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Des médias sans-papier ?

11 avril 2020

Temps de lecture : 4 minutes
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Des médias sans-papier ?

Une dépêche de l’AFP en date du 2 avril 2020 a été reprise par quelques médias : il faudrait « régulariser les sans-papiers ». Très peu de médias en fait, voilà une étrangeté à regarder de plus près.

Deux remarques préliminaires

Le sujet est déli­cat : évo­quer cette propo­si­tion de manière trop forte, cela revient à con­venir qu’il y a beau­coup de clan­des­tins sur le ter­ri­toire nation­al, et donc à recon­naître que la ques­tion de l’immigration et de la recon­duite aux fron­tières est mise sous le tapis depuis de nom­breuses années.

Par ailleurs, il n’est pas dif­fi­cile d’imaginer ce qui pour­rait (con­di­tion­nel) avoir lieu en temps nor­mal, en dehors de la pandémie que vous vivons : des députés pro­poseraient une mesure de « régu­lar­i­sa­tion mas­sive », un gou­verne­ment suiv­rait, Zem­mour s’y opposerait, se retrou­vant alors accusé d’être le fils caché de Pétain, tan­dis que des hommes dits de droite et de droite nationale lut­teraient con­tre la propo­si­tion à l’Assemblée nationale et dans les médias, étant rap­pelés à leur très grand âge (une date de nais­sance sup­posé­ment située entre 1933 et 1945 du côté de Nurem­berg), le tout aux sons du cla­iron de la démoc­ra­tie et de Sibeth N’Diaye, exposant com­bi­en tout cela serait le fruit d’un dia­logue véri­ta­ble, durant lequel le prési­dent aurait par­lé (seul), les Français auraient écouté en silence et le gou­verne­ment aurait mis en oeu­vre un pro­jet dont toutes les ficelles étaient déjà jouées par avance.

Tout cela aurait pu avoir lieu, hors pandémie, mais nous vivons une pandémie. De fait, les réac­tions médi­a­tiques sont dif­férentes. Revenons sur la propo­si­tion et sur ces quelques réactions.

La source de l’idée se situe au Por­tu­gal. Libéra­tion le rap­porte le 30 mars 2020 : « Le Por­tu­gal régu­larise tem­po­raire­ment ses sans-papiers » (les « siens », c’est osé), « le gou­verne­ment social­iste d’Antonio Cos­ta a pris la déci­sion de pro­longer les droits des immi­grés en cours de régu­lar­i­sa­tion pen­dant la crise du coro­n­avirus ». Cette déci­sion est une réal­ité mais la présen­ta­tion con­tient une ‘fake news’ : il n’y a pas, dans cette déci­sion, d’immigrés en cours de régu­lar­i­sa­tion, pas plus au Por­tu­gal qu’en France, mais des clan­des­tins, per­son­nes ayant out­repassé la loi pour être présentes sur le ter­ri­toire, autrement dit des délin­quants. Pour Libéra­tion, l’objectif n’est cepen­dant pas de glo­ri­fi­er le gou­verne­ment por­tu­gais mais d’en prof­iter pour con­tin­uer son obses­sion­nel com­bat con­tre toutes les formes du mot « droite » : « alors que chez son voisin ibérique, le par­ti pop­uliste de droite Vox a réclamé que les sans-papiers paient de leur poche les soins de san­té, le Por­tu­gal a accep­té l’octroi des droits à tous ses immi­grés en cours de régu­lar­i­sa­tion ». De nou­veau le mot « ses », déni évi­dent du réel.

D’autres réactions ?

France bleu, dans la foulée de la déci­sion por­tu­gaise, indique que sept députés français (Jean-Michel Clé­ment, Bertrand Panch­er, M’Jid El Guerrab, San­drine Josse, Frédérique Dumas et Paul Molac) pro­posent la même chose : « régu­laris­er pro­vi­soire­ment les sans-papiers », les mêmes clan­des­tins donc. Nous sommes le mar­di 31 mars 2020 et c’est l’occasion d’apprendre que pour ces députés, tous de gauche ou LREM, ayant donc tous défendu l’idéologie de la société ouverte et liq­uide qui a con­duit à toutes les crises mon­di­al­isées que nous con­nais­sons, à com­mencer à celles des migrants, « ces hommes et ces enfants sont entrés illé­gale­ment dans notre pays ». Ce sont des pro­pos de François-Michel Lam­bert, à l’origine de la propo­si­tion, député écol­o­giste indépen­dant, mais ancien social­iste élu sous l’étiquette LREM, des Bouches-du-Rhône.

Ils sont vite devenus 15, ces députés, dont Olivi­er Fau­re, secré­taire nation­al du PS, ou Marie-Georges Buf­fet, anci­enne min­istre com­mu­niste sous Jospin, tout un monde qui a mil­ité pour que la France se peu­ple de clan­des­tins qu’elle ne peut pas (et ne veut pas) accueillir.

Com­ment ne pas y per­dre son latin ? Voici donc qu’un député écol­o­giste, ancien social­iste puis LREM, par­le « entrée illé­gale » et de « son pays ». Ne nous y trompons pas, très vite dans l’entretien le naturel revient au galop : « Nous devrons recon­stru­ire la France dans quelques semaines ou quelques mois. Nous pour­rons alors nous appuy­er sur ces per­son­nes. Elles seront un atout pour notre pays. Cette régu­lar­i­sa­tion est donc dans l’in­térêt de tout le monde. »

Pré­cisons que la France, avant la crise san­i­taire, allouait 935 mil­lions d’euros env­i­ron pour les 320 000 (esti­ma­tion) clan­des­tins offi­cielle­ment présents sur le ter­ri­toire français au titre de l’AME, en par­ti­c­uli­er des soins, et que dans le même temps il était demandé aux hôpi­taux de réalis­er 800 mil­lions d’économie. Les chiffres par­lent d’eux-mêmes en un moment où la France court après des masques de pro­tec­tion et des blous­es pour ses soignants.

Quand RTL relaie l’information le 2 avril 2020, de quinze ils sont devenus une ving­taine de députés, idéologique­ment pro­gres­sistes. Ils ont été rejoints par Sonia Kri­mi, député LREM. Extrait de RTL :

« Ils esti­ment que la mesure prise par le Por­tu­gal qui donne aux sans-papiers « les mêmes droits » pour l’ac­cès aux soins et aux aides finan­cières que les citoyens por­tu­gais est « une mesure de salubrité publique qui pro­tège tous les habi­tants ». Met­tant en avant « la sit­u­a­tion dra­ma­tique des sans-papiers et des sans-abris », ils ajoutent que la crise san­i­taire « rend encore plus cru­ciale la prise en compte de ce prob­lème qui n’a que trop duré ».

Des ficelles habituelles : l’apitoiement ; la vic­tim­i­sa­tion ; l’amalgame, ici entre sans-papiers (clan­des­tins) et sans-abris, dont nom­bre sont Français ; la cul­pa­bil­i­sa­tion ; le côté « positif ».

Il est vrai qu’un reportage de BFM en date du 8 avril apportera de l’eau au moulin des bien-pen­sants. L’action se passe à Mon­treuil, « près de Paris », la jour­nal­iste ne pou­vant pas dire « dans le 9–3 », le Prési­dent de la République en revient et il a con­staté que tout allait encore mieux que dans le meilleur des mon­des. La parole est à Boubou, « jeune Malien ». Qui juge que les con­di­tions de con­fine­ment sont « inac­cept­a­bles ». Un autre « tra­vailleur sans-papi­er » réclame des loge­ments. À part Sonia, mil­i­tante asso­cia­tive qui veut « les pro­téger » les images ne mon­trent que des per­son­nes objec­tive­ment noires et en très grande par­tie habil­lées à l’africaine. Dif­fi­cile de prime abord de croire que les images ont été tournées en France, « près de Paris ». Mais si, pourtant.

Une ques­tion n’est pas posée ; que font-ils là ? À Mon­treuil, bien sûr. Mais aus­si, en France. Après tout, sait-on jamais, peut-être firent-ils par­tie des ouvri­ers clan­des­tins employés sur le chantier du quo­ti­di­en Le Monde ? Car les moral­isa­teurs, comme ces députés et les médias qui relaient leurs paroles, don­nent par­fois ce drôle d’exemple.

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