Élections en Italie : Le Figaro et Les Échos aussi partiaux que France Culture et France Info

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Rediffusion. Première diffusion le 15 février 2018

Des élections législatives vont être organisées en Italie en mars 2018. Pour une large frange des médias français, l’enjeu est simple : les « populistes » qui nourrissent un discours xénophobe sont opposés à des candidats pondérés et respectables. Ce prisme est largement partagé par de nombreux médias. Au point que le principal sujet de la campagne électorale italienne, l’immigration clandestine, n’est plus abordé que sous l’angle de quelques débordements verbaux et d’un fait divers malheureux.

Les opposants à l’immigration massive : de dangereux démagogues

Jean Marc Vittori nous explique dans Les Échos du 9 janvier les raisons de « la montée en puissance » des populistes dont le mouvement 5 étoiles en Italie. La crise que traverse le pays serait selon les « populistes » « la faute à l’étranger. L’étranger qui vient s’installer chez nous, qui nous inonde de ses produits, qui nous rachète nos joyaux. Dès lors, la solution est simple : il suffit de fermer la porte et tout ira mieux ».

Le 6 février, le quotidien économique nous informe que la droite italienne (est) en pleine surenchère anti-immigration. Les propos de Matteo Salvini, le leader de la Ligue du Nord, qui accuse ceux «  qui ont transformé l’Italie en un immense camp de réfugiés » sont «  outranciers de (la part de) celui qui ambitionne le poste de ministre de l’Intérieur en cas de victoire de la droite ».

Pour Le Figaro du 18 janvier, pendant la campagne électorale, on assiste à une « surenchère populiste » en Italie. Ce qui préoccupe le journaliste du Figaro c’est que «  les sondages s’accordent pour dire qu’un tiers des Italiens voteront pour les partis les plus rigoureux sur les politiques migratoires, déchaînant une escalade de déclarations brutales ». « En matière de contrôle de l’immigration, 5 étoiles et Ligue se livrent à la surenchère proposant de réintroduire le délit d’immigration clandestine, fermer les frontières et renvoyer chez eux les migrants non autorisés ». Un comble !

Le 10 février, le quotidien consacre un article à la « flambée de racisme aux législatives italiennes ». Si Matteo Salvini, le leader de la Ligue ne cesse d’accuser gouvernement et partis de gauche d’avoir favorisé « l’invasion de l’Italie par des migrants clandestins », c’est «  à des fins électorales ». Quand Silvio Berlusconi « promet d’expulser plus de 600 000 étrangers », le journaliste s’interroge sur la faisabilité financière de ces expulsions.

Pour France Culture le 5 février « l’Italie se trouve confrontée à la double menace du Mouvement 5 Etoiles et d’une coalition de droite dure dirigée en sous-main par l’éternel Silvio Berlusconi ». Un choix démocratique présenté par la radio publique comme une menace, plus personne ne s’en étonne. Sans préciser que la possibilité d’une coalition Renzi/Berlusconi est la plus probable si aucun bloc n’obtient de majorité claire.

On pourrait multiplier les exemples d’un prisme unique de nombreux médias français dans la couverture de ces élections : les opposants à la politique migratoire (ou à son absence) italienne seraient de dangereux démagogues.

Un fait divers monté en épingle

Mais c’est un « faits divers »  classé comme tel par Europe 1 qui est censé être représentatif d’un climat délétère pendant la campagne électorale. Le tir d’un homme sur des migrants en Italie, qui a fait quatre blessés, devient pour de nombreux médias un tournant majeur. Désormais, c’est à l’aune de ce fait divers que les arguments des partis opposés à la politique migratoire du gouvernement italien seront commentés. Pour mémoire, l’auteur de la fusillade a indiqué qu’il voulait protester contre le meurtre d’une jeune italienne par un groupe de clandestins nigérians.

Selon Marianne, qui s’appuie sur la fusillade de l’ancien candidat de la Ligue du Nord et quelques débordements verbaux, on assiste à une « inquiétante vague de racisme en pleine campagne électorale ». « L’Italie est submergée par une vague haineuse ».

Le Point titre un article le 5 février sur le fait que « le racisme fait irruption dans la campagne électorale ». « Les dernières semaines de campagne électorale ont confirmé le virage xénophobe et révisionniste ». Pour L’Obs, « le raid raciste de Macerata bouleverse la campagne des législatives ». « Les leaders des partis de droite ont sauté sur l’occasion. Non pour déplorer le geste raciste de Traini, mais pour dénoncer le nombre “excessif” d’immigrés sur le territoire ».

Pour La Dépêche, « la fusillade raciste envenime la campagne électorale. « L’Italie, comme la plupart des pays européens, est confrontée à la montée des droites extrêmes, exacerbée par l’afflux de migrants sur ses côtes ». France Info s’interroge : assiste-t-on au « retour du fascisme » ? « Cette attaque alimente les inquiétudes sur la montée du racisme et des discours de haine sur fond de rejet des migrants ».

Les vrais enjeux des élections

Les commentateurs appointés et désappointés évoquent rarement, voire taisent carrément, la raison pour laquelle l’immigration est un thème central de la campagne électorale en Italie. Des débordements verbaux et un fait divers tragiques ne peuvent pourtant résumer à eux seuls cet enjeu pour de nombreux italiens.

Marc Lazar, un enseignant en histoire, rappelait opportunément sur France Culture qu’« en 2016, on comptait 5 millions d’immigrés enregistrés légalement (en Italie), c’est-à-dire 5 fois plus qu’en 2001 ». Le nombre de clandestins arrivés en Italie a quant à lui atteint un nombre considérable : 578 000 de 2014 à juin 2017 selon France 24.

L’été 2017 semble loin quand de nombreux journalistes s’accordaient pour décrire l’Italie comme complètement débordée par un afflux migratoire incontrôlé :

Pour Marianne en juin, « débordée, l’Italie menace d’interdire l’accès de ses ports aux migrants », « Les structures d’accueil sont pleines et par ailleurs, toutes ces arrivées ont un impact sérieux sur la vie sociale et politique du pays, a expliqué l’ambassadeur (d’Italie) ». Pour Euronews, « face à ces arrivées massives, le gouvernement italien est dépassé. Et la situation devient tendue dans certaines ports du sud de l’Italie ». France Inter nous indique en juillet que « l’Italie demande de l’aide aux autres pays européens face à l’afflux de migrants ». « Près de 200 000 places d’hébergement sont disponibles à travers le pays, insuffisant pour faire face à la demande ». France info nous informe que « la gare Rome-Tiburtina (est) débordée face à l’afflux de migrants ». A tel point que « la tension monte entre policiers et migrants dans le centre de Rome », nous indique Il Messaggero.

Les signes d’exaspération se multiplient dans la population : À Vintimille, à la frontière franco-italienne, une manifestation est organisée en novembre pour réclamer « l’expulsion immédiate de tous les migrants qui sont en ville ». À Siculiana, des centaines de siciliens manifestent pour réclamer la fermeture d’un centre pour migrants. À Laurenzana, une commune de gauche vote à 80% contre l’accueil de migrants, etc.

Dans ce contexte, de nombreux médias s’appuient sur quelques débordements verbaux et une fusillade pour exclure du champ de la normalité idéologique ceux qui n’adhérent pas à l’ouverture des frontières et au chaos que celle-ci entraîne. La contextualisation est limitée aux excès condamnables de quelques agités et occulte le débat de fond. Pour reprendre une expression du journaliste P.F. Paoli dans un récent ouvrage, c’est l’éviction par l’anathème. L’invocation de « la surenchère populiste » doit agir comme une sorte de « clochette pavlovienne destinée à interdire toute tentative de réfléchir librement ». Une clochette qui retentit souvent ces derniers temps.

Crédit photo : wisegie via Flickr (cc)