deux dernières décen­nies ont habitué de nom­breuses per­son­nes dans le monde à l’ex­is­tence de reg­istres secrets et de listes de sur­veil­lance, la liste noire indique que « nous avons atteint un point où Face­book ne se con­tente pas de respecter ou de repro­duire les poli­tiques améri­caines mais va bien au-delà d’elles.

Nous ne devons surtout pas oubli­er que per­son­ne n’a élu poli­tique­ment Mark Zucker­berg, un homme qui n’a jamais occupé d’autre poste que celui de PDG de Face­book.” 

The Inter­cept a exam­iné une copie de la liste com­plète des DIO et en pub­lie une repro­duc­tion dans son inté­gral­ité, avec des mod­i­fi­ca­tions mineures pour en amélior­er la clarté, ain­si qu’un doc­u­ment créé pour aider les mod­éra­teurs de Face­book à décider quels mes­sages sup­primer et quels util­isa­teurs punir.

Source : theintercept.com Tra­duc­tion : AC