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[Dossier] Brexit : cachez ce référendum que je ne saurais voir !

12 août 2016

Temps de lecture : 8 minutes
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[Dossier] Brexit : cachez ce référendum que je ne saurais voir !

[Pre­mière dif­fu­sion le 29 juin 2016] Red­if­fu­sions esti­vales 2016

Au Royaume-Uni, pour le référendum du jeudi 23 juin, la presse était à l’image du pays : divisée. Le Sun, le Daily Express et le Sunday Times se sont ainsi positionnés pour une sortie de l’UE, tandis que le Guardian, le Daily Mirror et les quotidiens économiques (The Economist, The Financial Times) ont milité en faveur du « Remain ».

Une presse à l'image du pays : divisée.

Une presse à l’im­age du pays : divisée.

Comme l’a expliqué Agnès Alexan­dre-Col­lier, pro­fesseur en civil­i­sa­tion bri­tan­nique à l’u­ni­ver­sité de Bour­gogne : « On voit bien com­ment des tabloïds comme le Sun, le Dai­ly Mail, bran­dis­sent le scé­nario de la peur autour du camp du “Leave”, par­ti­sans du Brex­it. C’est quelque chose qui est tra­di­tion­nel dans la presse pop­u­laire, cet euroscep­ti­cisme assez agres­sif, qui existe depuis une ving­taine d’an­nées. » En revanche, dans la presse plus tra­di­tion­nelle, « les argu­ments tour­nent essen­tielle­ment autour des scé­nar­ios de peur bran­dis par David Cameron sur le risque d’une sor­tie, d’un isole­ment et d’une perte de puis­sance pour le Roy­aume-Uni ». La presse bri­tan­nique per­pétue ici une tra­di­tion de prise de posi­tion ouverte, de par­tic­i­pa­tion assumée au débat pub­lic, « con­traire­ment à la presse française », plus neu­tre, nous dit RTL. Vrai­ment ? On n’a pas vu le même film…

Les missionnaires de l’apocalypse

Pour la presse française il ne s’agis­sait pas que d’une affaire bri­tan­ni­co-bri­tan­nique. L’en­jeu était bien plus impor­tant : il con­cer­nait l’avenir du pro­jet européen et celui de la France en son sein. Pen­dant cette cam­pagne, toutes les pas­sions ont été mobil­isées pour faire com­pren­dre les « dan­gers » d’une sor­tie de l’U­nion Européenne, assim­ilée à une véri­ta­ble « sor­tie de l’Eu­rope » (le con­ti­nent !). Pour agiter les peurs, tous les moyens ont été util­isés. Sur Pub­lic Sénat, une jour­nal­iste inter­ro­geant le séna­teur FN David Rach­line n’a pas hésité à affirmer que « l’autar­cie aura des con­séquences, au Roy­aume-Uni on par­le de 5 points de PIB ». Le tout validé par « un con­sen­sus d’ex­perts du com­merce ». Sur BFM TV, il a même été ques­tion de 10 points de crois­sance !

Sur TF1, les téléspec­ta­teurs ont eu droit à un reportage mon­trant des éleveurs bri­tan­niques, inqui­ets de ne plus voir arriv­er leurs « sub­sides » européens pour nour­rir leur patrie.

Dans les médias, « Brex­it » est syn­onyme de con­séquences dra­ma­tiques. Durant les semaines précé­dant le référen­dum, les inter­views de « bri­tan­niques ordi­naires » ont afflué. Bien sou­vent il s’agis­sait de bri­tan­niques instal­lés en France qui craig­naient de voir leur « pou­voir d’achat » et leur « qual­ité de vie » impactés. De la même manière, les témoignages de Français instal­lés à Lon­dres se sont suc­cédés. Pau­vres class­es priv­ilégiées, seules béné­fi­ci­aires de la mon­di­al­i­sa­tion sauvage, inquiètes du vote d’un peu­ple en souf­france. Autres con­séquences « dra­ma­tiques » bal­ancées sur toutes les ondes : les grandes entre­pris­es sont inquiètes pour leurs priv­ilèges, les traders pour leur bonus et le foot­ball anglais risque d’en pâtir (en plein Euro 2016, c’est un argu­ment de poids ). Pire : le Brex­it men­ac­erait même le tour­nage de la série « Game of Thrones » ! Et Le Monde de se deman­der si on pour­ra « encore acheter des tof­fees chez Marks & Spencer »

Out­re les scé­nar­ios apoc­a­lyp­tiques, et les récupéra­tions de la mort de la député pro-UE Jo Cox, on a égale­ment eu droit aux men­aces. Sur LCP, Jean Qua­tremer, jour­nal­iste à Libéra­tion que l’on pour­rait qual­i­fi­er sobre­ment de « super-européiste » a été caté­gorique : « Pour éviter l’ef­fet de con­ta­gion, il faut que le départ soit douloureux. »

En résumé, pour éviter de met­tre à mal l’idéal­isme de quelques euro­crates, il faut faire souf­frir les peu­ples. Il faut punir l’An­gleterre, et son peu­ple, pour cet affront. Sur son compte Twit­ter, Qua­tremer n’a eu de cesse de mul­ti­pli­er les remar­ques cyniques sur les pos­si­bles mal­heurs des Anglais après ce vote.

La gueule de bois

À l’an­nonce des résul­tats, beau­coup n’ont pas voulu y croire… et n’y croient tou­jours pas. Le Brex­it gag­nant après tout ce tra­vail de pro­pa­gande, ça ne pou­vait être qu’une erreur. Sur BFMTV, on se pose (très sérieuse­ment) la ques­tion. Inter­ro­geant Nadine Mora­no, la présen­ta­trice Rose­lyne Dubois con­state : « Nous médias, comme vous élus, on n’ar­rive pas à faire pass­er cette idée que l’Eu­rope apporte quelque chose. Alors con­crète­ment, qu’est-ce qu’il faut chang­er ? Il y a un vrai mea cul­pa à avoir. »

Que faut-il faire pour que cette pop­u­lace vote enfin en fonc­tion de nos intérêts ? Déjà en 2005, elle avait ignoré nos con­signes. Heureuse­ment, deux ans plus tard, les « élus » pre­naient le relais afin de faire annuler cette déci­sion impromptue… Au lende­main du vote bri­tan­nique, l’humeur était à la gueule de bois. Dans les JT, les témoignages de bri­tan­niques pro-Remain médusés par le résul­tat se sont enchaînés. Sur France Inter, Bruno Don­net n’a pu que con­stater que ses con­frères fai­saient, à l’év­i­dence, du « prosé­lytisme ». Après avoir analysé les jour­naux de la mi-journée de France 2, France 3 et TF1, le con­stat est sans appel : le cat­a­strophisme et les inquié­tudes domi­nent. Alors, qu’est-ce que cet épisode du Brex­it nous dit des médias français ? Pour Bruno Don­net, « il mon­tre que, con­traire­ment à ceux qui les écoutent, à la pop­u­la­tion qui est extrême­ment partagée sur la ques­tion européenne (…), ceux qui fab­riquent l’in­for­ma­tion, les jour­nal­istes, sont très majori­taire­ment pro-européens. Ce faisant, ils sont esclaves de leurs émo­tions et c’est ain­si qu’ils véhicu­lent, à grandes longueurs d’an­tenne, un dis­cours qui est de plus en plus éloigné de ce que pense au moins la moitié, peut-être plus, de ceux qui les écoutent. » Pour l’édi­to­ri­al­iste, cela « pose le prob­lème de la représen­ta­tiv­ité de ceux qui trans­met­tent à un audi­toire auquel ils ressem­blent de moins en moins ».

Quoi qu’il en soit, la presse française s’en est don­née à cœur joie dans ses cou­ver­tures à J+1. Met­tant en scène un bri­tan­nique ridicule­ment attaché à une tyroli­enne, Libéra­tion lance un « Good Luck » qui tran­spire tout le cynisme pro­pre à Qua­tremer. Pour Le Monde, le Roy­aume-Uni a car­ré­ment quit­té « l’Eu­rope », à la nage, sem­ble-t-il. Pour Le Figaro, il y a eu, la veille, un « séisme en Europe ». Une « onde de choc », pour La Tri­bune, qui ne déroge pas à la règle du vocab­u­laire sis­mique de rigueur lors de ces événe­ments. Enfin, L’Ex­press nous explique « pourquoi les Bri­tan­niques vont regret­ter leur vote ».

Aspect amu­sant de cette cou­ver­ture pro-Brex­it : les mêmes qui nous annonçaient que tout allait s’ef­fon­dr­er ont été les pre­miers, dès le résul­tat con­nu, à nous assur­er que, finale­ment, le Brex­it aurait peu d’im­pact sur l’é­conomie. Pour Le Figaro, « le Brex­it ne devrait pas faire chuter la crois­sance française ». De même pour les Échos, qui promet­tent « un impact lim­ité pour l’é­conomie française ». Y aurait-il une vie après l’UE ? Puisque la vie va, vis­i­ble­ment, repren­dre son cours, il fal­lait bien trou­ver autre chose, à com­mencer par la légitim­ité même du vote et les capac­ités intel­lectuelles des électeurs.

Les remords

Tout d’abord, il y a eu les « électeurs repen­tants », qui changent vis­i­ble­ment d’avis en 24 heures. Le Monde nous assure qu’outre-Manche, ils sont « nom­breux » à regret­ter leur choix. Pour nous le prou­ver, sur 17,4 mil­lions de votants en faveur du « Leave », le quo­ti­di­en du soir a trou­vé pas moins d’une dizaine d’électeurs qui n’avaient « pas mesuré les con­séquences » de leur vote ! Un peu comme un crim­inel qui n’au­rait pas mesuré les con­séquences de son crime…

« J’ai voté “Leave” pour aider notre économie. Mais la livre a plongé et j’ai regret­té immé­di­ate­ment ma déci­sion. En plus Farage est un con­nard de menteur ! », explique ain­si un inter­naute. Bien que tout juste en âge de vot­er, il fera office d’ex­pert poli­tique pour Le Monde. La tran­si­tion est toute trou­vée : comme l’a écrit BFMTV, « le Brex­it à peine voté, Farage recon­naît être inca­pable de tenir une promesse de cam­pagne ». Cha­cun sait et l’his­toire l’a mon­tré que les autres par­tis poli­tiques, se sont mon­trés tout à fait capa­bles de tenir leurs promess­es.

Les « euro­phobes » sont des incon­scients qui vont bien vite pay­er leur bêtise. Leur racisme aus­si. Comme nous l’ex­plique Libéra­tion, depuis la vic­toire du Brex­it, « les témoignages se mul­ti­plient sur les réseaux soci­aux ». Des témoignages de polon­ais, de pak­istanais, de per­son­nes de con­fes­sion musul­mane à qui on aurait « vio­lem­ment demandé de quit­ter le pays ». Depuis le 24 juin, « plus d’une cen­taine d’incidents à car­ac­tère raciste ou xéno­phobe ont été sig­nalés au Roy­aume-Uni », rap­porte The Inde­pen­dent.

Une jeunesse sacrifiée par des vieux cons

Pour ces médias, ce résul­tat auquel per­son­ne ne s’at­tendait n’a pas grande valeur. Au fond, comme le mon­trent les sta­tis­tiques, ce sont les « vieux » qui ont majori­taire­ment plébisc­ité la sor­tie de l’UE. Des vieux qui, au lieu de sim­ple­ment pré­par­er leurs obsèques, ont l’outre­cuid­ance d’aller vot­er. « Le droit de vote, c’est comme le per­mis : franche­ment, au bout d’un cer­tain âge, on devrait leur retir­er », nous dit Hélène Bek­mez­ian sur Twit­ter, acces­soire­ment jour­nal­iste au Monde, un jour­nal acces­soire­ment acheté par une majorité de per­son­nes d’« un cer­tain âge ».

Pour Vanes­sa Schnelder, égale­ment jour­nal­iste au Monde, ce n’est pas un Brex­it mais un « Beurkx­it ». Pour l’AFP, la jeunesse est « amère » et « furieuse » envers les plus âgés. Pour Le Monde, les vieux ont « con­fisqué » leur futur à des jeunes pleins d’« amer­tume ». Du côté de BFMTV, tout est une ques­tion d’im­age d’il­lus­tra­tion…

Une jeunesse sacrifiée par des vieux cons

Une jeunesse sac­ri­fiée par des vieux cons. Du côté de BFMTV, tout est une ques­tion d’im­age d’il­lus­tra­tion…

Certes les 18–24 ont voté à 73 % pour le « Remain », mais un autre graphique nous indique que l’abstention chez les jeunes a été colos­sale. En effet, 64 % d’en­tre eux n’ont pas été aux urnes, ce qui sig­ni­fie con­crète­ment que seuls 26 % des « jeunes » ont en réal­ité plébisc­ité le vote « In ». De quoi remet­tre les choses en per­spec­tive.

Graphique 1

Cliquez pour agrandir. Source : LesCrises.fr

Graphique 2

Cliquez pour agrandir. Source : LesCrises.fr

Tiens, et si on revotait ?

Mais de toutes façons, out­re ces cas fla­grant d’âgisme autorisé, comme le souligne Libé, « le prob­lème d’un référen­dum, c’est que les tripes l’emportent tou­jours sur la tête ». Après les promess­es d’apoc­a­lypse et les doutes quant à la capac­ité de réflex­ion des votants, place désor­mais aux doutes sur la légitim­ité de la démoc­ra­tie. Des cas de con­science qui ne con­cer­nent, évidem­ment, que les votes dont on aurait atten­du un autre résul­tat. Dans les jours suiv­ants le Brex­it, les médias se sont jetés dés­espéré­ment, sur une péti­tion en ligne (qui réu­ni­rait aujour­d’hui 4 mil­lions de « sig­nataires ») récla­mant… que se tienne un nou­veau référen­dum ! Le résul­tat ne con­vient pas, revo­tons ! Ça fini­ra bien par pass­er…

Pour l’au­teur de la péti­tion, dernière lueur d’e­spoir des européistes pour qu’un référen­dum soit valide, il faut que l’un ou l’autre camp l’emporte par plus de 60 % des votes, et que la par­tic­i­pa­tion soit de plus de 75 %. D’où sor­tent ces nou­velles règles démoc­ra­tiques ? Nul ne sait. Quoi qu’il en soit, avec cette péti­tion, les médias français « ont pris leurs rêves pour des réal­ités », nous dit Mar­i­anne. Son­née par le résul­tat implaca­ble des urnes, « la presse française qua­si-unanime n’a pra­tique­ment don­né la parole depuis ven­dre­di qu’à des experts en cat­a­strophisme, à des Bri­tan­niques dés­espérés ou à des pro-Brex­it rongés par le remord », avant de se rabat­tre en dernier recours sur cette péti­tion dou­teuse, estime l’heb­do­madaire.

Dou­teuse, car il suf­fit sim­ple­ment d’une adresse mail valide pour sign­er, une, deux, trois fois ou plus si affinité. Mar­i­on Maréchal-Le Pen en a d’ailleurs fait l’ex­péri­ence sous le nom de « Napoléon Bona­parte »… Si l’on se fie aux chiffres de cette péti­tion, 24 000 nord-coréens se sont pronon­cés pour que le référen­dum soit annulé… Pire, 40 000 citoyens du Vat­i­can ont fait de même. Prob­lème : l’É­tat pon­tif­i­cal ne compte que 800 habi­tants. Pas de quoi empêch­er 20 Min­utes de rêver tout haut en esti­mant que « la péti­tion aux 3 mil­lions de sig­na­tures pose ques­tion ».

À l’is­sue de ce nou­veau déni de démoc­ra­tie à l’eu­ropéenne, ce qui pose ques­tion c’est bien l’honnêteté, la déon­tolo­gie et surtout la représen­ta­tiv­ité des médias français qui reflè­tent de moins en moins le plu­ral­isme de l’opin­ion.

Crédit pho­to : Jeff Djevdet via Flickr (cc) — speedpropertybuyers.co.uk

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