Libération ou la presse idéologique

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Idéologique, Libération ? Personne n’en doute plus depuis longtemps. De là à n’être plus assimilable à un organe de presse mais plutôt à un bulletin militant, il y avait un pas… que Libération a franchi ce printemps 2018.

Que le quotidien Libération soit idéologiquement de gauche libérale libertaire n’est en rien une nouveauté. Comparer ses Unes du 28 avril et du 3 mai 2018, ainsi que l’orientation des articles relatifs à ces couvertures, fait voler en éclats le peu de journalisme qui restait à Libération. Un quotidien binaire qui regarde le monde en noir et blanc ?

Le 28 avril, les méchants c’est « l’extrême droite »

Le 28 avril, les méchants c’est « l’extrême droite » Après l’action menée par Génération Identitaire dans les Alpes, dont l’Ojim a rendu compte en plusieurs analysesLibération semble penser, à en croire cette couverture, qu’un danger d’extrême droite pèserait sur la France. Pourtant, l’opération des Identitaires, et d’autres médias l’ont noté, a été réalisée dans le strict respect de la loi. Mais pour Libération, Génération Identitaire est un élément d’un spectre plus large et ce spectre serait la menace numéro 1 pesant sur la France. Une menace plus inquiétante que celles de l’extrême gauche ou de l’islamisme radical ?

Le ton de la Une : Cheveux courts, tenues brunes, poing ou bras levé, voilà « l’ultra droite » en couverture de Libération. Une « ultra droite » qui « inquiète les services secrets ». Pourquoi ? La Une est très claire : « La vague d’attentats jihadistes en France a régénéré les groupes nationalistes radicaux ». Sans doute est-il en effet possible de décrire le GUD ou L’Action Française comme étant des « groupes nationalistes », quoi que royaliste paraisse plus pertinent pour L’Action Française ; par contre, une telle caractérisation au sujet de Génération Identitaire est au mieux un aveu d’ignorance, au pire un acte de pure malhonnêteté intellectuelle. Sans compter que l’observateur peut se demander en quoi le nationalisme serait d’ultra droite…

Les mots du dossier : « Ultra droite, les fachos chauffés à blanc » : c’est le titre de présentation du dossier dans les pages intérieures, un titre tellement orienté qu’il se passe de commentaires. Reste que l’utilisation récurrente du terme « facho » au sujet de personnes ayant des opinions dites de droite radicale (et ce genre d’opinion commence dès Fillon ou Wauquiez pour le quotidien) suffit à faire sortir Libération du champ intellectuel et de la Raison.

‣ En son éditorial, Joffrin enjoint son lecteur à ne pas paniquer, considérant que face à la vague d’attentats « la société française » a su faire preuve de « résilience », et garder son « sang-froid ». Elle est pourtant menacée cette population, ainsi que la paix civile. Par quoi ? Par le vrai piège qui se trame derrière les attentats (pas la volonté islamiste de mettre en place un monde totalitaire, non) : les « actions armées » de l’ultra droite qui pourraient venir en réaction au terrorisme, une violence que les terroristes souhaiteraient selon Joffrin. À l’appui de cette thèse… l’Histoire (des années 30) : les discours « violents » seraient de nouveau la matrice d’actions violentes à venir. Les coupables par avance : Finkielkraut, Zemmour, Renaud Camus dont « les vaticinations paniquardes accréditent l’idée d’une Europe assiégée par l’islam ou encore minée de l’intérieur ». Laurent Joffrin ne voit pas de menace islamiste en Europe ni d’islamisation de la société. De son point de vue, ni islamisation, ni islam, ni terrorisme, ni ultra gauche ne font peser de danger, non ; le danger, c’est Zemmour, Finkielkraut, Renaud Camus… Il l’écrit : « Là est le danger ».

‣ Le dossier vise à accréditer cette surprenante thèse, prenant appui sur des descriptifs de quelques mouvements politiques, dont les caractéristiques semblent tout droit issues des pages Wikipédia. Il prend aussi appui sur le cas de Logan Nissan, post adolescent acoquiné à deux ou trois adolescents qui auraient visé l’une ou l’autre personnalité politique. L’enquête a surtout montré un esprit pour le moins confus. Un groupuscule informel dont toutes les enquêtes ont montré le peu de sérieux et de danger réel, ainsi que le peu de liens (ou son absence de liens) avec les mouvements politiques jugés ici menaçants.

Un dossier de quatre pages, poussif, peinant à démontrer cette thèse d’une atmosphère que Libération voudrait dangereuse. Au fond, le quotidien ne relève pas le trait fondamental : ce qui est remarquable est justement le sang-froid des mouvances dites d’ultra droite, devant la situation de chaos dans laquelle se trouve la France, une situation extraordinaire qui si elle échappe à Libération n’échappe pas à la presse internationale.

Le 3 mai, les gentils c’est « l’extrême gauche »

Le 3 mai, les gentils c’est « l’extrême gauche » Libération voit venir une hypothétique violence de l’ultra droite mais ne convainc pas. Pourquoi ? Simplement, car la violence groupusculaire concrète est ailleurs, et celle-ci Libération ne la considère pas réellement comme de la violence. Du moins, le quotidien considère qu’elle peut « s’expliquer ». Pour Libération, il est plutôt de bon ton journalistique de comprendre les raisons des violences d’une ultra gauche (que le quotidien ne nomme pas ainsi en Une) : les blacks blocks, à l’origine des débordements violents du 1er mai, et dont nombre de militants semblent aussi actifs à NDDL ou dans le blocage des universités par une petite minorité de personnes, dont une plus petite minorité encore paraît être étudiante.

Le ton de la Une : Un jeune homme vêtu de noir marche dans une ambiance de fumigènes, il semble tranquille. Il est seul. Pas de horde, pas de charge, pas de gestes violents. En gros caractère : « Un black bloc s’explique ». De quoi s’agit-il ? « Libération dresse le portrait du mouvement via notamment le témoignage de l’un des siens ». Pas de danger, pas de notes des services secrets consultées, pas de bras levés, pas de gestes de haine, pas de casse…

Les mots du dossier : Joffrin pouvait écrire « casseurs ». Il ne le fait pas. L’éditorialiste choisit le mot « briseur ». Comme pour la Une, ce choix montre de l’affection, de l’empathie. L’ultra gauche a fait un sacré coup ! Début de l’éditorial : « Suprême intelligence politique de l’ultra gauche ». Plus loin, ces « anticapitalistes », « héroïques briseurs de vitrines se réclament de Mai 68 ». Bien sûr, Joffrin n’accrédite pas l’action des blacks blocs qui, écrit-il, « ne servent qu’à justifier les actions de la police, à renforcer la droite et à gêner le mouvement syndical ». Reste que ce sont là « actions politiques ».

Les mots sur la police peuvent laisser rêveur.

‣ Le dossier fait trois pages et débute par un titre sensationnaliste : « Mardi j’ai participé au black bloc parisien ». Bien sûr, Libération ne donne pas l’identité de ce militant. Peut-être est-ce l’un des enfants de l’un des membres de la rédaction ? Au vu de l’identité des casseurs en noir arrêtés par la police, chercheurs au CNRS et autres, ce ne serait pas impossible. La parole est donnée avec complaisance, sur deux pages, à un témoin qui se plaint de l’image montrée par les médias au sujet de son mouvement. L’accent ainsi mis sur la violence serait, de son point de vue, consternant. Le mouvement n’est pas violent, il est « anticapitaliste ». On comprend mieux la sympathie de Joffrin, lequel se remémore sans doute sa jeunesse pré-caviar. Le but ? Que l’État « montre son vrai visage », autrement dit « répressif ». Il est pourtant difficile d’imaginer un chercheur du CNRS émargeant à 4200 euros par mois, ce qui est le cas d’une des personnes interpellées, dans la peau d’un fonctionnaire travaillant pour un État répressif. Tout aussi peu imaginable cette vocation « anticapitaliste ». Cela, Libération ne l’interroge pas. Au contraire, le quotidien légitime le témoignage en insistant sur les « raisons de la colère » : « De Macron au capitalisme ». On regrette aussi, dans l’un des articles, que les blacks blocs soient renvoyés de manière « systématique » à un statut de « casseurs »… Sans doute la raison pour laquelle Joffrin a choisi le mot « briseurs » en titre de son éditorial.

Un dossier outrageusement empathique, malgré de fausses apparences, d’où suinte la volonté de ne pas choquer les amis parents des militants blacks blocs, lesquels sont d’évidence l’avant-garde jeune du boboïsme parisien. Jeunes dont nombre de photos montrent le mode de vie élevé (vêtements et chaussures avant qu’ils ne se changent), fils et filles de bonnes familles bourgeoises dont les parents votent socialistes ou Mélenchon au premier tour, avant de voter contre la droite au deuxième tour. Et ainsi d’être responsable du pouvoir exercé par ce qu’ils prétendent combattre. Sur tout cela, pas un mot : Libération est un vieux papa qui conserve de l’affection pour ses rejetons, dont certains, qui sait ?, seront peut-être bientôt des cadres de sa rédaction ou de rédactions amies. Au hasard, Le Monde, L’Obs..

La présentation des récents événements militants par Libération, événements attribués d’un côté à l’ultra droite, de l’autre à des anticapitalistes, ainsi que le ton des deux Unes, montrent de façon presque caricaturale l’état dans lequel se trouve la presse officielle française, comme malade de son idéologie libérale libertaire au point de ne plus voir la violence de ses propres enfants.