Vintage people ! L’ennui au bout des pages « Idées » de Libération

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Faudra-t-il mettre en place un « Œil sur Libération » comme ce quotidien a créé un « Œil sur le Front » ? La question mérite d’être posée après la parution d’un texte douteux faisant un parallèle entre un jeune intellectuel de confession juive devenu poilu de la Grande Guerre et l’islamiste radical assassin Merah, dans la rubrique « Idées » du journal de Laurent Joffrin. Sous la plume d’un « historien ». Ce qui demanderait une analyse de l’état idéologique des universités françaises. Ce n’est pas le lieu. Par contre : que véhicule cette rubrique « Idées » de Libération ? L’OJIM a mis l’œil sur les « Idées » de Libération une semaine durant, du 23 au 27 octobre 2017. Alors, Libé ? Intelligence avec l’ennui ?

Mise en bouche. Devine qui vient dîner ?

Lundi. La veille de l’anniversaire de l’évacuation de la « Jungle » de Calais. Une double page confiée à Nancy Huston, toujours très présente dans certains médias au moment de la sortie de l’un de ses livres (le prochain paraît en novembre). La Une du jour est consacrée à « Après la jungle, un nouvel espoir ». Cela tombe bien, Nancy a beaucoup à dire, elle est pleine d’idées qui pensent bien, deux pleines pages tout de même, dans une tribune intitulée « Migrants, eux et nous ». En clair : « Il y a un an, la “jungle” de Calais était évacuée. Nancy Huston questionne la “mondialité” généreuse décrite par l’écrivain Patrick Chamoiseau dans “Frères migrants”. Peut-on encore attendre l’avènement d’une solidarité planétaire ? ». Welcome on board : « Aujourd’hui, nous dominons cette planète…la pompons, l’épuisons et la polluons, la laissons exsangue. Par notre mode de vie, qui dépend de la consommation massive de pétrole, de viande et de gadgets électroniques, nous faisons souffrir au loin et, à chaque instant, des êtres humains et des animaux, invisibles, innombrables. Notre dissociation s’opère dans l’inconscience et souvent dans la bonne conscience. Il ne faut pas se leurrer. Écrire de beaux romans, essais, poèmes, pièces de théâtre est une bonne chose en soi, mais n’a pas le moindre impact sur la condition des migrants. En tant que citoyens, électeurs, manifestants, protestataires, nous pouvons participer à des mouvements et effectuer des gestes pour atténuer les injustices qui provoquent ces migrations désespérées et désespérantes. En tant qu’écrivains, aussi clinquante que soit notre célébrité, notre efficacité politique est nulle. Cette impuissance fait partie elle aussi de notre condition “d’humains, trop humains”. Il faut la regarder en face, l’assumer…sous peine d’imiter l’Église catholique du Grand Siècle : luxe éhonté, conquête et spoliation au dehors et, en dedans, larmes hypocrites versées sur la souffrance des pauvres ». C’est la conclusion de la tribune de Nancy Huston. Libération n’étant pas PIF Gadget ne fournit ni fouet ni memento d’auto-flagellation. Quoi d’autre ? Une tribune collective, signée entre autres de… Jack Lang et de musiciens tendance électro inquiets de la limitation à venir du niveau du son dans les lieux publics, « au nom de la santé publique ». Touche pas à mon festif. Quoi d’autre bis ? Une pétition signée par une centaine de chercheurs et universitaires contre la suppression d’une subvention au « premier réseau de recherche en France centré sur l’étude des inégalités entre les femmes et les hommes dans le monde du travail » (le réseau Mage). C’est Marlène Schiappa qui supprime. Une modérée, au regard des « Idées » de Libération.

Et en semaine, c’est quoi le menu ?

Mardi ? C’est « Lénine, réveille-toi la gauche est devenue folle ». Une page après une tribune sur « Il y a du Ricoeur en Macron, le socialisme en moins » signé d’un philosophe/chercheur du CNRS. Les pages « Idées » de Libération regorgent de membres de notre Université. Il s’agit d’éloigner la mémoire de Ricoeur des pratiques macroniennes. Quant à Lénine, l’idée le concernant est de « s’en servir pour redonner le sens du progrès collectif à une gauche française perdue dans l’identitarisme victimaire ». Mercredi ? Les pages « Idées » suivent une double page consacrée à « Vous », c’est-à-dire à « nous », et titrée : « Règles. Des croyances menstrueuses ». On ne quitte pas le rouge. Dans les « Idées », on rappelle que Macron est devenue anti-ISF alors qu’avant, autrement dit au temps pas si lointain où Libération appelait à voter pour lui en Une, il considérait cela comme une « lubie ». On consacre aussi une page à la méchante Natacha Polony, pour l’heure qualifiée « d’éditorialiste néoconservatrice ». « Éditorialiste », c’est pour dire que la dame n’a pas le niveau (des plumes habituelles des « Idées » de Libé), qu’elle n’est pas une intellectuelle, à peine une journaliste. « Néoconservatrice », c’est une façon de dire « nazie » ou « fasciste ». Comme tout « souverainiste », dans l’esprit de Libé. Sans le dire. C’est du Laurent Joffrin. Le patron de Libération reproche à sa consœur d’écarter « les faits » qui ne vont pas dans son sens de pensée. Autobiographique, cette page « Idées » en somme. Par contre, la double page qui précède, consacrée à l’État Islamique, en forme de compte rendu de l’enquête menée sur le terrain par Scott Atran, un anthropologue franco-américain et son équipe, est une réussite. L’enquête montre que la défaite militaire de l’EI masque la certitude chez nombre de jeunes musulmans du Moyen-Orient que « seule la Charia peut sauver et gouverner la société ». Le texte insiste sur le fait que les conditions sociales, politiques et religieuses du développement initial de Daech sont toujours en place. On peut avoir le sentiment de lire Scott Atran partout, reste que c’est sérieux. Et glaçant. Jeudi ? Libé aimant les minorités, deux pages sont données à un éloge du rôle du protestantisme dans la construction de l’État français moderne et de la laïcité. C’est l’anniversaire de l’affichage des thèses de Luther, et cela ne mange pas de pain. Suit la chronique régulière d’Alain Duhamel. Peu signifiante. Jeudi, un jour sans dans les « Idées ».

Le dessert ? Vendredi c’est…

Deux pages autour du livre d’Emmanuelle Loyer, Une brève histoire culturelle de l’Europe (Flammarion), diplômée de Science Po où elle enseigne, spécialiste de Lévi-Strauss, du festival d’Avignon, de Mai 68, de l’histoire culturelle de la France. Profil Libération classique. La parole est ensuite à l’historienne Caroline Roussy et à l’économiste togolais Kako Nubukpo. Il s’agit de débattre une thèse publiée par le philosophe décolonialiste à la mode, Achille Mbembe, dans Courrier International en mai 2017. Pour le philosophe, la décolonisation de l’Afrique ne sera effective que lorsque les frontières des États africains, de son point de vue héritées de la colonisation, seront abolies. Pour ses contradicteurs, Mbembe se trompe : les frontières pré-existaient. Débat de spécialistes pour lectorat bobo-parisien. L’enjeu ? Mbembe, pourtant star des gauches décoloniales radicales, n’est pas assez… radical : on sent poindre derrière sa volonté d’abolir les frontières une sorte de concession à un libre échangisme… Surprenant ce goût de poussière dans la bouche une fois arrivée en fin de voyage.

Globalement, à l’issue de cette semaine, l’observateur impartial, entre deux endormissements, a l’impression d’avoir effectué un parcours dans un univers avec des codes fermés, fortement teinté d’élitisme universitariste bobo bon teint. La population ? Elle semble bien éloignée des pages « Idées » de Libé, dont le lectorat, s’il existe, ne peut que se déterminer dans un entre-soi. Circonscrit aux cafés proches de quelques campus ? De l’entre-soi au nom de l’universalisme. La semaine se termine d’ailleurs par la chronique de l’École Normale Supérieure, pardon… de Frédéric Worms. On comprend mieux pourquoi le quotidien a un tel besoin de l’argent des contribuables.

Photo : © Pressmaster / licence OJIM

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