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Pub­lié le 13 novembre 2018 | Éti­quettes : , , ,

François Hollande contre la démocratie ? Silence des médias

Le jeudi 1er novembre à 23h43, l’AFP publiait une dépêche indiquant que François Hollande, inquiet, « a mis en garde contre le « moment très grave pour la démocratie » que constitue la « vague » populiste actuelle. » Analyse des propos de l’ancien président et des réactions des médias ou de l’absence de celles-ci.

La dépêche ne mentionne pas le rôle joué dans la crise en question par François Hollande, au long d’une carrière politique. Elle se présente ainsi :

AFP, publié le jeudi 01 novembre 2018 à 23h43
 L'ancien président François Hollande a mis en garde jeudi contre le "moment très grave pour la démocratie" que constitue la "vague" populiste actuelle.
"Nous sommes dans un moment très grave pour les démocraties où nous devons nous méfier de ces personnalités qui à un moment embrassent les aspirations d'un peuple", a déclaré M. Hollande, lors d'un débat au festival Politikos à Rennes, en faisant référence à l'élection de Jair Bolsonaro au Brésil et de Donald Trump aux États-Unis.
"Il faut qu'il y ait conscience que la France n'est pas à l'abri de ce phénomène, de cette vague, de ce mouvement où des personnages qui veulent être dans le dégagisme, qui veulent être dans un rapport direct au peuple, peuvent arriver aux responsabilités suprêmes du pays", a poursuivi l'ancien président socialiste.
"Il ne faut jamais croire que la démocratie peut être irréversible", a-t-il ajouté. "Qui aurait pu penser qu'un milliardaire américain n'ayant jamais exercé la moindre fonction publique, le moindre mandat au Congrès puisse devenir le président des États-Unis ?"
"Il faut avoir conscience que nos institutions ne nous immunisent pas contre ce type de personnage", a-t-il dit.
L'ancien président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré a déploré le fait qu'"aujourd'hui, ni la gauche ni la droite républicaines n'incarnent une espérance pour les Français". "Pour empêcher l'arrivée d'un homme providentiel, il faut que les partis politiques aient quelque chose à dire", a-t-il estimé.
"Comme ils n'ont plus rien à dire (...) alors on se tourne vers un personnage qui vient de nulle part ou d'ailleurs et qui va se frayer un chemin sur les décombres des partis traditionnels", a conclu M. Debré.

Un discours qui n’est pas encore usé ?

L’essentiel de l’intervention de l’ancien chef de l’État, auquel ni l’AFP ni d’autres médias ne semble penser à plutôt demander ce qu’il pense des évolutions de l’affaire Théo et de sa visite au chevet du jeune homme à l’époque des faits, porte sur une rengaine déjà en usage alors qu’il n’était que jeune militant PS, au début des années 70 du siècle passé : le danger du retour de la bête immonde, par le biais d’un « homme providentiel », autrement dit du fascisme (dans son esprit). Plusieurs points étonnent pourtant :

  • l’ancien président cite nommément Jair Bolsonaro et Donald Trump, ce qui revient à indiquer que ces chefs d’État seraient dangereux pour la démocratie. Le second, Trump, méprisé par Hollande dans son intervention, n’est, il est vrai, que président des États-Unis d’Amérique.
  • la phrase suivante ne peut manquer de laisser perplexe, dans la bouche d’un homme qui prétend intervenir aux sons de la défense de la démocratie : « un moment très grave pour les démocraties où nous devons nous méfier de ces personnalités qui à un moment embrassent les aspirations d’un peuple ». La phrase a tout d’un aveu : les aspirations du peuple sont la menace qui pèse sur la démocratie, menace qui prendrait une tournure réelle si ce peuple rencontrait un homme politique à l’écoute. Il était possible de penser que la démocratie est justement le respect des aspirations d’un peuple, ce ne semble pas être l’avis d’un ancien président de la république qui fut candidat au cri de « mon ennemi c’est la finance ». Cela embrassait les aspirations d’un peuple, d’une certaine manière, même si c’était un mensonge.
  • il insiste plus avant, quand il dit que le danger vient du « rapport direct au peuple ». Pour un journaliste Français nourri au lait de l’éducation civique tout au long de sa scolarité, puis des valeurs de la république lors de ses études supérieures, découvrir dans les mots d’un ancien président de la Ve République que le danger pour une démocratie réside dans le « rapport direct au peuple » devrait laisser perplexe. La Ve République dont François Hollande fut le président a justement été fondée sur cette base d’une légitimité résultant du rapport direct au peuple, par la grâce de l’élection du président de la république au suffrage universel direct. Le plus surprenant étant que « nos institutions ne nous immunisent pas contre ce type de personnage » : ces institutions en effet n’ont pas vocation à être antidémocratiques, au moment de la présidentielle, étant plutôt façonnées (en théorie maintenant) pour favoriser la rencontre entre un homme politique et le peuple.
  • L’intervention de Hollande était déjà surprenante. Celle de Jean-Louis Debré, pourtant ancien président du Conseil constitutionnel et à ce titre ancien gardien de la constitution de la Ve République, ne manque pas de sel, telle que rapportée par l’AFP: si les partis ne parviennent plus à incarner « une espérance pour les Français », alors ils se tournent « vers un personnage qui vient de nulle part ou d’ailleurs et qui va se frayer un chemin sur les décombres des partis traditionnels ». Le journaliste en reste pantois : Monsieur Debré devait sommeiller en mai 2017, s’il n’a pas assisté à l’élection en France d’un « personnage qui vient de nulle part », se frayant un passage sur les ruines des partis, dont le sien. Et le général de Gaulle en 1958 ne venait il pas « d’ailleurs» en sortant de sa retraite en 1958 ?

Le jour d’après dans les médias ?

Qui a pu observer ces incohérences pense nécessairement que les divers médias français de poids vont s’interroger. Qu’en est-il ? La couverture de cette dépêche est ample. L’intervention de l’ancien chef de l’État est évoquée :

  • par Europe 1, qui ne fait que recopier la dépêche AFP en la réduisant, sans aucun recul ni critique quant aux propos de Hollande.
  • par BFMTV qui recopie aussi, sans plus remarquer combien les propos de l’ancien président sont de fait un déni de démocratie.
  • par 20minutes qui… recopie l’AFP.
  • par L’Express qui… recopie l’AFP.

Laissons-là : de la même manière Le Monde, L’Obs ou Ouest-France… recopient la dépêche de l’AFP, sans interroger les propos de François Hollande.

Un ancien président de la Ve République française nie ouvertement le caractère démocratique de cette république, considère que la démocratie n’a pas à se soucier des aspirations du peuple, considère des présidents en exercice comme des dangers publics. Il est accompagné d’un ancien ministre et président du conseil constitutionnel qui craint l’arrivée au pouvoir en France d’une personnalité sortie de nulle part, tandis que cela a déjà eu lieu en 2017, sans qu’aucun média ne prenne le temps de réfléchir au sens de ces propos. Ouf ! La majorité des médias officiels se contentent de recopier une dépêche de l’AFP, dépêche qui par nature devrait plutôt servir de point de départ. Misère de la presse française dominante ? Le mot paraît faible.

Crédit photo : PES Communication (cc)

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