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Dossier : Atlantico, un succès en demi-teinte
Publié le 

20 mai 2014

Temps de lecture : 5 minutes
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Dossier : Atlantico, un succès en demi-teinte

Le site tout en ligne (ou « pure player » selon le faux anglicisme à la mode) Atlantico, qui vient de lancer une version payante, demeure en partie un mystère : son succès fulgurant initial comme ses connexions politiques, la figure de son fondateur, Jean-Sébastien Ferjou, comme son modèle économique, intriguent.

L’aventure com­mence en févri­er 2011 quand, à l’occasion d’une toni­tru­ante con­férence de presse où se retrou­ve le gratin médi­a­tique parisien, le site Atlanti­co est lancé. Surnom­mé immé­di­ate­ment le Medi­a­part de droite, l’organe de presse est le bébé de plusieurs jour­nal­istes télé et radio, dont Jean-Sébastien Fer­jou, ancien de TF1 et de LCI, et Pierre Guy­ot, passé par RTL, Europe 1 et BFM. On trou­ve aus­si à leurs côtés deux per­son­nages moins con­nus, Igor Daguier et Loïc Rou­vin, tou­jours déten­teurs d’une par­tie du cap­i­tal. Le site est financé au départ par ses créa­teurs et quelques autres investis­seurs, dont Arnaud Dassier, ex-ani­ma­teur de la cam­pagne de Nico­las Sarkozy sur le web en 2007, et Xaviel Niel (fon­da­teur d’Il­i­ad-Free et aujourd’hui action­naire du Monde), ou encore Charles Beigbed­er (fon­da­teur de Poweo) et Marc Simonci­ni (fon­da­teur de Meet­ic). Le cap­i­tal d’origine avoi­sine le mil­lion d’eu­ros.

Le sys­tème de fonc­tion­nement est assez ingénieux : entre cinq et dix jour­nal­istes, payés comme pigistes per­ma­nents, générale­ment frais émoulus d’école, assurent le roule­ment du site. Payés à la journée, 100 euros net, ils sont flex­i­bles : ils peu­vent tra­vailler de 10h du matin jusqu’à 22h, et le week-end sou­vent. Les con­tribu­teurs extérieurs ne sont pas rémunérés, sauf excep­tion.

Le site de référence de la droite décomplexée

Rapi­de­ment, le site s’impose dans le paysage médi­a­tique, devenant la référence de la pen­sée de droite décom­plexée, libérale et con­ser­va­trice en même temps. Atlanti­co ne s’assume pas explicite­ment comme étant de droite, mais se réclame d’une pen­sée libre, incor­recte, c’est-à-dire hors la doxa de gauche. Les con­tribu­teurs les plus en vue, comme Sophie de Men­thon, sont à peu près tous issus de la frange libérale du paysage intel­lectuel français. Il n’a de plus échap­pé à per­son­ne que le lance­ment de ce site un an avant les prési­den­tielles de 2012 ren­trait dans un plan général de recon­quête des idées par l’UMP de Nico­las Sarkozy.

Jean-Sébastien Fer­jou, l’âme d’Atlantico et son directeur de pub­li­ca­tion, est à l’époque notoire­ment très proche de Patrick Buis­son, le con­seiller spé­cial de l’ancien prési­dent de la République. Fer­jou tra­vail­lait en effet orig­inelle­ment à LCI où il était notam­ment chroniqueur dans l’émission de Buis­son. Nour­ri à Foxnews, le jeune loup des médias a cer­taine­ment béné­fi­cié de l’entregent de Buis­son, et peut-être de l’entourage général de Nico­las Sarkozy pour lancer son pure play­er, dont le démar­rage est ful­gu­rant.

Un vent d’ouest…

Selon plusieurs anciens rédac­teurs du site, les con­ver­sa­tions, de visu ou par télé­phone, entre Fer­jou et Buis­son étaient très régulières. Mais Atlanti­co cherche surtout, dès le début, à se dévelop­per sur le ter­rain des idées, en réu­nis­sant toute les plumes de droite qui comptent, et en agi­tant régulière­ment le chif­fon rouge des dépens­es publiques, du « social­isme » qui enfer­rerait la France dans un mod­èle dépassé, et tout ce type de dis­cours clas­sique de la cri­tique de droite. « Atlanti­co, un vent nou­veau souf­fle sur l’info » : le slo­gan et le titre sont on ne peut plus explicites. Dif­fi­cile d’ignorer que ce vent nou­veau vient de l’ouest…

Mais c’est peut-être un peu abu­sive­ment que le site est com­paré au Médi­a­part d’Edwy Plenel, qui se fonde, lui, sur l’enquête de ter­rain, et par­fois sur la déla­tion… On trou­ve peu de scoops sur Atlanti­co, sinon un entre­filet sur l’affaire DSK, la révéla­tion du « Mur des cons » du Syn­di­cat de la Mag­i­s­tra­ture et les enreg­istrements Buis­son. C’est assez peu en trois ans d’existence. Un jour­nal­iste de Valeurs Actuelles, qui tra­vail­lait naguère avec les ser­vices de police, et livrait à ce titre sou­vent des infos à Fer­jou, se plaig­nait d’ailleurs que celui-ci les reprenne trop peu.

Non, Atlanti­co, c’est surtout depuis trois ans une puis­sante caisse de réso­nance pour un mélange d’idées « réac­tion­naires » – dans la lignée Zem­mour ou Brunet – et libérales. Ven­dues dans un pack­ag­ing d’infos brutes, elles doivent par­ticiper selon son fon­da­teur à la recréa­tion d’une droite nou­velle, débar­rassée enfin de la dom­i­na­tion cul­turelle de la gauche – comme Causeur d’une autre façon, les deux sites ren­voy­ant d’ailleurs régulière­ment l’un vers l’autre. Jean-Sébastien Fer­jou per­suade ses annon­ceurs et investis­seurs que son lec­torat est haut-de-gamme, « CSP+ » comme on dit. Mais la lec­ture du site peut faire douter de cette asser­tion. Les sujets sont traités rapi­de­ment et un pas­sage rapi­de dans les com­men­taires indique plutôt un lec­torat pop­u­laire et énervé. La faute cer­taine­ment à la logique d’abattage qui pré­side au tra­vail des pigistes, lesquels sont prin­ci­pale­ment util­isés pour faire du « bâton­nage » comme on dit dans le milieu, c’est-à-dire de la réécri­t­ure de dépêch­es d’agence. Pour le reste, prin­ci­pale­ment un tra­vail de « phon­ing », c’est-à-dire de con­tact avec des spé­cial­istes pour leur réclamer une tri­bune sur leur sujet de prédilec­tion.

3,5 millions de visiteurs…

Si le site fonc­tionne aujourd’hui avec une quin­zaine de jour­nal­istes et plus de 2 500 con­tribu­teurs recen­sés — jour­nal­istes, essay­istes, soci­o­logues, écon­o­mistes, his­to­riens, patrons ; s’il se vante d’avoir attiré en jan­vi­er dernier 3,5 mil­lions de vis­i­teurs uniques (selon Google Ana­lyt­ics), son mod­èle économique demeure frag­ile. Entière­ment gra­tu­it jusqu’à il y a quelques jours, le site n’est pas encore rentable mais Atlanti­co assure vis­er l’équili­bre cette année. Fin 2012, le site a encore levé 2 mil­lions auprès de Gérard Lignac, ancien prési­dent du groupe EBRA, le grand groupe de presse région­al de l’est de la France, ven­du au Crédit Mutuel en 2010. Aujourd’hui, Gérard Lignac pos­sède env­i­ron un tiers du cap­i­tal d’At­lanti­co, ce qui en fait le pre­mier action­naire sur le papi­er, même si Jean-Sébastien Fer­jou et ses cama­rades ont ver­rouil­lé le con­seil d’administration avec une minorité de blocage.

Le pari du payant

Pour remédi­er aux pertes enreg­istrées ces dernières années, Atlanti­co a fait tout récem­ment le pari du payant. Depuis le 14 mai dernier, un abon­nement à 4,90 € par mois est en effet pro­posé aux lecteurs réguliers du « pure play­er », les autres lecteurs pou­vant con­tin­uer à lire gra­tu­ite­ment env­i­ron 5 arti­cles par mois. Les abon­nés ont désor­mais accès à une sélec­tion des arti­cles de la semaine, ain­si que la pos­si­bil­ité de poster des com­men­taires jusqu’à lors ouverts à tous. La cible poten­tielle est estimée entre 200 000 et 300 000 lecteurs. La mar­que Atlanti­co avait du reste déjà dévelop­pé des pro­duits payants, dont des mini-livres numériques : depuis 2013, ont déjà été pub­liés une trentaine de très courts livres élec­tron­iques, en parte­nar­i­at avec l’éditeur Eyrolles, au prix oscil­lant en 2 et 5 euros sur des sujets comme « Devenir un pro de la négo­ci­a­tion » (par Alex­is Kipri­anou) ou « Cul­tivez votre charisme » (par Chili­na Hills). Mais, quoique les chiffres de vente soient indisponibles, tout prou­ve que cette activ­ité devrait rester mar­ginale.

Un site qui demeure fragile

Cepen­dant, le ren­floue­ment de la société se mesure aus­si à son nou­veau train de vie. La rédac­tion béné­fi­cie enfin de vrais locaux depuis très peu de temps, aux alen­tours de Bastille. De plus, le statut de cer­tains pigistes a été régu­lar­isé — cer­taine­ment une pru­dente réac­tion après la brouille avec Patrick Buis­son qui aurait valu pas mal de nou­veaux enne­mis, pour cer­tains puis­sants, à « JS » Fer­jou. Reste que la perte de plusieurs cen­taines de mil­liers d’euros chaque année témoigne d’une société frag­ile.

De même, la per­ti­nence de la pub­li­ca­tion sur le site des enreg­istrements de Nico­las Sarkozy par Patrick Buis­son demeure dis­cutable sur le papi­er, alors qu’Atlantico et Fer­jou devaient tant à l’origine à celui qui chu­chotait à l’oreille de l’ancien prési­dent. Offi­cielle­ment, la dis­pute aurait éclaté à cause de la reprise sous la forme d’une brève d’un arti­cle du Monde où le fils Buis­son débi­nait son père. Le fond de l’affaire relèverait en réal­ité plus du règle­ment de compte affec­tif entre Patrick Buis­son et ses anciens épigones. Le fait que les enreg­istrements aient directe­ment été déposés dans la boîte aux let­tres d’Atlantico par l’âme du com­plot anti-buis­son, selon cer­taines sources, révèle des inim­ités per­son­nelles par­ti­c­ulière­ment vio­lentes. Para­doxale­ment, l’actionnaire Gérard Lignac, qui avait été rameuté par Buis­son, demeure fidèle au site jusqu’à présent, puisqu’il vient de remet­tre la main à la poche. Cepen­dant, M. Lignac, se situe plutôt sur une ligne de droite patri­ote à la Dupont-Aig­nan, quand le site est ultra­l­ibéral et atlantiste. Un atte­lage para­dox­al mais qui dure.

Contacté par courriel, le site Atlantico n’a pas souhaité répondre à nos questions.

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