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Arte et la fabrication de l’histoire de l’ex-Yougoslavie

28 mai 2021

Temps de lecture : 7 minutes

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Arte et la fabrication de l’histoire de l’ex-Yougoslavie

Arte et la fabrication de l’histoire de l’ex-Yougoslavie

Nous empruntons à notre confrère Antipresse du 23 mai 2021, une tribune signée par trois spécialistes des Balkans et consacrée aux mensonges de la chaine Arte sur l’ex-Yougoslavie. Arte est connue comme spécialiste des infox, les fausses nouvelles comme nos lecteurs pourront le voir avec un de nos articles de 2018, consacré à un documentaire de la chaîne sur la Pologne. Les intertitres sont de notre rédaction.

Par Alex­is Troude, Patrick Bar­riot et Jacques Hogard

La chaîne de télévi­sion Arte a dif­fusé le 4 mai 2021 un doc­u­men­taire de Lucio Mol­li­ca inti­t­ulé « Ex-Yougoslavie – Les procès du Tri­bunal pénal inter­na­tion­al ». La pre­mière par­tie de ce doc­u­men­taire est con­sacrée aux crimes, la deux­ième aux sanc­tions. Il con­stitue une grossière fal­si­fi­ca­tion de l’histoire de l’ex-Yougoslavie dont la chaîne Arte est cou­tu­mière. Ce doc­u­men­taire à charge veut démon­tr­er que les musul­mans bosni­aques et albanais sont les seules vic­times des guer­res yougoslaves.

Des crimes et des silences

Le TPIY avait pour mis­sion de juger les crimes com­mis lors des con­flits en ex-Yougoslavie dans les années 1990. Con­cer­nant les crimes de la guerre de Bosnie (pre­mière par­tie) le doc­u­men­taire de Lucio Mol­li­ca réduit qua­tre années de guerre (1992/1995) aux événe­ments de Sre­breni­ca et aux crimes com­mis par les forces serbes au mois de juil­let 1995. Pas un mot sur les exac­tions per­pétrées les années précé­dentes par les unités bosni­aques de Nas­er Orić, abritées dans l’enclave de Sre­breni­ca, à l’encontre des vil­lages serbes alen­tours. Des mas­sacres hor­ri­bles avec décap­i­ta­tions ont eu lieu dans ces vil­lages, notam­ment dans la nuit du Noël ortho­doxe de jan­vi­er 1993 ; le Comité pour la recherche his­torique de Sara­je­vo a éval­ué à 785 le nom­bre de Serbes tués, lors de 50 raids sur des vil­lages serbes, par les unités de Nas­er Orić entre sep­tem­bre 1992 et mars 1993. Rap­pelons que Nas­er Orić et ses mil­ices ont aban­don­né la pop­u­la­tion de Sre­breni­ca, sur ordre du prési­dent bosni­aque Ali­ja Izetbe­gov­ić, à l’approche de l’armée serbe. Ces faits sont attestés par le général Philippe Morillon.

L’exode des Serbes après les accords de Dayton

Le doc­u­men­taire d’Arte ne dit pas un mot sur la cam­pagne de ter­reur organ­isée par le SDA d’Alija Izetbe­gov­ić à l’encontre des citoyens serbes de la par­tie de Sara­je­vo sous con­trôle musul­man. De 1992 à 1995, 3 000 civils serbes ont été tués, unique­ment dans cette par­tie de Sara­je­vo. Au cours de cette péri­ode, 1 665 civils serbes ont été grave­ment blessés et 800 ont dis­paru. La majorité de ces morts et de ces blessés n’était pas liée aux com­bats entre l’armée bosni­aque et l’armée serbe, mais aux actes crim­inels plan­i­fiés par le SDA d’Alija Izetbe­gov­ić con­tre des civils le plus sou­vent agressés dans leurs foy­ers. Cette cam­pagne de ter­reur a con­duit au grand exode des Serbes après les Accords de Day­ton de décem­bre 1995 ; suite à ces accords, 435.000 Serbes sont devenus des déplacés internes en Bosnie-Herzé­govine, au moment où 235.000 Serbes étaient for­cés à l’exil face à l’opération de net­toy­age eth­nique en Croat­ie. Au final la pop­u­la­tion serbe d’une ville qui se veut tolérante et mul­ti­eth­nique, Sara­je­vo, a été totale­ment élim­inée par ceux qui pré­ten­dent tou­jours être les prin­ci­pales vic­times de ce conflit.

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La responsabilité albanaise passée à la trappe

Dans la sec­onde par­tie du doc­u­men­taire, la fal­si­fi­ca­tion est portée à son parox­ysme. La respon­s­abil­ité de tous les crimes com­mis dans la province mérid­ionale de la Ser­bie, le Koso­vo-Métochie, est attribuée au seul prési­dent serbe Slo­bo­dan Miloše­vić. Aucun mot sur le mas­sacre de Račak qui a mis le feu aux poudres ni sur les accords de Ram­bouil­let qui con­sti­tu­aient un véri­ta­ble dik­tat sur la Ser­bie. Pire, une vision sim­pli­fi­ca­trice et sim­pliste tend à démon­tr­er que les mil­i­taires serbes s’en seraient pris à toute la pop­u­la­tion albanaise ; or une guerre ter­ri­ble avait com­mencé dès 1998 entre l’armée yougoslave et l’UÇK, organ­i­sa­tion désignée comme ter­ror­iste par les États-Unis. Vingt-cinq ans après les faits, Arte ose réalis­er un doc­u­men­taire faisant porter l’entière respon­s­abil­ité de la «guerre du Koso­vo» de 1999 sur les épaules de Slo­bo­dan Miloše­vić, au moment même (2021) où plusieurs crim­inels de guerre albanais, dont l’ancien prési­dent Hashim Thaci, sont jugés par le «Tri­bunal spé­cial pour le Koso­vo ». Encore un nou­v­el effort de fal­si­fi­ca­tion his­torique, 12.000 morts sont attribués à l’armée yougoslave alors que cette guerre du Koso­vo a provo­qué 6.500 morts albanais et 2.700 morts serbes.

Criminels et victimes, un jeu de rôles

Alors que toutes les autorités poli­tiques et mil­i­taires serbes sont dénon­cées dans ce doc­u­men­taire, pas un nom de respon­s­able bosni­aque n’est cité. Les crim­inels sont serbes, les vic­times bosni­aques. Seuls les pro­cureurs et les enquê­teurs à charge s’expriment, jamais un avo­cat de la défense. Les crimes à l’encontre des Serbes n’ont jamais reçu la qual­i­fi­ca­tion appro­priée. Alors qu’il s’agissait le plus sou­vent de crimes de guerre ou de crimes con­tre l’humanité, ils ont été qual­i­fiés de sim­ples crimes de droit com­mun. Les auteurs bosni­aques de ces crimes, à l’instar de Nas­er Orić, ont échap­pé à la jus­tice : soit ils n’ont pas été inculpés, soit ils ont été déclarés pénale­ment irre­spon­s­ables pour trou­bles psy­chi­a­triques, soit ils ont été acquit­tés ou con­damnés à des peines dérisoires au regard de la grav­ité de leurs crimes. Ce déni de jus­tice résul­tait notam­ment de men­aces et de pres­sions exer­cées sur les juges et les témoins.

L’histoire doit être écrite pour les siè­cles à venir par les his­to­riens et non par des idéo­logues au pou­voir éphémère ou des juges par­ti­sans. Quelques his­to­riens ont rap­pelé cette évi­dence, à l’occasion notam­ment de lois mémorielles. Une loi mémorielle est une loi déclarant le point de vue offi­ciel d’un État sur des événe­ments his­toriques. Le col­lec­tif d’historiens Lib­erté pour l’histoire a déclaré : « Dans un État libre, il n’appartient ni au Par­lement ni à l’autorité judi­ci­aire de définir la vérité his­torique ». Pour l’ancien Prési­dent du Con­seil con­sti­tu­tion­nel Robert Bad­in­ter, « Le Par­lement français n’a pas reçu de la Con­sti­tu­tion com­pé­tence pour dire l’histoire. C’est aux his­to­riens et à eux seuls qu’il appar­tient de le faire ».

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La diabolisation comme arme du mensonge

Depuis la guerre du Biafra et le tapage médi­a­tique de Bernard Kouch­n­er, les souf­frances humaines résul­tant de con­flits armés sont instru­men­tal­isées à des fins poli­tiques. La vic­tim­i­sa­tion d’une par­tie au con­flit et la dia­boli­sa­tion de la par­tie adverse est désor­mais la règle. L’objectif prin­ci­pal de l’instrumentalisation des souf­frances est de mobilis­er les opin­ions publiques et les dirigeants des états occi­den­taux inter­ven­tion­nistes en faveur d’une par­tie au con­flit. La vic­tim­i­sa­tion des musul­mans bosni­aques a entraîné la dia­boli­sa­tion non seule­ment des dirigeants serbes mais aus­si du peu­ple serbe dans son ensem­ble. La diffama­tion et la déshu­man­i­sa­tion des Serbes ont généré une haine à leur encon­tre, les pri­vant de toute forme de com­pas­sion et jus­ti­fi­ant toutes les mesures coerci­tives à leur encon­tre. Au final, une com­mu­nauté dans son ensem­ble a été con­sid­érée comme la seule véri­ta­ble vic­time d’une guerre civile, tan­dis que l’autre com­mu­nauté dans son ensem­ble était con­sid­érée comme criminelle.

Le rôle de BHL et de Kouchner

Lord Arthur Pon­son­by, dans son livre ‘‘False­hood in War-Time’’ (1928), a souligné que l’un des principes de base de toute pro­pa­gande de guerre effi­cace était d’obtenir le sou­tien d’intellectuels et d’artistes con­nus. Des « autorités morales incon­testa­bles », le monde de l’art et de la cul­ture, ont donc été invités par Bernard-Hen­ri Lévy et Bernard Kouch­n­er à pren­dre part aux côtés des Bosni­aques, le plus sou­vent de façon vir­u­lente, dans une guerre civile qual­i­fiée de « guerre juste ».

Au mois de juil­let 1993, Bernard-Hen­ri Lévy fut nom­mé Prési­dent du con­seil de sur­veil­lance de la chaîne fran­co-alle­mande Arte. À la date du 22 jan­vi­er 1994, Bernard-Hen­ri Lévy évoque dans ses car­nets Jérôme Clé­ment, Prési­dent d’Arte « qui accepte de faire de sa chaîne un instru­ment de com­bat » pour Sara­je­vo. En 1993 et 1994, Bernard-Hen­ri Lévy tourne son film « Bosna ». Ce doc­u­men­taire fut tourné « en liai­son étroite avec des équipes bosni­aques pour le tour­nage, la télévi­sion de Sara­je­vo pour la pro­duc­tion et les états-majors de Div­jak, Alag­ić et Dudaković pour l’inspiration ». Les états-majors de l’armée bosni­aque ont donc été sources d’inspiration pour le film de Bernard-Hen­ri Lévy. Ce doc­u­men­taire a pu être pro­duit grâce au sou­tien financier du mil­liar­daire François Pin­ault, ami d’André Lévy (père de Bernard-Hen­ri) et proche de Jacques Chirac, au tra­vers de la créa­tion de la société de pro­duc­tion « Les Films du lendemain ».

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Dès le mois de mai 1994, Bernard-Hen­ri Lévy fit le tour des lieux d’influence et des cap­i­tales pour présen­ter son film. Il mul­ti­plia les présen­ta­tions aux hommes poli­tiques, aux mil­i­taires, aux intel­lectuels et aux jour­nal­istes. En juin 1995 il présen­ta « Bosna » à Jacques Chirac nou­velle­ment élu Prési­dent de la République. Son ami Gilles Hert­zog, coau­teur du scé­nario de Bosna, a tourné en 1995 pour la chaîne Arte un doc­u­men­taire à la gloire de l’armée bosni­aque : « Armi­ja ». L’industrie de la fic­tion et du diver­tisse­ment a ensuite adop­té la pro­pa­gande bosni­aque dans toutes ses pro­duc­tions (feuil­letons télévisés, films de fic­tion, romans, chansons…).

Vingt-cinq ans après la guerre, l’opinion publique est tou­jours exposée à cette représen­ta­tion hol­ly­woo­d­i­enne des con­flits de l’ex-Yougoslavie. Et une fois de plus la chaîne de télévi­sion Arte con­tribue active­ment à cette écri­t­ure par­ti­sane de l’histoire.

  • Alex­is Troude a rédigé de nom­breux arti­cles sci­en­tifiques et plusieurs ouvrages de référence sur la sit­u­a­tion en Bosnie-Herzé­govine et au Koso­vo, notam­ment Balka­ns, un éclate­ment pro­gram­mé. Il a mené plusieurs mis­sions dans les Balka­ns, qui ont per­mis de présen­ter deux rap­ports au Par­lement européen, en 2007 sur la sit­u­a­tion des minorités au Koso­vo, et en 2018 sur la géopoli­tique des Balka­ns. Il est prési­dent du « Col­lec­tif pour la paix au Koso­vo » et rédac­teur en chef de « Balkans-actu ».
  • Patrick Bar­riot a été le témoin direct, en tant que casque bleu et à titre per­son­nel, des prin­ci­paux événe­ments de la guerre en ex-Yougoslavie. À ce titre, il a été appelé comme témoin devant le Tri­bunal Pénal Inter­na­tion­al pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) dans le cadre du procès de Slo­bo­dan Miloše­vić (ancien prési­dent de la République Fédérale de Yougoslavie) et de Milan Mar­tić (ancien prési­dent de la République Serbe de Kra­ji­na). Il est mem­bre de la Com­mis­sion inter­na­tionale d’enquête sur les souf­frances des Serbes de Sara­je­vo entre 1991 et 1995, qui a ren­du son rap­port de 1420 pages fin 2020 au terme de 18 mois d’enquête. Ce rap­port peut être inté­grale­ment con­sulté avec ses annex­es sur le site incomfis-sarajevo.org
  • Jacques Hog­a­rd a com­mandé en 1999 le groupe­ment inter­ar­mées des forces spé­ciales déployé en Macé­doine puis au Koso­vo sous com­man­de­ment de l’OTAN. Il en a tiré un essai pub­lié en 2014 au titre évo­ca­teur l’Europe est morte à Prišti­na. Il y dénonce l’agression délibérée per­pétrée en 1999 con­tre la République Fédérale de Yougoslavie vic­time d’une opéra­tion colos­sale de dés­in­for­ma­tion entre­prise par l’OTAN à pro­pos de la province serbe du Koso­vo en proie à la rébel­lion armée du mou­ve­ment ter­ror­iste séparatiste albanophone de l’UÇK.

Voir égale­ment notre arti­cle de 2019 sur le Love Europe project, une Europe d’Arte, sans les Européens. Voir aus­si : David Petraeus – ex-chef de la CIA, nou­veau mag­nat des médias en Europe de l’Est. L’enquête complète

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