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Liberté d’expression : procès de Renaud Camus pour un tweet

29 novembre 2020

Temps de lecture : 7 minutes
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Liberté d’expression : procès de Renaud Camus pour un tweet

Nous reprenons un arti­cle du blog (dig­i­tal) de la revue Élé­ments, paru le 26 novem­bre 2020 sous la sig­na­ture de François Bous­quet. Un papi­er qui nous sem­ble sig­ni­fi­catif de l’état de la lib­erté d’expression en France fin 2020.

« J’étais au procès de Renaud Camus, l’ambiance n’était pas vraiment Charlie »

Quatre mois de prison avec sursis requis contre Renaud Camus. Voilà le prix de la liberté d’expression en France ! L’objet du délit ? Un tweet de 280 caractères, génial il est vrai. « Une boîte de préservatifs offerte en Afrique c’est trois noyés en moins en Méditerranée, cent mille euros d’économie pour la Caf, deux cellules de prison libérées et trois centimètres de banquise préservés. » On n’embastille plus Voltaire ? Détrompez-vous.

Le 25 novem­bre 1970, Mishi­ma se don­nait la mort par sep­puku. Cinquante ans plus tard, le 25 novem­bre 2020, allait-on assis­ter à la mise à mort d’un autre écrivain, Renaud Camus, con­vo­qué au tri­bunal judi­ci­aire de Paris. Inau­guré en 2018, ce tri­bunal archi-mod­erne est une hor­reur archi­tec­turale sor­tie de Buf­fet froid, le film de Bertrand Bli­er. Il domine le quarti­er flam­bant neuf des Batig­nolles. Tout ici est sin­istrement neuf : le quarti­er, le tri­bunal, la pop­u­la­tion. Une sorte de rac­cour­ci sai­sis­sant du rem­placisme glob­al, loin, très loin, des bois­eries de l’ancienne XVIIe cham­bre du Palais de jus­tice, sur l’île de la Cité. Une heure au moins, rien que pour se gar­er, pour trou­ver l’entrée. Bien­v­enue dans le nou­veau Paris d’Anne Hidal­go. Jean-Yves Le Gal­lou (de Polémia, de l’Institut Ili­ade, d’I‑Média et j’en oublie), que je retrou­ve, com­pare le tri­bunal à la « Loubian­ka », QG de toutes les polices poli­tiques sovié­tiques. Il a rai­son, c’est la Loubian­ka en Plex­i­glass. Pas un tri­bunal, une usine.

L’audience se tient dans la salle 422, j’allais dire la cham­bre 422, pour par­ler comme Renaud Camus (voir son Dis­cours de cham­bre, sur ses procès à la XVIIe). La salle est froide, alig­nant des rangées de bancs blancs. On se croirait dans un gym­naste Paul Vail­lant-Cou­turi­er de la couronne parisi­enne ou une salle d’attente de la SNCF : cha­cun attend son tour, mais il n’y a pas de tick­ets. On ne sait pas si on va en pren­dre pour une heure ou trois heures. Le con­fine­ment inter­dit la présence du pub­lic. Il n’y a per­son­ne, sauf la clique des par­ties civiles, pas moins de six, toutes mobil­isées con­tre Renaud Camus : la Ligue inter­na­tionale con­tre le racisme et l’antisémitisme (LICRA), l’Union des étu­di­ants juifs de France (UEJF), J’accuse… ! Action inter­na­tionale pour la jus­tice (AIPJ), le Mou­ve­ment con­tre le racisme et pour l’amitié entre les peu­ples (MRAP) et la Délé­ga­tion inter­min­istérielle à la lutte con­tre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH) – la meute des chiens de garde et des chas­seurs de prime.

Renaud Camus est mauvais pour la santé

Nous ne sommes que deux « jour­nal­istes », le mer­veilleux Jean-Yves et moi. Les autres jour­naleux, absents. Pas un pour sauver l’autre. La honte, quoi ! La lib­erté d’expression, la lib­erté d’expression, ressas­sent-ils jusqu’à asséche­ment des glan­des sali­vaires, mais la lib­erté d’expression, c’est comme les champignons, le cholestérol et les potirons : il y a la bonne et la mau­vaise. Char­lie Heb­do c’est bon, Renaud Camus c’est mau­vais, tox­ique même. Con­som­mer du Renaud Camus n’est pas sans risque pour la san­té men­tale. Ses livres ont des pou­voirs som­bres et malé­fiques. Si par mégarde vous vous aven­turiez à en lire un, Le Grand Rem­place­ment par exem­ple, sachez par avance que vous encourez le risque de vous retrou­ver dans la peau d’un célèbre loup-garou à mous­tach­es des années trente.

On l’a telle­ment démem­brée, cette bonne vieille fille publique qu’est la lib­erté d’expression, telle­ment désossée, décharnée, depuis un demi-siè­cle, depuis la loi Pleven de 1972, depuis la loi Gayssot, depuis la loi Taubi­ra. La lib­erté d’expression aujourd’hui, ce n’est plus qu’un moignon repous­sant. Ce moignon, c’est un dessin de Char­lie, baveux, dégueu, chas­sieux, du genre : le pape encu­lant un enfant. Et je devrais m’extasier sur ça ? Allez vous faire foutre ! Qu’on m’explique la dif­férence entre un dessin de haine et un dis­cours de haine, quand bien même cette haine con­vo­quée à tout bout de champ est une inep­tie. Où finit la lib­erté d’expression et où com­mence le dis­cours de haine ? Voltaire s’y retrou­verait-il ? Il est per­mis d’en douter. Qu’on me com­prenne, je suis pour la lib­erté d’expression pleine et entière, mais pourquoi la réserv­er exclu­sive­ment à Char­lie ? Et pas à Renaud Camus. Allez savoir.

Son avo­cat, le red­outable Yohann Rimokh, a demandé à ce que le procès soit reporté, con­fine­ment oblige. Autant par­ler à un sourd. Résul­tat : deux fois 800 km pour appren­dre que le min­istère pub­lic réclame con­tre vous qua­tre mois de prison avec sur­sis, 5 000 euros d’amendes, plus les étrennes des­tinées aux par­ties civiles. Ne man­querait plus qu’ils l’envoient en cel­lule de décon­fine­ment à Fleury-Mér­o­gis. C’est un récidi­viste. Son casi­er n’est pas vierge, il a récolté deux mois de prison avec sur­sis, le 16 jan­vi­er dernier, au tri­bunal d’Auch, pour des dis­cours pronon­cés à Colombey et à Baix. Pour couron­ner le tout, Ama­zon, nou­veau censeur, vient de dépub­li­er Le Grand Rem­place­ment.

Renaud Camus est in-nocent

Renaud Camus est là, masqué. Il nous adresse, à Jean-Yves Le Gal­lou et à moi, un petit signe de la main. La dernière fois que je l’ai vu, c’était aux obsèques de Jean Ras­pail en l’église parisi­enne de Saint-Roch, à la mi-juin. Il était ter­ri­ble­ment affaib­li par la Covid, blanchi, émacié, adossé à un pili­er, comme Claudel, peut-être con­ver­ti. À quoi ? À une illu­mi­na­tion soudaine. La beauté intérieure, la dis­ci­pline spir­ituelle, l’ascèse de tous les instants. Est-ce que j’ose : il était ce jour-là ray­on­nant en dépit de la fatigue. Tant pis pour les butors à pla­fond bas, les vul­gaires. Que com­prendraient-ils à la beauté, le dieu de Camus ?

Aujourd’hui, il est tel qu’en lui-même, suprême­ment déli­cat, jusqu’à l’étouffement de soi, jusqu’à l’épure, jusqu’au cristal. Sa sidérante clarté d’expression est d’une espèce par­ti­c­ulière, elle est lunaire, diaphane, atonale, si le mot avait un sens ici. Il attend patiem­ment son tour, comme un enfant sage, mains croisées. C’est ain­si du reste qu’il se présen­tera à la barre, pareil à un écol­i­er, à un mar­tyr, à un ascète adepte de la non-vio­lence. Désar­mé assuré­ment, inébran­lable aus­si. Il faut tou­jours pren­dre au sérieux les hommes tels que lui, habités par une exi­gence de beauté. Com­ment pour­rait-il être coupable de ce dont on l’accable, lui le prési­dent du par­ti de l’in-nocence, lui qui est fon­da­men­tale­ment in-nocent ? La nocence, c’est éty­mologique­ment ce qui nuit. L’in-nocence : ce qui nuit à ceux qui nuisent.

La mau­vaise sur­prise du jour, c’est que la prési­dente du tri­bunal n’est rien d’autre que Sophie Combes qui fut secré­taire nationale du Syn­di­cat de la mag­i­s­tra­ture à l’époque du « mur des cons ». Une anti-conne donc, expressé­ment tapageuse, dont on ne doute pas de l’impartialité !

La bonne sur­prise, c’est la présen­ta­tion de l’œuvre de Camus par la juge assesseur, sans hos­til­ité, con­sciente d’avoir face à elle un écrivain, un grand man­i­feste­ment, qui out­repasse les divi­sions par­ti­sanes. C’est nou­veau. D’ordinaire les juges sont incultes et vin­di­cat­ifs. La plu­part d’entre eux ne con­nais­sent de Renaud Camus que Le Grand Rem­place­ment, par­don : l’auteur de la « théorie com­plo­tiste » du Grand Rem­place­ment. « Une espèce de youtubeur à la mode, une sorte d’Alain Soral », s’amuse auprès de nous Me Rimokh.

Le « tweet banquise sur le gril »

Tout le con­traire de notre juge assesseur. Elle sem­ble avoir con­science que le tri­bunal a con­vo­qué ce jour-là la lit­téra­ture française en per­son­ne. Depuis quand un tri­bunal doit-il stat­uer sur le génie d’un auteur ? Embastille-t-on Voltaire ? Arou­et peut-être, pas Voltaire. Camus n’est plus Arou­et depuis longtemps. Com­ment résumer cette œuvre-fleuve ? On n’en con­naît générale­ment que des petits bouts, comme les méan­dres d’un cours d’eau. Dieu sait si pour­tant cette œuvre est canal­isée, ordon­née, majestueuse. C’est la plus grande entre­prise lit­téraire con­tem­po­raine, la plus ambitieuse, la seule qui fasse écho, dans sa tonal­ité et sa total­ité, au mon­u­ment aux morts des grands écrivains français.

Si du reste il y a un auteur dont on est à peu près sûr qu’on le lira dans cent ans, c’est lui. On aura oublié Twit­ter, mais on se rap­pellera des tweets de Renaud Camus. Ciselé, celui qui lui vaut de pass­er devant la 17e cham­bre cor­rec­tion­nelle est tail­lé dans le quartz de sa langue trans­par­ente, somptueuse, limpi­de, cristalline. C’est beau, impa­ra­ble­ment beau ; drôle, indé­ni­able­ment drôle. « Une boîte de préser­vat­ifs offerte en Afrique c’est trois noyés en moins en Méditer­ranée, cent mille euros d’économie pour la Caf, deux cel­lules de prison libérées et trois cen­timètres de ban­quise préservés. » Son auteur l’appelle le « tweet ban­quise ». Il est réfrigérant.

L’avocat de Camus pulvérise l’adversaire

Me Rimokh a été de bout en bout splen­dide. Il a sur­volé les débats. Le fond et la forme, la lit­téra­ture et le droit – la classe, dans les deux sens du mot : avoir la classe et faire la classe de droit à ses con­frères. Franche­ment, les avo­cats des par­ties civiles, il les a broyés. Pfuit ! Il a peut-être même démoli leur fonds de com­merce, si cela se pou­vait. Car si jamais le pre­mier point soulevé par lui, tech­nique, procé­dur­al, devait faire jurispru­dence, la lib­erté d’expression retrou­verait peut-être en France droit de citée. Qu’a‑t-il pointé ? L’inflation des par­ties civiles : six, autant de métas­tases, autant d’abus de pou­voir, représen­tées par qua­tre avo­cats médiocres, des nul­lités du bar­reau incon­nues et des­tinées à le rester. Me Rimokh a été chercher sa réfu­ta­tion dans les débats par­lemen­taires de 1972, quand la loi Pleven fut votée. Certes, le lég­is­la­teur a alors délibéré­ment voulu don­ner un droit d’agir aux asso­ci­a­tions con­tre le racisme, con­vient Rimokh, mais sous réserve qu’elles ne se mul­ti­plient pas et qu’elles agis­sent à bon escient, faute de quoi il y aurait abus du droit d’action, abus en tant que tel sanc­tionnable. Ce qui autorise Me Rimokh a demandé au tri­bunal d’en débouter au moins cinq, moyen­nant des dom­mages et intérêts pour son client.

En finir avec le charognage associatif

De fait, que vient faire l’UEJF dans ce procès ? Sa prési­dente, une cer­taine Noémie Madar, est même venue san­glot­er à la barre. Mais que fait-elle là ? À quel titre ? Renaud Camus s’est-il adressé dans son tweet aux étu­di­ants juifs de France ? C’est elle, le pro­cureur ? Il faut dire que l’UEJF n’est pas servie. Son avo­cat, une authen­tique nul­lité, Me Stéphane Lilti, une sorte de comp­teur Lilti de la pleur­niche, aura passé son temps à inter­rompre la plaidoirie de Maître Rimokh, au point de se faire rap­pel­er à l’ordre par le tri­bunal. Résul­tat : les avo­cats des par­ties civiles ont pris cher. À croire que les argu­ments de Yohann Rimokh ont porté. À la fin de l’audience, ses con­frères n’étaient-ils pas unanime­ment out­rés, eux qui vivent sur le fro­mage du har­cèle­ment judi­ci­aire et de l’accusation de racisme ? Le Lilti­ti trépig­nait ; l’avocate de la Licra se tenait prête à expulser tous ses col­lègues pour peu que la LICRA, doyenne du charog­nage asso­ci­atif, soit la seule par­tie civile reconnue.

Au sor­tir de l’audience, Rimokh nous a avoué que, si jamais ses con­clu­sions étaient retenues, c’est tout un sys­tème d’extorsion de dom­mages et intérêts qui men­ac­erait de tomber.

« C’est leur busi­ness. Ce sont des fonc­tion­naires du droit qui pro­duisent, quelles que soient les cir­con­stances et les acteurs, les mêmes plaidoiries standardisées. »

Une usine, on vous le dit.

Ren­dez-vous le 10 févri­er 2021 pour le jugement.

D’ici là, lisez Renaud Camus.

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